IO CHAPITRE DEUXIÈME
aux angles. Chambord en est la démonstration typique, par ses quatre énormes tours et par son donjon central flanqué de quatre tourelles. Décrivant le château de Madrid, au Bois de Boulogne, J. Androuet du Cerceau, au xvi° siècle, et Poncet de la Grave, au xvm° siècle, noteront avec soin la multitude de pavillons et de tours comme une de ses plus intéressantes particularités. « Et est ce « bastiment, écrit le premier, couvert de plusieurs pavillons, entrelacez les uns « aux autres et le tout si bien symmétrié tant en souplesse que enrichissimens « que rien plus(i). » Les galeries, lit-on dans l’ouvrage du second, (font dans le « milieu de leurs faces deux tours rondes couvertes d'un campanile, qui forment « des avant-corps aux extrémités, et d’autres pavillons de la même forme situés « aux angles (2) ». Au château du Verger, bâti pour le maréchal de Gié, six tours rondes à couronnement de mâchicoulis et de créneaux, d’épaisses murailles, surmontées de chemins de ronde, forment une haute et vaste enceinte, bordée de douves larges et profondes, avec pont-levis. Au château de Pagny,en Bourgogne, l’amiral Chabot, non seulement conserve les vieilles tours du manoir paternel, mais en fait construire de nouvelles, complétées par des courtines et des bastions. A Assier, Galiot de Genouillac flanque son nouveau château de cinq tours qui semblent dater du Moyen âge. Le château de Chenonceau, lui-même, présente des tourelles à ses quatre angles. Et, combien d’autres pourraient être encore cités pour leur physionomie toute féodale! Les hôtels les plus artistiques conservent la tradition ancestrale des tourelles en encorbellement : hôtel de Pincé, à Angers; hôtel de Marisy, à Troyes; hôtel d’Assier, à Figeac; hôtels Lallemand et Cujas, à Bourges. A Toulouse, des logis de marchands et de parlementaires se font remarquer par de hautes tourelles, dominant de plusieurs étages les corps de bâtiments, et qui ressemblent à de véritables donjons; la tradition en faisait un des privilèges édilitaires des familles comptant des Capitouls, les premiers magistrats municipaux de la cité.
Dresse-t-il le plan de l’idéale abbaye de Thélème, dans son « Gargantua » de 1 532, Rabelais imagine des dispositions et des ordonnances architecturales bien plus dérivées de l’art du Moyen âge qu’inspirées des créations des premiers maîtres maçons de la Renaissance : « Le bastiment feut en figure exagone, en « telle façon que à chascun angle estoit bastie une grosse tour ronde ; et la « rivière de Loyre découllait sur l’aspect du Septentrion, formant ainsi un fossé « naturel, et alimentant ceux qui entourent l'édifice sur ses six faces. »
Dans la distribution des intérieurs de châteaux et d'hôtels, les maçons de la Renaissance conserveront également les dispositions adoptées par ceux du Moyen âge : services nettement distincts, groupés dans des corps de
(0 J. Akdrockt du Cerceau : Les plus excelle ns baslimens de France, t. II.
(2) Poncet DK i.\ Grave : Mémoires intéressants four servir à l'Histoire de France, 1785.
LA RENAISSANCE ARCHITECTURALE
batiments spéciaux, dégagements et escaliers généralement à vis, à cage apparente, logés dans une tourelle ou bien dans un pavillon en hors d’œuvre.
La construction des édifices religieux nouveaux, ou l’achèvement d'anciens, présentera, souvent, plus que des réminiscences partielles d’œuvres du passé ; sur une ossature toute entière ogivale, aux ordonnances architecturales traditionnelles, ils jetteront, par un caprice charmant d’imagination, un vêtement et une parure Renaissance. Saint-Eustache de Paris est le tour de force incomparable, le miracle accompli, en ce sens, par le plus audacieux de ces artistes de génie.
Les maîtres maçons, qui sont aussi des tailleurs de pierre, maintiendront religieusement, dans la décoration sculpturale extérieure des édifices, les traditions de l’architecture ogivale. Aux façades des églises, des palais et des hôtels, ils continuent à mettre, comme par le passé, la plus luxuriante floraison d’ornements d'une fantaisie exquise, de statues, de bustes, de médaillons, de hauts et bas-reliefs, pleins d’originalité, faisant corps avec les ordonnances architecturales, et avec le gros œuvre. La sculpture s'isolera définitivement de l’architecture, quand la décadence du style de la Renaissance sera venue, provoquée par l’adoption générale des formules ultramontaines.
L’introduction de la céramique émaillée aux châteaux de Saint-Gcrmainen-Laye et de Madrid, dont quelques écrivains ont voulu arguer pour justifier l’attribution de ces édifices à des deviseurs de plans italiens, n’est-elle point une pure et simple adaptation de la polychromie si fort en usage, depuis des siècles, dans l’ornementation monumentale?
Une autre démonstration de la filiation directe de l’architecture ogivale et de l’architecture de la Renaissance est, dans ce fait indéniable : ce sont exclusivement des maîtres maçons-tailleurs de pierre, ayant, au début de leur carrière, pratiqué la première, de la plus admirable façon, qui s’adonnent à la seconde, avec succès, dans le même temps ou très peu d’années après ; et réussissent, instantanément, à créer des chefs-d’œuvre nouveaux, que ne surpassent, ni en originalité d’invention, ni en perfection d’exécution, les chefs-d’œuvre réalisés la veille.
Rouland Le Roux, le célèbre maître maçon-tailleur de pierre rouennais, après avoir bâti le palais de l'Echiquier, cette merveilleuse fleur d’arrière-saison de l’architecture ogivale, entreprend la construction du Bureau de Finances, sur la façade duquel commence à s’épanouir l’architecture de la Renaissance. Ensuite, il achève le superbe portail de la cathédrale, où il n’y a que gables, arcs en accolade, archivoltes, colonnettes fleuronnées et fuselées, fenestrages d’ogives lancéolées, bandes de lobes et de redents, niches à coupoles ajourées, dais en pinacles, etc. ; et il donne les plans du Tombeau des d’Amboisc, tout pilastres, frises, corniches, attiques, entablements, rinceaux, guirlandes, arabesques et
Respect des traditions de l’union intime de l’architecture et de l’ornementation sculpturale.
Autre démonstration de
filiation directe :
les maîtres maçons font simultanément de
l’architecture ogivale et de l’architecture Renaissance.