CHAPITRE TROISIÈME
Robert Grappin fait de l’architecture ogivale.
Entreprise de la construction de la nef.
Rupture
de la voûte de la nef en 1543.
La construction de la tour septentrionale paraît être poursuivie parallèlement à la construction du portail du nord. Elle est achevée vers l’année 1 536, puisque les Comptes de cette année-là font mention de payements faits à « l’ymaginier » Nicolas Coulle, pour les pièces de statuaire qui viennent d’être posées « en la tour de la dite église » :
« 1 536-86. Il a esté paie à Nicoullas Coulle, ymaginier, douze ymages en « fassons d’apostres avecques l’ymage de Nostre-Seigneur posées en la tour de a la dite église, estant de vu j à neuf pies de hauteur chacun ymage, au pris de « iij livres x sols la piesse valent la somme de lvii) liv. xs. »
« 87. Item a esté paié au dit Nycoullas Coulle, pour avoir faict les sept « vertus, avecques sept autres ymages, sainct Gervès, sainct Protès, sainct « Anes, sainct Lu, sainct Jehan l’évangeliste, saint Jehan-Batiste, et autres « ymages mys et possés en la dite tour, pris faict avecques luy pour la somme « de : xxvnj liv. »
« 88. Item a esté paié au dict Coulle pour avoir vaqué xvnj jours pour « avoir faict et besonnié à la dite église pour avoir aydé à fère les medalles de la « dite tour au pris de v sols le jour vault mj liv. xs. »
Il résulte des divers extraits de Comptes précités que Robert Grappin continue l’œuvre de ses prédécesseurs, conçue et exécutée en style ogival; mais il l’assaisonne de quelques innovations personnelles dans le goût du jour. Robert Grappin était donc autant maçon qu’ « ymaginier ». Où s’était-il formé au premier de ces métiers ? Appartenait-il à quelque famille de maçons gisorciens ? Les archives locales et régionales n’ont encore fourni aux érudits aucun renseignement à ce propos.
Robert Grappin jette les bases de la nef, en commençant les travaux sur le côté occidental. De 1 5i6 datent les deux superbes piliers hexagonaux de l’entrée, celui de Saint-Claude où sont représentés en bas-relief des gens des métiers de Gisors et la bénédiction d’un évêque donnée à deux hommes portant chacun un cierge, et sur lequel on lit cette inscription : « Je fus icy acis l’an 1526. Ria S. Claude »: et le pilier aux dauphins et Heurs de lys, élevé en l’honneur de François Lr et du Dauphin de France. Les Comptes des années 1 5 3 7, 1 538 et i53c) signalent des achats considérables de pierres destinées aux murailles et aux voûtes de la nef. En 1 5qo, les travaux sont assez avancés pour que les habitants fassent des dons importants en vue de « l’œuvre de la couverture de la nef durant la dite année ».
En 1 543, survient une catastrophe, dont les Comptes de cette année font mention en ces termes :
(( 1543-104. Vray est, que après l'infortune de ventz advenue en la nef, le « jour de Nostrc-Dame Conception dernier, fut donné et aulmosné par aulcun « des dits paroissiens quelques deniers pour aider à rellaire les démolitions
« advenues en la présente nef », réfection dont la somme totale s’éleva h vxv livres vin sous et vi deniers.
L’année suivante, la Fabrique passait un marché pour relever la nef. A cette date, Robert Grappin figure dans les Comptes avec le titre de « maistre de la massonnerye » ; c'est donc avec lui qu’on traita pour l’entreprise des travaux. Le jour de Pâques de l’année 1544, il était payé 111 sous vi deniers « à maistre Pierre Adam, menuisier, pour avoir faict le pourtraict des piliers de la nef ». Les Comptes de 1546 contiennent la mention suivante :
« A maistre Robert Grappin, maistre maçon de la dicte église, pour chacun « jour ouvrable vij s. vi d. »
On trouve encore le nom du maître dans les Comptes de l’année 1547. L°s travaux de réfection de la nef ne durèrent pas, en effet, moins de dix-sept ans. Les Comptes de i56o en témoignent par la mention suivante :
« A Jehan Layne pour avoir dessemblé et abattu l’eschafTault des massons « estant dessoubz la nef de la dite église : xs. »
Pendant ce temps, depuis l’année îS'iy, s’élevait le grand portail, sur la façade occidentale. Après avoir fait œuvre d héritier de maîtres de l’architecture ogivale du x\re siècle, Robert Grappin innove hardiment dans cette partie de l’édifice. Il crée notamment cette voûte si originale, aux caissons de pierre d’une robuste décoration, qui abrite le colossal Arbre de Jessé, que sculpta le maître imagier beauvaisien Pierre du Fresnoy, et dont les écoinçons portent des figures de très haute allure.
En 1541, Robert Grappin commençait la construction de la tour occidentale, dite la tour du Rosaire, du nom de la chapelle érigée au rez-de-chaussée.
A Robert Grappin est due, sans doute aucun, la belle chapelle, en l’honneur de la Vierge, dont la construction fut commencée en 1497 et se continua jusqu’en 1 523 , superbe poème de pierre en l’honneur de la mère du Christ, où Pierre Desobeaux, l’illustre imagier rouennais, aidé par ses varlets et compagnons de la cathédrale, sculpta le célèbre « Trépassement de la Vierge », de 1509 à 1 5 1 3 (1), et la décoration qui avait pourthème ingénieux et poétique : 1’ « Ave Maria », et les « Litanies ».
Pendant qu’il travaillait à cette réfection de la nef qui ne dura pas moins de dix-sept années, et dont l’achèvement fut l’œuvre de son successeur, Robert Grappin faisait d’autres entreprises importantes : la continuation des travaux de Notre-Dame de Magny, commencés par Guillaume Le Maistre, un des collaborateurs de Jean Jumel à Gisors, et son beau-frère; l’achèvement de l’église de Chaumont-en-Vexin ; la rééducation de l’église de Saint-Gcrvais, près de Magny; et la construction de l’église de Pâmes. Ici et là, comme à
(i) I.e groupe a subi, pendant la Révolution, les mutilations les pins abominables ; il n’en reste
<pie des fragments.
Le grand portail occidental.
Robert Grappin fait de l’architecture nouvelle.
Entreprise de la construction de la tour du Rosaire.
Travaux
de Robert Grappin dans le Vexin.
1 église Saint-Gervais et Saint- Protais de Gisors. Robert Grappin fait œuvre d’architecture de transition dans la construction et dans l’achèvement des nefs.
Mort
de Robert Grappin vers 1548.
La question de la descendance de Robert Grappin.
Jehan Grappin.
Vers iSqS, Robert Grappin vint à mourir, sans doute à un âge très avancé.
La question de la descendance immédiate du vieux maître a donné lieu à plusieurs hypothèses, toutes controversables. L. de Laborde a émis celle d’un (ils unique de Robert, portant le prénom de Jehan, qui aurait eu un fils de même prénom. Léon Palustre (1) paraît s’y être rangé, tout en confondant parfois l’un et l’autre, dans l'ctude de quelques édifices. Louis Régnier (2) croit que Robert eut deux fils, portant le même prénom; l’aîné aurait vécu de i5io environ à i58o; le cadet, né vers i53o, serait mort à la fin du règne de Henri IV. L’hypothèse d’un fils unique ne serait-elle pas plus vraisemblable, en considération de deux documents: i° l’extrait des Comptes de la Fabrique, à la date de 1542, qui contient la mention précise de « Jehan Grappin, fils de maistre Robert », et 20 l’extrait des Comptes aux dates de 1574-1576, où le nom d'Etienne Grappin figure à côté de celui de son père, Jehan Grappin ? Comme Robert, Jehan aurait vécu très longtemps, travaillant de son double métier de maçon et d’ «ymaginier », jusqu’à la fin de ses jours, pleins de labeur et d'œuvres.
, , . ]chan Grappin, comme Robert, était à la fois maître maçon et maître
Jehan Grappin . . , . . , . , . ... , c
« \ maginier » et maçon. « ymaginier» : dénomination régionale du « tailleur de pierre ». bon nom
apparaît pour la première fois, dans les Comptes de l’église Saint-Gervais et
Saint-Protais, à la date de 1 537. Ils le mentionnent parmi les ouvriers travaillant
sur les chantiers. L’année suivante, un paragraphe le concerne particulièrement :
« 1538-97. Item a esté payé à Jehan Grappin, tailleur et ymaginier, pour
« par luy avoir faict une Nostre-Dame, ung sainct Michel estant au grand
« portail et plusieurs autres petites ymages et avoir menuysé plusieurs pierres,
« estantes au dit grant portail, à luy payé, par pris faict avec luy, la somme de
« xi liv. vm. s. »
On retrouve le nom de Jehan Grappin en 1 542, toujours comme «ymaginier » : « 1 542-103. A Jehan Grappin, fils de maistre Robert pour son sallaire « d’avoir faict et taillé les petites ymages estant à la voussure du portail, lxs. » La part de collaboration de Jehan Grappin au portail occidental est ainsi nettement établie par ces documents : il y fut exclusivement sculpteur, chargé de l'ornementation.
Jehan Grappin « maistre masson »
de Saint-Gervais et Saint-Protais.
On ne voit qu’à la date de 1 5 58, soit seize ans après, le nom de Jehan Grappin réapparaître dans les Comptes de Saint-Gervais et Saint-Protais, mais avec la qualification « maistre masson de la dicte église ». Il n’avait point succédé directement à son père dans la direction des travaux de l’édifice.
(1) Leon Palustre : La Renaissance en France, t. II, p. 17, 18 et 70.
(2) Louis Régnier : La Renaissance dans le Parisis et le Vexin, p. 42.
Tour du Rosaire de l’église Saint-Gervais et Saint-Protais, a Gisors Œuvre de Robert Grappin
L’interrègne fut fait par Pierre de Montheroult, maître maçon à Gisors, qui porte, dans les Comptes, le titre de « maistre conducteur de l’œuvre de l'cglise ».
Pendant cette longue période de temps, Jehan Grappin aurait fait besogne de maître maçon dans la région du Vexin, notamment à Vétheuil, à Montjavoult, à Magny, et à Saint-Gervais.
En 1 349, conte Léon Palustre, Louis de Silly, seigneur de la Roche- Guyon, épousait Anne de Laval, fille de Guy XII, comte de Laval et d'Anne de Montmorency. Deux ans après, les jeunes époux eurent un fils depuis longtemps espéré. En façon d’ex-voto, ils décidèrent de faire élever à leurs frais la face méridionale et de terminer la façade occidentale de l’église de Vétheuil. Ils s’adressèrent à Jehan Grappin. Les lettres L et A répétées plusieurs fois sur les trois arcs qui soutiennent le plafond d’un élégant portique sont les initiales de ces deux bienfaiteurs de l’église. Les chiffres de Henri II et de Catherine de Médicis sont placés en divers endroits de la porte méridionale. Louis Régnier pense, fort justement, qu’il convient de voir une œuvre du maître de Gisors dans toute la façade occidentale de l’église, qui, à l’opinion contraire de Léon Palustre, aurait été commencée par un autre architecte ignoré.
« Le riche portail de l'église de Monjavoult, a écrit Léon Palustre, reproduit avec une telle fidélité certaines dispositions de la grosse tour méridionale de Gisors que le même architecte a seul pu ordonner l’une et l’autre construction. »
On a lu plus haut que Robert Grappin avait été appelé à Magny, après la mort de Guillaume Le Maître, le premier maître d’œuvre de l’église, survenue à la fin de l’année i52i. La mort de son père fit choisir Jehan Grappin pour continuer les travaux qui durèrent encore environ quinze ans, soit de i5q8 à i56i, d’après les deux inscriptions chronologiques relevées, la première sur le portail, la seconde au plafond d’une chapelle. L’unité d’inspiration et d’exécution qui existe entre le portail et les chapelles donne à penser que toutes les parties de style Renaissance de l’église sont l’œuvre exclusive de ce maître ; non seulement il en donna les plans et en dirigea les travaux, mais il y besoigna de ses mains d habile et original « ymaginier ». Un savant historien d’art, Louis Courajod, n’hésitait pas à déclarer qu’en certains détails Magny rappelle l’Fêcoucn de Jean Bullant (1).
Il y a tout lieu de supposer que, pendant la longue période de quinze années assignée à l’achèvement de l’église de Magny, il se produisit des chômages sur les chantiers, du fait probablement du manque d’argent; mais Jehan Grappin ne resta point inoccupé. En ôqy-iSSo, la Fabrique de l’église de Saint-Gervais, — un village qui est à très courte distance de Magny, — en faisait reconstruire le
Travaux
de Jehan Grappin dans le Vexin.
La façade de l’église de Vétheuil.
Le portail de l’église de Montjavoult.
L’église de Magny.
Le portail de l’église de Saint-Gervais.
(1) L. Courajou : Une œuvre inédite de Jean Bullant ou de son école; l’Art, n juillet 1880.