CHAPITRE QUATRIÈME
L’œuvre
de Biaise Le Prestre.
Le Porche de Saint-Gilles.
L’Hôtel d’Escoville.
De ces mentions il résulte deux faits : Biaise Le Prestre avait deux fils : Abel et Richard, qui suivirent la carrière paternelle; et, contrairement à ce qui avait été présumé jusqu’ici (i), Abel n’était point mort en i 53q, mais vécut plus de trente ans encore, tout au moins jusqu’en 1567.
Quant à Biaise Le Prestre, on ne sait absolument rien de lui. La seule mention historique de son nom est celle des « Eloges » de Jacques de Cahaigncs.
On a lu, plus haut, que le médecin caennais fait honneur à Biaise Le Prestre du porche de Saint-Gilles, qu’il qualifie « d’œuvre artistiquement travaillé» et « d’objet de l’admiration des gens de l’art » (2). D’après les dispositions architecturales et décoratives de cette construction, on peut en fixer la date aux premières années du xvie siècle. Il y a un pittoresque et ingénieux mélange d’art ogival touchant à son déclin, et d’art Renaissance à son aurore, dans l’arcature surbaissée à frise de feuillages, que surmonte une sorte de gable terminé en socle de statue, et dont les rampants portent des crochets de feuilles de choux, des oiseaux, des animaux, etc., et dans la galerie à jour, de décor rayonnant, que borde une bande d’oves classiques, du dessin le plus pur. Cette œuvre de Biaise Le Prestre offre une nouvelle preuve qu’il ne se produisit, à cette période de l’Architecture française, en Normandie, non plus qu’ailleurs, ni rupture violente, ni solution de continuité, et que, au contraire, ce furent les maçons, formés par les derniers maîtres duxve siècle, qui opérèrent la transition entre les deux modes de construction, lentement, avec mesure et méthode, en toute simplicité, sans renier l’ancien comme une manifestation de décadence, et sans donner au nouveau l’expression d’une révolution excluant systématiquement tout ce qui pouvait rappeler le passé (3).
A lire attentivement l’éloge des trois architectes caennais par Jacques de Cahaignes, l’attribution à Biaise Le Prestre de l’hôtel d’Escoville s’impose, à l’encontre d’hypothèses et de légendes sans aucun fondement, qui l’ont fait successivement considérer, tout d’abord, pour une œuvre d’artistes italiens (4), puis, pour une création d’Hector Sohier (5), et, ensuite, l’ont mis au compte d’un architecte caennais inconnu (6). La description de cet hôtel, dans le livre de Jacques de Cahaignes, vient immédiatement après la mention du porche de Saint-Gilles, ouvrage de Biaise Le Prestre, — y est-il dit textuellement — , et
(1) Léon Palustre : La Renaissance en France, t. II, 9* livraison, p. 200.
(2) Il n’en reste plus que ce porche et la nef des xm* et XIV* siècles.
(3) Un écrivain du xvm" siècle, Huet, dans ses Origines de la Ville de Caen, 1708, commettait une singulière confusion à propos de l’auteur de ce porche. Il cite, comme son architecte, un prêtre du nom de Biaise.
{4) Abbé de la Rue : Essais historiques sur la ville de Caen, 2 vol. in-8*, 1820, t. I, p. 310.
(5) Raymond Bordeaux : Les anciennes maisons de Caen, dans le Bulletin monumental , t. XII.
(6) Léon Palustre: Ibidem.
LES MAITRES CAENNA1S I 5(J
avant celle de l’hôtel du père de l’e'crivain, qu’il déclare avoir été fait par Abel Le Prestre. Hector Sohier, présenté comme l’architecte du chœur de Saint-Pierre, et nommé avant Biaise Le Prestre, ne saurait donc être logiquement l’auteur d’une construction mentionnée après une autre qui est formellement attribuée à ce dernier.
Nicolas Le Valois était un marchand de Caen, qui joignait à la pratique, fort habile, du commerce, la passion de l’alchimie et des études hermétiques (t). Sa fortune immense laissait supposer au populaire qu’il avait dû découvrir la fameuse pierre philosophale, permettant de convertir en or tous les métaux. Elle lui valut la bienveillance intéressée de François Ie1’, qui l’anoblit, au titre de seigneur d’Escoville. De Cahaignes, dans ses « Eloges », dit de lui : « Comme la « gloire s’acquiert de bien des façons, lui mit la sienne à construire de beaux « édifices, posséder de nombreuses seigneuries, avoir un grand état de « maison... Cet homme si opulent laissa en outre de grands biens et d’énormes « sommes d’argent, un mobilier somptueux (2). »
Nicolas Le Valois voulut avoir un hôtel en rapport avec sa nouvelle situation sociale, et dans lequel il put recevoir et donner des lêtes. Biaise Le Prestre sut réaliser les désirs de son riche client en lui bâtissant un véritable petit palais, aussi élégant qu’original, dans le style nouveau. Le sieur Le Bras écrit à ce propos : « En 1 5 D7, l’on commençait ce plaisant et superbe bastiment « que faisoit construire Nicolas Le Valois, sieur d'Escoville, près le carrefour « Saint-Pierre. » Une inscription, gravée sur la façade méridionale de la cour, portant le millésime de 1 555, infirme ce renseignement, et donne à penser que la date des premiers travaux remonte au moins à deux ou trois ans auparavant. Le pavillon nord avait été construit en iâqo. Par conséquent, l’hôtel tout entier était achevé à cette date (3).
L’hôtel d'Escoville se compose de trois corps de logis. Celui qui est en façade sur la place, présentant une ordonnance architecturale de grandes colonnes d’ordre composite, a perdu, à la Révolution, son caractère imposant. Le hautrelief figurant le Cavalier de l’Apocalypse, qui ornait le tympan de la porte d’entrée, et avait fait, pendant deux siècles, dénommer populairement el bâtiment Hôtel du Grand Cheval, et les sculptures en bas-relief, furent détruits parla populace, comme étant des emblèmes de la féodalité et de la religion. Dans
(1) D’après le sieur Le Bras, Nicolas Le Valois composa un livre orné de figures hiéroglyphiques, ayant pour titre : Hebdomas, hebdomadum cabalistarum, magorum, brahmanorum, antiquorumque omnium fhilosofhorum mysteria continens.
(2) Page 53.
(3) Le récit de la mort subite de son propriétaire, fait par le même chroniqueur, en contient la preuve : « Le vendredy, jour et feste des Roys, mil cinq cents quarante et un, Nicolas Le Valois... « ainsy qu’il devoit s’asseoir à table, à la salle du Pavillon de ce beau et superbe logis près le carrefour « Saint-Pierre, qu’il avait fait bastir l’an précédent, en mangeant un huître à l’escalle, luy âgé de « 47 ans, tomba mort subitement d’une apoplexie qui le suffoqua. »
Nicolas Le Valois, marchand de Caen.
Description
de l’Hôtel d’Escoville.