CHAPITRE QUATRIÈME
la cour d'honneur, le corps de logis correspondant à celui de l'extérieur est d’une ordonnance architecturale assez étrange, qui semble résulter d’un remaniement de plans opéré au cours des travaux, pour convertir le rez-dechaussce et l’étage en une immense galerie, éclairée par de hautes fenêtres. Les parois des entre croisées sont remplies par un somptueux décor de quatre colonnes d'ordre corinthien superposées, encadrant, en bas, une vaste niche, et, au-dessus, un trumeau portant les armoiries des d’Escoville, placées au-dessus d’un bas-relief. Dans le comble, très élevé, cette ordonnance d’un caractère magistral, se continue par une monumentale lucarne, composée de deux pilastres en aplomb sur les colonnes, entre lesquels s’ouvre une large baie en plein cintre et que surmonte la base carrée d’un épi de pierre.
De côté, en branche d’équerre, s’élève un pavillon à rez-de-chaussée et à un étage, percés chacun de trois ouvertures séparées par des colonnes et des pilastres et que surmontent un comble avec double lucarne, une lanterne à deux parties, et un lanternon sommant la cage de la vis ; le tout d’une silhouette fort plaisante. La cour est fermée, sur les deux autres faces, par deux corps de bâtiments, qui devaient être jadis les offices, les écuries et les communs.
L’ornementation de l'hôtel d’Escoville est d’une très grande richesse. On ne voit, partout, que colonnes et pilastres, frises, corniches et trumeaux, statues et bustes, hauts et bas-reliefs, écussons d'armoiries. Quant aux thèmes décoratifs, leur diversité témoigne de la fantaisie d’imagination de l’artiste et de son client.
Nicolas Le Valois était un lettré autant qu’un savant. Il connaissait la Mythologie et l’Histoire sainte; il avait lu le livre italien à la mode en France, en ce temps, le « Songe de Poliphile » ou « Hypnérotomachia » de Francisco Colonna (i), bréviaire d’amour, de galanterie et de philosophie sensuelle du xvie siècle. Et, dans tout cela, il puisa abondamment les motifs du décor sculptural de son hôtel, avec inscriptions et devises latines, en vue de symboliser et glorifier, aux yeux de tous les visiteurs et passants, le travail, l’énergie, la volonté, l’audace, et l’amour conjugal, toutes vertus privées et publiques, familiales et sociales, qui avaient fait sa fortune, et lui valaient l’estime, la considération et le respect de ses concitoyens.
Plusieurs écrivains caennais, anciens, ont voulu y voir encore, et surtout, l'affirmation publique par Nicolas Le Valois de ses idées d’alchimiste et de philosophe hermétique :
« M. Le Valois, dit Vauquelin des Yveteaux, — qui poursuivit, lui aussi, la recherche de la pierre philosophale, — acheva le grand œuvre en la ville où les hiéroglyphes de la maison qu’il fit « bastir et que l’on voit encore vis-à-vis de la grande église de ce nom, font foy de sa science » (2).
(1) Edité en 1499, à Venise. Jean Martin publie en 1546 une traduction française de cet ouvrage. Il en fut imprimé pour Jacques Kerver, en la même année une autre édition in-folio.
(2) L’auteur anonyme des Remarques sur la ville de Caen ajoutait à la biographie du grand marchand caennais cette information très curieuse sur ce point et non moins précieuse pour l’histoire
Hôtel d'Escoville, a Caen Œuvre de Biaise Le Prestre
1 ES MAITRES CAEXNAIS
Et Biaise Le Prestre, architecte habile autant qu’ingénieux, ayant à la fois de l’esprit et du goût, sut réaliser pratiquement les idées de Nicolas Le Valois. Les personnages des grandes niches de la façade du corps de logis sur la cour sont : Judith tenant à la main la tète d’Holopherne, et David vainqueur de Goliath (i). Au-dessus, les bas-reliefs représentent Jupiter enlevant Europe, et Persée délivrant Andromède. Dans les frises des baies du pavillon et dans le fronton de la porte d’entrée, l’on voit figurer Hercule vainqueur de l’hydre de Lerne, Vulcain et ses forgerons, Apollon et Marsyas, illustrations des inscriptions latines :
Labor improbus omnia vincit.
Marsyas rictus obtumescit (2).
Par la beauté de l’ordonnance architecturale, par la pureté des lignes et des profils, par l'harmonie des proportions, l’Hôtel d’Escoville est un chef-d’œuvre de l’architecture normande au temps de la Renaissance (3).
Peu de temps auparavant, de 1 53 1 à 1 53-4, un autre habitant de Caen, Etienne Duval, s était fait bâtir un hôtel très élégant, mais de dimensions relativement restreintes, qu’on dénomme, aujourd’hui, la Monnaie, ou plutôt qui est un des trois corps de bâtiments auxquels on donne collectivement
cette appellation.
Etienne Duval était un négociant en grains qui avait hérité de son père, exerçant le même commerce, une fortune considérable, qu’il augmenta encore par son intelligence des affaires et par son activité. Il avait le goût des grandes entreprises et y faisait preuve de qualités d’organisation supérieures; c’est ainsi qu’il contribua personnellement à la levée du siège de Metz, en 1 55a, par la rapidité avec laquelle il sut approvisionner de grains et de farines la ville, malgré son investissement. Etienne Duval aimait les arts et les lettres : il fonda des prix de poésie aux Palinods.
de 1 architecture en Basse-Normandie, pendant la Renaissance : « Les quatre terres que M. de Valois « a voit acquises, il les a bastie très magnifiquement. Chaque bastiment ne se feroit pas pour cinquante « mille écus. Dans 1 un il y a une chapelle où tous les hiérogliphes de l’œuvre sont représentés. » Ces terres étaient Escoville, fontaines, Mesnil Guillaume, et Manneville.
(1) Cette figuration sculpturale de Judith et Holopherne est très fréquente à la Renaissance; on la retrouve dans des châteaux nombreux, sur tous les points du pays.
(2) Travail acharné vient à bout de tout.
Marsyas vaincu enfle et se vide comme une outre.
Les inscriptions de ce genre sont nombreuses en Normandie. Une des plus intéressantes est celle que Delaquérière avait relevée sur la façade d’une maison de Breteuil :
De pev à pev a grâd bien on parvient,
Qvad par labevr d’estre riche on affecte.
Avec espoir persevere côvient,
Gar pierre à pierre est une maison faicte.
(3) Après avoir servi de siège à l’Académie de Caen, l’Hôtel d’Escoville fut cédé à la municipalité, en 1750, et devint l’Hôtel de Ville. Pendant la Révolution, il subit des mutilations qui dénaturèrent sa façade extérieure. Aujourd’hui, il est le siège de la Bourse, du Tribunal de Commerce et du Conseil des Prud’hommes.
L’Hôtel
de Mondrainville.
Etienne Duval, marchand caennais.