‹ La renaissance française; l'architecture nationale, les grands maîtres maçonsChapitre 98 sur 236 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Le Manoir, des gens d’armes.

Abel Le Prestre architecte de ce manoir.

Description du manoir.

L'orgueil familial n’avait point fait exagérer par Jacques de Cahaignes le jugement porté sur l’œuvre d’Abel Le Prestre, qui, avant les mutilations qu’elle a subies, devait être d’une exquise élégance et d’une charmante originalité.

L’ornementation si particulière de l’Hôtel de Cahaignes, avant même qu’il ait été identifié exactement tant au point de vue de sa topographie (i) qu’à celui de sa date de construction (2), avait suggéré, il y a déjà longtemps, à Arcisse de Gaumont, l’idée que son architecte ignoré était le même que celui qui avait construit le Manoir des gens d’armes, à l’extrémité du Faubourg- Saint-Gilles, sur la rive gauche de l’Orne (3). « Une maison de la Renaissance,

« écrivait-il, offre quatre médaillons à figures identiques à d’autres du manoir « des gendarmes, ce qui semblerait annoncer qu’elle appartenait au même « propriétaire ou au moins qu’elle a été construite par les mêmes artistes. » Le nom de celui qui, au xvi® siècle, fit bâtir ce manoir est aujourd’hui connu : il s’appelait Girard de Nollent, seigneur de Saint-Contest. Le poète Vauquelin de la Fresnaye, qui, en 074, était commissaire des vivres de l’armée où servait sous Matignon, le fils de Girard, Philippe de Nollent, sieur de Bombanuille, s’était lié d’amitié avec cet officier de mérite, et lui adressait un jour les vers suivants :

Me pourmenant par la belle prairie,

Je rois souvent cette gendarmerie,

Oui fait la garde en votre beau Calis;

Où les soldats 11e sont point défaillis,

Depuis le temps quand les Xollent donnèrent Charge à ceux là qui le guet ordonnèrent (4).

L’état civil du Manoir des gens d’armes est ainsi établi avec précision en ce qui concerne son premier propriétaire. Quant à l’artiste qui le construisit, les présomptions, si judicieuses, d’Arcisse de Gaumont, sont devenues une certitude depuis l’identification de l’Hôtel de Gahaignes : c’est Abel Le Prestre.

Le manoir de Girard de Nollent, dont la dénomination populaire vient des deux figures de gens d’armes placées sur la plate-forme d’une des tours, et qui semblent vouloir en défendre les approches contre les malfaiteurs, est une construction où la fantaisie et l’originalité dans l’architecture et la décoration ont été plus recherchées par le maître d’œuvre que la pureté et la beauté des proportions et des lignes, en considération, sans doute, de sa destination de pied-àterre suburbain pour un habitant de la ville, désireux de passer quelques heures

(1) Ch. de Beaurepaire : Noies sur deux maisons de la ville de Caen. Bulletin monumental , t. XLVII, 184.2.

(2) Henri PRENTOUT: Ibidem.

(3) Arcisse de Caumont : Statistique monumentale du Calvados, t. II, p. 45.

(4) Les diverses foêsies de Jean Vauquelin, sieur de la Fresnaye, publiées par E. Travers, 1869, t. I, p. 209.

LES MAITRES CAENNAIS

d'après-midi, de temps à autre, par de belles journées d’hiver ou de printemps, dans le paysage riant de la plaine; car Girard de Nollent était propriétaire d’un château des Talbotières, qu’il avait fait reconstruire dans les premières années du règne de François Ier, et qui était son habituelle résidence d'été et d’automne. Le manoir se compose de deux tours d’inégales dimensions, terminées en terrasses, que relie une longue courtine crénelée, avec un chemin de ronde, le tout en façade du côté de la rivière. Les parois de la grosse tour sont ornées d’un grand cartouche aux armes des Nollent, qui accompagne une fenêtre à chambranle d'arabesques, fronton en coquille et meneau crucial, et de douze grands médaillons à figures d’homme et de femme alternant, et dont quelquesuns sont d’une fantaisie fort plaisante : trois têtes masculines sous le même bonnet; une femme embrassée par deux hommes, avec cette inscription galante :

C’est ma noriche et amie.

Les créneaux de cette tour et de la courtine ont la même de'coration de médaillons, au nombre de quinze. Il n’y a aucune différence de physionomie, de dimensions, d'exécution entre ces médaillons et ceux de l’Hôtel de Cahaignes ; on retrouve ici et là la même exquise figure féminine de profil, personnifiant la Pudeur, d’après la légende :

Pudicitia vincit amorem.

Le même maître maçon en a donné les dessins et le même imagier les a sculptés. Ce maître maçon est Abel Le Prestre; on ignore encore le nom de l'imagier.

Fn terminant son Eloge d'Hector Sohier et des Le Prestre, Jacques de Cahaignes ajoute :

« Beaucoup d’autres chefs d’œuvre témoignent du génie de ces trois artistes; « la vétusté seule, qui finit par détruire tout ce qui sort de la main des hommes, « portera atteinte à leur perfection. On ne doit donc pas regarder avec mépris « les ouvrages modernes, comme si la nature eut répandu avec profusion tous « ses dons sur les anciens, sans rien réserver aux modernes; ou bien comme « si, fatiguée, épuisée, elle ne put maintenant rien produire de louable. « Cependant, par l’excellence de ses productions, notre siècle, aussi bien que c< le précédent, soit dans les lettres, soit dans les arts mécaniques, pourquoi ne « prétendrait-il pas remporter la palme ? »

On peut conclure de ces lignes que, dans la ville de Caen même, ces trois maîtres maçons avaient construit beaucoup d’autres édifices publics et privés. Sans doute aucun, bon nombre d’hôtels et de logis, bâtis d’après leurs plans et sous leur direction, ont dû disparaître, au cours des siècles, par « vétusté », ou à la suite des transformations édilitaires d’une cité qui s’est constamment

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