LA TRADITION* DU CULTE DE L ANTIQUITE EN FRANCE
« qu'on leur éclaircisse les choses, mais les peuvent, si bon leur semble, mani- « festement exposera autruy, ou faire d'autres inventions, si tant est qu'ils ne « veuillent se montrer chiches des dons de la grâce par eux libéralement reçus « tant de Dieu que de la nature. »
Il existait en outre, au xvi' siècle, des recueils de patrons ou modèles, publiés à l'intention des divers corps de métiers touchant à ce que nous appelons aujourd'hui les arts industriels ou les industries d'art. Voici les titres de deux, édités l'un à Paris, l'autre à Lyon :
« Patrons pour brodeurs, lingières, massons, verriers et autres gens d'esprit, nouvellement « imprimé à Paris, rue Saint-Jacques, à la Queue du Regnard
« Patrons de diverses manières
« Inventés très subtilement
« Duysans à brodeurs et lingières,
« Et à ceulx lesquels bravement :
« Veulent, par bon entendement,
« User d'antique et roboesque
« Frise et moderne proprement,
• En comprenant aussi moresque.
« A tous massons, menuisiers et verriers
« Feront prouffit ces pourtraicts largement,
« Aux orphèvres et gentils tapissiers,
t A jeunes gens aussi semblablement ;
« Oublier point ne veult aucunement
« Contre pointiers et les tailleurs d'ymages,
« Et tissotiers, lesquels pareillement
« Par ces patrons acquerront héritages;
« On les vend à Lyon par Pierre de Sainte Lucie, en la maison du défunt Prince, près « Notre-Dame-de-Confort. »
Patrons IKiur m;içons, verriers, etc.
Les enlumineurs français de cette époque reproduisaient volontiers des édifices romains dans les manuscrits d'ouvrages dauteurs anciens ou consacrés à l'Antiquité. Jehan Foucquet, particulièrement dans les « Heures » d'Etienne Chevalier, exécutées vers 1455, dans les « Antiquités Judaïques » de Joseph, qui datent d'environ 1470, a dessiné fort habilement de l'architecture antique. « Je ne crains pas d'affirmer que peu de peintres italiens contemporains étaient « capables d'interpréter l'Antiquité avec la même correction, a écrit un bon juge « en la matière, Eugène Muntz (1) ; dans deux miniatures, Foucquet s'est efforcé « de concilier les données de l'architecture romaine avec celles de l'architecture « du Moyen âge ; il y a donné pour toiture à une cathédrale gothique une sorte « de dôme surbaissé se rapprochant de la coupole du Panthéon. » Dans son « Tite Live », comme dans ses « Heures d'Anoe de Bretagne », Bourdichon a
Modèles d'architecture antique
dans les manuscrits français.
(i) Eugène MuxTZ : La Renaissance en Italie, l'Age d'or, p. 494.
Modèles d'architecture antique dans les tapisseries.
Satire
de Bernard Palissy
contre l'enseignement
de l'architecture
par les livres.
Tradition du culte
de l'Antiquité
en France.
reproduit, sinon inventé, de nombreu.x motifs architecturaux et décoratifs de l'Antiquité et de la Renaissance italienne.
La tapisserie, si florissante en ce temps, n'ofVrait pas moins que l'enluminure des modèles précieux d'architecture antique. Entre autres exemples peut être cité celui-ci, qui a une importance exceptionnelle en raison de la date et de la provenance. Dans la suite des tapisseries de la cathédrale de Beauvais, « la Vie de saint Pierre », donnée par Guillaume de Hollande, qui occupa le siège épiscopal de cette ville, du 22 juillet 1444 au 3 avril 1462, on constate que les différents épisodes représentés sont séparés par des pilastres ou des colonnes à chapiteaux corinthiens. Et cette suite est d'origine française comme carton et comme exécution (i).
Puis vinrent les publications de J. Androuet du Cerceau destinées à vulgariser les modèles d'architecture nouvelle.
Mais tous ces manuels, tous ces recueils de thèmes d'architecture ne devaient guère avoir la faveur et l'estime des maîtres maçons-tailleurs de pierre sérieux, plus praticiens que théoriciens, à l'exemple de maître Pihourt, le maçon breton, qui tout en n'ayant « onc ouy parler » de « frontespies, piedestals, obélisques, coulonnes, chapiteaux, frizes, cornices », etc., « scavoit plus que son pain mangier » (2).
Bernard Palissy, un artiste de génie autodidacte, qui avait de l'humour, de l'esprit et de la malice à en revendre, semble bien avoir voulu, dans sa « Récepte véritable », faire du plan idéal d'une ville forteresse, qu'il y trace, une satire plaisante contre ceux qui, de son temps, voulaient apprendre l'architecture dans des livres. 11 conte qu'après avoir consulté « maistre Jacques du Cerseau « et plusieurs autres pourtrayeurs », il a regardé aussi « les plans et figures de « Vitruve et Sébastiane et autres architectes », pour voir s'il pourrait» trouver « en leurs pourtraicts quelque chose qui (lui) peust servir pour inventer ladite « ville de forteresse ». Mais, ajoute-t-il, « jamais il ne me fut possible de trouver « aucun pourtraict qui me sçeut aider à cest affaire. » Alors il s'en va par les bois, montagnes et vallées, chercher des sources d'inspiration (3).
Pour enriciiir la langue française, Ronsard ne donnait-il pas, dans la seconde préface de « La Franciade », un conseil du même genre : « Tu la chercheras des artisans de fer et des veneurs, pêcheurs, architectes, et maçons ? »
A la fin du xv* siècle, est toujours vivante en France la tradition du culte artistique et littéraire de l'antiquité classique, tradition qui remonte aux plus lointaines périodes de notre histoire nationale. Grégoire de Tours, saint Hilaire
(1) PiNCHAKT, Eugène Muntz et J. Guiffeey : Histoire générale de la Tapisserie, gr. in-folio, Paris, 1878; i" série : Tapisseries françaises.
(2) Noël DU Fail : Contes et discours d'Eutrapel, chap. xxxiii : De la moquerie.
(3) Les Œuvres de Bernard Palissy, édition Anatole France, 1880, p. 144.