MODÈLES D'ARCHITECTURE ANTIQUE
u commencement du xvi" siècle, les maîtres maçons français se trouvèrent dans la même situation que les architectes italiens dénommés les « quatro centisti » ; et ils firent comme eux, pour en tirer un parti satisfaisant à tous les points de vue. Une évolution, dont il est impossible de déterminer avec une précision absolue l'origine, le lieu et la date, s'était produite dans l'architecture nationale ; elle se manifestait par des innovations d'esthétique et de technique, telles que la substitution au développement perpendiculaire du développement horizontal par l'emploi des plates-bandes marquant la division des façades à étages superposés; le remplacement de l'arc aigu et en accolade par l'arc en anse de panier, et par le plein cintre ; la réapparition du chapiteau et du pilastre, presque partout délaissés depuis deux siècles, etc. Sans aucun doute, cette évolution fut immédiatement remarquée; elle provoqua une vive sensation dans la corporation du Bâtiment, qui était, plus qu'on ne l'a cru longtemps, curieuse, et bien informée de tout ce qui pouvait l'intéresser. Les maîtres maçons se mirent à l'étudier
Evolution
dans l'architecture
nationale.
Les monuments
antiques de la France.
Exemples du respect
et de l'admiration
pour les
monuments antiques
donnés
l)ar François 1"
et Charles IX.
dans les édifices qui l'avaient inspirée, dans les exemples typiques de son application rationnelle. Et cette étude leur fut aussi aisée que profitable, parce qu'ils étaient à la fois des artistes et des constructeurs, capables de comprendre, de concevoir, et d'exécuter des plans.
Les éléments d'études, sur place et directement, de l'architecture antique dont l'évolution dérive, ne manquent point à nos maîtres maçons. Au xvi' siècle, la France, sur tous les points du territoire, peut montrer de nombreux édifices gallo-romains d'une grande beauté, modèles d'ordres et d'ornements antiques; à Bordeaux, les Piliers de Tutelle et le Palais Gallien; à Reiins,la Porte de Mars; à Besançon, la Porte Noire; les arcs de triomphe de Langres, de Carpentras, de Saint-Rémy, d'Orange, et de Cavaillon; le temple d'Auguste et de Livie, à Vienne; les théâtres d'Orange et d'Arles; à Nîmes, la Maison Carrée, les Arènes, les Thermes, la Nymphée,et la Tour Magne, etc. Les maîtres maçons grands voyageurs, qui faisaient, pendant leur compagnonnage, le Tour de France traditionnel, les avaient certainement vus, admirés, et, sans doute aucun, étudiés techniquement, car ils n'étaient point exclusifs dans leurs goûts artistiques.
Ces monuments antiques n'étaient ni ignorés, ni méconnus, ni dédaignés ; déjà, à cetteépoque, on se préoccupait administrativement d'en assurer le respect, la conservation, et l'entretien.
Nos rois en donnaient eux-mêmes le haut exemple. Dans son Histoire des « Antiquitez de Nîmes » (i), Ménard rapporte que François I", lors de son voyage dans cette ville, le ib août i533, avait visité les ruines romaines en « véritable architecte ». Il était entré dans les plus bas caveaux des arènes; il était monté sur le haut de la Tour Magne; il avait même mis un genou en terre pour essuyer de son mouchoir la poussière qui couvrait les lettres des inscriptions, afin de les déchiffrer et de les lire plus facilement. Et il s'était empressé d'ordonner la démolition des masures modernes élevées à l'intérieur de la Maison Carrée, ainsi que des constructions qui s'étaient incrustées dans les portiques et les galeries des Arènes. Cette visite royale aux monuments antiques, qui fit grande sensation dans toute la région, sera le point de départ des travaux archéologiques entrepris peu de temps après par Antoine Arlier et Poldo d'Albenas.
Charles IX, lors du voyage de deux ans qu'il fit dans le midi de la P'rance, ne montra pas moins de vénération et de sollicitude pour les monuments antiques rencontrés sur sa route (2).
(i) MÉNARU : Histoire des antiquités de Nîmes, t. IV, p. 127-128.
(2) Poésies latines du Chancelier de VHôpital : /ter Nieirnm ad /aeoinm Fabrtint, in-8', 1732, p. 8<) cl 273.
Recueil el discours du voyage du roi Charles IX , à frésenl rfgnaiit, par Abel Jovan, l'un des serviteurs de Sa M.ijesté, in-8°, Paris, lionfons, 1566.
Chate.\u 0e Saint-Agil, en Blésois Exemple de transformation d'anciens manoirs-forteresses
l\ TRADITION DU CULTE DE L ANTIQUITÉ EN FRANCE
des
monuments antiques
de Nîmes
et du Languedoc.
En un voyage qu'elle fit dans le Midi, et où elle visita Nîmes, en compagnie d'une de ses amies d'enfance, Jeanne Galiot de Genouillac, mariée à Charles de Crussol, vicomte d'Uzès, qui était sénéchal de Nîmes et de Beaucaire, Marguerite de Valois donna, elle aussi, l'exemple d'une admiration profonde pour les merveilles de l'architecture antique qu'on lui montra avec empressement. « Et faisoit biau voir, conte l'historien précité, ces deux grandes dames se « promener ensemble parmi les monuments antiques et en discourir à plaisir « comme les plus doctes (i). »
Pendant son gouvernement de Languedoc, Anne de Montmorency rendait, La première charte
en sa qualité de lieutenant général du roi, l'ordonnance suivante, datée de '^^^.'^ . onumen s
' Cl I historiques » :
septembre i 548 (2) : Ordonnance
« Comme en passant par la dicte ville, nous avons vcue de beaux et grandz d'Anne de Montmorency
« édiffices antiques, de grand artifice et architecture faitz par les anciens, dont P°"'' '^ conservation
, . , , j . • • ,,, > et la protection
« plussieurs et la plus grande part a ce cognoissans aujourd huy non seulement
« en prenent délectation, mais encores beaucoup de profit pour l'art
(( d'architecture, là où toutes proportions dudit art sont gardées, observées et
« enseignées, et aussi que c'est la décoration de la dite ville, pays du
« Languedoc, et louange de ce royaulme, et pour ce que aucuns de la dicte
« ville possèdent et ont maisons près et à l'antour des dictz édiffices anticques,
« lesquelz journellement édiffient de nouveau ; de telle sorte que pour leur
« agrandir et accommoder à leur profit particulier, ils cachent, ruynent et
« démolissent icelles antiquités, en manyère que en peu de temps ilz auront si
i( bien entrepris sur icelles que le tout sera ruyné, destruit et gasté. Nous, à ces
« causes, et désirans que telles choses soient conservées et gardées en leur
« entier, vous mandons, commandons, et expressément enjoignons de faire
« défense de par nous, sur certaines et grandes peines à appliquer au Roy, à
« tous les possesseurs des dictes maisons anticques et autres qu'il appartiendra,
« de ne construire, édiffier ou desmolir les dictes antiquictés, ne permette
« qu'il y soit faict aucun bastimens de nouveau qui puissent couvrir ou cacher
(' icelles antiquités en quelque sorte que ce soit, sans préalablement vous y
« appeller avec les gens du Roy de la dicte ville, pour en faire d'une Visitation
« et veoir s'il sera bon, raisonnable et nécessaire leur, bailler permission de ce
« faire. Et si aucuns contrevenoient aux dittes deifances, vous procéderez à
« rencontre d'iceulx ainsi qu'il appartiendra par raison et que verrez estre
« affaire. De ce faire vous donnons pouvoir, commission et mandatement
« especial par ces présentes, par vertu du pouvoir à nous donné par le Roy,
« mandons et commandons à tous les justiciers, officiers et sunjectz dudit
« seigneur que avons en ce faisant soit obéy. »
(i) MÉNARD : Histoire des antiquités de Nimes, t. IV, p. io8.
(2) Copie du xvr siècle, archives de Thouars, communiquée par L. de la Trémoîlle. Revue des Sociétés savantes des départements, 5' série, t. VIII, année 1874, 6" semestre.
l8 CHAPITRE TROISIEME
Les livres techniques Kn outre, les livres techniques qui pouvaient permettre aux maîtres maçons
sur l'architecture de s'initier à l'architecture antique ne faisaient point défaut. Le « De re
de 1 Antiquité. œdificatoria » de Léo Baptista Alberti est imprimé à Florence, en 1485, par
Le « De re œdificatoria » Nicolas Laurent Alaman; Geoffroy Tory en fait, l'année i5i2, une édition avec
d'Alberti. préface latine ; et Denvs Sauvage en publie, en i553, la traduction par Jean Martin.
« L'Architecture » En i5i I, paraît, à Venise, avec images, 1' « Architecture » de Vitruve; une
de Vitruve. nouvelle édition en est publiée par Frère Joconde, en i5i3, avec figures sur
bois, à F^lorence, aux frais de Philippe de Giunta; et, au cours des années i52i et i534, les traductions italiennes se multiplient. Pierre Van Aeist édite, en 1542, les « Reigles générales de l'architecture sur les cinq manières d'édifices avec les exemples de l'antiquité selon la doctrine de Vitruve ». Et, en 1547, Jean Martin donne sa traduction de « Vitruve », accompagnée d'une postface et illustrée de gravures par Jean Goujon.
Dès i'BSo, on trouve en France un ouvrage intitulé : « Raisons d'architecture antique, extraites de Vitruve et autres architecteurs anciens, nouvellement traduites d'espagnol en français à l'usage de ceux qui se délectent en architecture »; et une deuxième édition en est faite en lôSg, une troisième en 1542, tant cet ouvrage obtint de succès.
jp ■ Le « Songe de Poliphile », ou « Hypnerotomachia », de Francisco
« .Songe de l'oliphile ». Colonna, roman conçu par un architecte qui résume et précise les résultats acquis en ce pays par l'étude de Vitruve et d'Alberti, et dont on peut dire, suivant la définition, très juste, d'Eugène Muntz, qu'il sera « le bréviaire des connaissances architecturales de la Renaissance » (1), est publié en 1499, '^o-^et i32i, dans son texte grec et latin, puis traduit et édité en texte français, par Jean Martin, en 1546.
Ouvrages italiens divers Francisco de Giorgio Martini fait paraître en i5o2 son « Trattato di archi-
sur tettura civile et militari » ; Albertini, en i5io, 1' « Ospuculum de mirabilibus
l'architecture antique, ^^^^l^ Romœ » ; Andréa Fulvio, en i5io, les « Antiquaria » et, en 1627, les
« Antiquitates urbis Romœ » ; tous ouvrages qui renseignent abondamment sur
les édifices anciens de Rome.
L' « Horus Apollo », livre anonyme, étrange et bizarre, dans lequel foisonnent les sujets de décoration sculpturale, est connu en France, dès la fin du XV» siècle, par ses nombreuses éditions; Kerver en publie une traduction française en i553.
^ , . . Et ce ne sont point là des ouvrages d'érudition, mais bien des traités de
de la technologie vulgarisation de la technologie de l'architecture. Jean Martin, qui fut, en ce temps,
de ]e type des éditeurs de ces traités, écrivait dans la postface de sa traduction de
l'architecture antique. ^^ yj^j-^yg » ; « Je prétends travailler non pour les hommes doctes qui n'ont besoing
(i) Eugène Mu.NTZ : Préface du Catalogue de la Collection Lesoujaché, 1892.