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LEUR ESTHÉTIQUE ET LEUR TECHNIQUE

OS maîtres maçons-tailleurs de pierre, qui ne se piquent ni de belles-lettres, ni de beau langage, qui n'écrivent point sur leur art, et qui sont plus praticiens que théoriciens d'architecture, ViJ^l^V (Jv* bâtissent des cathédrales, des châteaux el des hôtels, parce que »-A>Ov<>^X-^] j,'gg[ ]g,jj. métier, parce qu'ils se sentent, et qu'on les sait, capables d'entreprendre des travaux importants. Leur travail est patient, volontaire, énergique, et loyal. Un instinct d'ordre et de régularité, un goût inné de logique et d'harmonie, des habitudes d'économie, et les sévères traditions corporatives les empêchent de se perdre dans les nuages, de s'abuser avec des formes, de faire ce que l'on fait, k ce moment-là, dans toute l'Italie, « de beaux masques », suivant l'expression pittoresque d'un écrivain ultramontain, Algarotti (i).

Ils ne s'imaginent point pour cela révolutionner l'esthétique et changer la face du monde. Ils n'ont d'autre ambition que de bien faire ce qu'on leur

(i) Algarotti : Œuvres, t. VI, p. 245.

Orgueil professionnel

des

maîtres maçons.

Esthétique dtjs maîtres maçons.

L'architecture normande.

demande, et ce qu'on attend d'eux, d'après des marchés enregistrés par des notaires; ce qu'ils ont projeté et étudié, avec conscience et méthode, dans des plans et dans des devis, dressés fort soigneusement, pour répondre aux désirs et aux goûts de leurs clients.

On a injustement écrit que c'est au milieu du xvi" siècle, par conséquent au milieu de la Renaissance française, qu'apparaît « l'idée toute moderne en « France de la dignité de l'art qui n'a d'autre obligation que de réaliser le « beau (i) ». Les maîtres maçons du x\' siècle et de la première période du xvi' n'étaient ni moins idéalistes, ni moins fiers, ni moins indépendants que les architectes de la période en question (2). Ils avaient autant, sinon plus, qu'eux le culte du beau, le sentiment de l'harmonie, la passion de la logique. Toutes les belles œuvres d'art qui ont fleuri notre sol, avant la venue de ces prétendus initiateurs aux droits et aux devoirs du parfait architecte, en sont les témoignages.

Cette indépendance, cette fierté, personnelles, professionnelles, et corporatives, loin d'exclure, provoquent et développent chez nos maîtres maçons l'imagination, l'ingéniosité, l'originalité, et le goût de la variété des dispositions architecturales et des thèmes décoratifs, l'adaptation précise des matériaux, des modes de construction, et des procédés décoratifs aux traditions, aux mœurs, au climat, et à la topographie de chaque région et de chaque province : toutes qualités de métier qui seront si fort en déclin à la fin du xvi* siècle.

En Normandie, par exemple, l'architecture de la Renaissance n'a-t-elle point une physionomie de richesse, de vigueur, et de majesté qui correspond avec précision à l'aspect plantureux de la nature, à l'allure solennelle de la race, consciente de sa force, éprise de bien-être, aimant le luxe, d'un bon sens robuste, sans mysticisme, d'une foi religieuse calme et souriante? La pierre de Caen, blanche, tendre, et polie, « qui s'endurcit estant mise en œuvre, de « sorte que l'injure du temps et la force de l'air ny gelée ne luy peut nuire ny « faire dommage (3) », la pierre de Vcrnon, dont les qualités plastiques ne sont point différentes, serviront merveilleusement le goût très vif, et la pratique fort habile des ordonnances architecturales fières et imposantes, élégantes et riches,

(i) H. Lemonmer : Histoire de France, édition Lavisse, t. V, p. 264.

(2) Sur un des piliers dans l'église Saint-Germain-d' Argentan, on lit cette déclaration d'une naïveté charmante, qui fait partie d'une inscrption en douze vers :

Mil quatre cent quatre-vingt-huit

Par Jean Lemoine bon maçon

Ce pilier icy construit :

Dieu pardonne la mal façon.

(3) BouRGUEViLLE DE Bras : Les recherches et antiguitez de la frovince de Neusirie, à frésent duché de Normandie, comme des villes les flus remarquables d'icelle, mais -plus sfécialemenl de la ville et université de Caen, chez Jean de Feure, 1588, p. 35.

La pierre de Caen a toujours joui d'une telle réputation mondiale que les Anglais sont venus la chercher, dès le Moyen âge, pour construire quelques-uns de leurs plus remarquables édifices, l'abbaye de la Bataille, la Tour de Londres, et la cathédrale de Cantorbéry notamment.

Chevet uk Saixt-Pierre, a Caen Type d'architecture normande

LES MAITRES MAÇONS- TAILLEURS DE PIERRE

aux. fortes saillies, aux colonnes et pilastres puissants, ainsi que celui de la décoration sculpturale en haut-relief, abondante, touffue, dont le thème favori sera l'apothéose de la force, de la richesse, du succès, de la beauté luxuriante et par conséquent tiendra plus de la mythologie que de l'Histoire sainte.

Les maîtres maçons-tailleurs de pierre bretons n'ont à leur disposition que le granit, gris, dur et froid, du vieux sol armoricain ; leur architecture tirera surtout sa beauté et son originalité des grandes lignes sévères, des profils vigoureux, et des masses imposantes, qui symbolisent cxpressivement une foi religieuse et un orgueil particulariste, aussi difficilement attaquables par le paganisme artistique et par les idées modernes que ses pierres le sont peu par le ciseau des ornemanistes.

Laff douceur angevine », si poétiquement célébrée par Guillaume du Bellay, au xvi° siècle, se reflète sur les blanches murailles des églises, des châteaux, et des hôtels de l'Anjou, dont les ornements souples, élégants et spirituels, semblent avoir été modelés dans de la cire ou dans de l'argile, tant la pierre avec laquelle elles sont bâties a de la finesse dans le grain et de velouté dans l'épiderme. Cette architecture répond avec précision à « l'amour de l'harmonie, « du rythme, des proportions, la justesse et la pureté de l'œil pour les couleurs « et les lignes, la répugnance pour tout ce qui est disproportionné, excessif et « rude » (i) : caractères essentiels du tempérament angevin.

L'architecture, délicate et ferme des bords de la Loire, enchante les yeux, de même que le parler, doux et harmonieux, des paysans y charme les oreilles. Dans la claire lumière du ciel, sur les onduleux horizons des coteaux ombreux, des plaines verdoyantes, des fraîches rives de cours d'eau, les nobles et élégantes constructions des maîtres d'œuvre tourangeaux, blésois et Orléanais, parées de broderies et de dentelles de pierre, aux dessins gracieux, présentent, plus que partout ailleurs, « la ligne » qui est l'expression suprême, idéale, de la beauté architecturale comme de la beauté féminine. Tous ces châteaux ont été construits avec les pierres mêmes du pays, le Bourré, le Vineuil, la Belle-Roche, le Lié, le Marnay et l'Apremont, les unes blanches comme du lait, les autres blondes comme des épis de blé mûr, au grain fin et serré, « ce qui fait qu'elles se taillent bien et conservent leurs joints et leurs arestes (2) ».

A Toulouse, les maîtres maçons maintiennent, en le développant, l'emploi traditionnel, immémorial, de la brique rouge ou rose pour les murs, et de la pierre blanche pour les bandeaux séparatifs des étages et pour les encadrements d'ouvertures, qui donne des effets si imposants dans les grandes constructions religieuses : Sainte-Cécile, les Jacobins, etc., si pittoresques et si plaisants dans les hôtels et les logis de la vieille ville. Les

L'architecture bretonne.

L'architecture angevine.

L'architecture

des

bords de la Loire.

L'architecture toulousauic.

(i) C. FeronnièRe : L'art angevin. Revue des Facultés catholiques de l'Ouest, octobre 1904,

(2) l'ÉLiDiE.N ; Maisons royallcs des iords de la Loire, p. 68-S2.

Savante technique des maîtres maçons.

Gilles Le Breton à Fontainebleau.

portes et les fenêtres prennent, dans l'architecture toulousaine, comme ornements de l'édifice, la place prépondérante qu'occupent les lucarnes dans l'architecture normande et dans celle des bords de la Loire. Les tailleurs de pierre à la féconde imagination, au ciseau vigoureux et hardi, aiment à mettre aux chambranles des portes, aux meneaux des fenêtres, las cariatides aux torses musclés, aux barbes fluviales, engainées solidement dans une masse de pierre bosselée ou vermiculée; sur les tables saillantes des corniches et sur les rampants épais des frontons, les corps potelés d'enfants nus; dans les larges frises et sur les pilastres trapus, des masques de faunes et de satyres, hilares, tirant la langue, etc., d'énormes écussons ; et ils surmontent et couronnent ces véritables édicules de pyramides, de boules, de vases de fleurs, et de trophées variés. Partout,

Ce ne sont que festons, Ce ne sont qu'astragales.

Le tempérament méridional, fait de gaieté, d'exhubérance, d'entrain et de vie, des êtres passe aux œuvres d'art avec une aisance et une intensité prodigieuses ; et elles en reçoivent une physionomie joyeuse et un charme capiteux, en harmonie parfaite avec l'atmosphère et le climat du pays, et avec son histoire toute de bravoure, d'énergie, de luttes politiques, religieuses et sociales.

L'esthétique de nos maîtres maçons-tailleurs de pierre, qu'ils soient du nord ou du midi, du centre, de l'est ou de Touest, est, ainsi, toujours rationnelle, avec le charme d'une fantaisie primesautière et la saveur d'une verve naturelle, qui donnent, partout, et constamment, à leurs productions, une originalité saisissante. Elle le restera, tant qu'ils conserveront religieusement la tradition, régionale ou locale, transmise par les ancêtres; du jour où cette tradition sera remplacée par l'emploi des formules universelles enseignées dans les livres, l'architecture perdra son caractère national.

Et leur technique ne sera, nulle part, inférieure à cette esthétique, ni moins ingénieuse, ni moins hardie : ils excelleront, en tous lieux, à faire des difficultés matérielles des moyens imprévus de perfection et de beauté.

L'œuvre de Gilles Le Breton à Fontainebleau en fournit un témoignage éloquent.

Le devis du 28 avril i528 montre que non seulement le maintien de la disposition topographique des bâtiments de la cour du Donjon, constituant le vieux château, fut soigneusement imposé, mais que François I"" donna l'ordre d'utiliser les murs qui étaient en bon état, de réparer ceux qui étaient caducs, et, s'il fallait démolir ceux qui tombaient absolument en ruines, d'en conserver au moins les fondations pour les faire servir à asseoir les murs nouveaux. Aux constructions du Moyen âge restaurées, il y avait à mettre une parure en harmonie avec l'architecture et la décoration des constructions élevées selon le goût du jour. Et tout cela devait former un ensemble qui présentât à la fois la

LES MAITRES MAÇONS-TAILLEURS DE PIERRE

physionomie pittoresque, et mouvementée de silhouettes, qu'on était habitue à voir aux manoirs-forteresses d'autrefois, avec leurs nombreuses tours et tourelles en poivrière, leurs multiples corps d'hôtel à hauts combles aigus, à crêtes dentelées et à épis fuselés; et l'allure d'élégance, de grâce et de richesse des façades à pilastres de mode nouvelle, des murailles ajourées de croisées, d'huisseries à chambranles, allèges et frontons décorés de fines arabesques. Le problème architectural imposé au maître maçon, chargé par François I"" de dresser les plans et de diriger les travaux, présentait des diflicultés considérables. Gilles Le Breton le résolut avec tant d'art et de science qu'il fut, malgré les changements de règne, maintenu pendant trente ans comme maître général des œuvres de maçonnerie du roi, à Fontainebleau.

François I"' choisit Saint-Germain-en-Laye pour y établir une des résidences royales, en raison de sa merveilleuse situation topographique, d'où le regard embrasse, dans toutes les directions, un panorama immense et de toute beauté; et à cause surtout du voisinage d'une forêt vaste et giboyeuse. Le château doit donc servir spécialement pour la chasse et pour les fêtes champêtres. Pierre Chambiges imagine de construire un édifice enfaçon de belvédère, avec terrasses, galeries et balcons sur tout le pourtour, de mettre à l'extérieur les façades décorées, qui, auparavant, étaient réservées pour les cours d'honneur intérieures; et, ainsi, il extériorise tout le mouvement de luxe, de parade et de fêtes. C'est là une véritable révolution dans l'esthétique des chàtea:ux.

A l'Hôtel de Ville de Paris, le même maître montrera peut-être plus encore de génie inventif et d'habileté technique. Il se trouve là en présence de diflicultés de tous genres. La municipalité est en procès avec une puissante institution charitable, l'Hôpital du Saint-Esprit, qui ne veut point se laisser emmurer par le nouveau palais, sur le côté nord; il faut, d'autre part, sur le côté sud, maintenir les communications delà place de Grève, — le Forum parisien — , avec un quartier populeux qui renferme deux églises en renom, et des rues à grand commerce. Le deviseur de plans italien, le Boccador, à qui les premiers plans de l'édifice ont'été demandés, s'est cassé les reins dans cette entreprise au-dessus de ses forces. Pierre Chambiges, qui le remplace, trouve immédiatement la conception, audacieuse autam qu'originale, de deux pavillons d'angle portant sur une large arcade ouverte par laquelle peuvent s'écouler de véritables foules. Et, afin d'harmoniser architecturalement ces deux pavillons et le corps de logis central, qui devaient toutefois varier de proportions, pour ne pas former une masse lourde et écrasante, il les relie par cette superbe théorie des statues de l'étage, se développant sur toute l'étendue de la façade : innovation charmante, car l'idée décorative se complétait d'une idée sociale, la glorification des hommes qui ont le plus honoré Paris par leurs vertus et parleurs œuvres.

La pierre de construction et la pierre de sculpture font-elles défaut, par exemple dans la Haute-Normandie, dans le Vexin normand, dans le Lieuvin, et

Pierre Chambiges à St-Germain-en-Lave.

Pierre Chambiges

à l'Hôtel de Ville

de Paris.

Ingéniosité des maçons normands.

Les plans des maîtres maçons.

La propriété artistique.

dans le pays d'Ouche, les maîtres maçons s'ingénient et réussissent, avec une habileté technique vraiment admirable, à leur substituer des compositions diverses qui permettent d'orner les constructions d'une façon originale et plaisante. Ici, les silex, noirs et blancs, extraits des carrières de marne, sont agglomérés par un ciment ferrugineux : c'est le grisé. Ailleurs, aux silex, on ajoute des briques moulées, naturelles, vernissées, de différentes formes et couleurs, disposées avec une fantaisie qui multiplie à l'infini des combinaisons géométriques décoratives : le spicatum, le zigzagué, le lozangé, le réticulé, le chevronné, l'obliqué, etc. Ou encore le grès, le granit, sinon la pierre calcaire, vient se mêler au grisé; et parfois des panneaux de ces mosaïques diverses s'encadrent de pierres blanches dures, qui reçoivent des agréments de moulures, de gorges, et de canaux (i).

Contrairement à une erreur historique fort répandue, les maîtres maçons de la Renaissance dressaient des plans d'ensemble, très complets et très détaillés, des édifices dont la construction leur était confiée; et, pour que le client put se rendre un compte exact des dispositions architecturales et décoratives de ces plans, il était de lointaine et générale tradition que l'on en fit exécuter des modèles en bois, et parfois en terre, analogues sans aucun doute aux reproductions en plâtre d'édifices importants qui s'exécutent encore aujourd'hui en certaines circonstances. L'histoire du château de Chambord et de l'Hôtel de Ville de Paris fait mention de ces modèles-là, présentés au roi François I" pour être vus et approuvés par lui.

Particularité très intéressante et qui porte avec elle un enseignement historique et social : les plans dressés par les maîtres maçons-tailleurs de pierre constituaient pour eux une véritable propriété artistique, inaliénable et insaisissable, parce qu'ils étaient vraiment leur pensée intime, personnelle, exclusive, réalisée avec tout leur cœur, avec toute leur âme d'artiste. Aussi, les maîtres maçons ne se séparaient jamais de leurs plans. La vie de Martin Chambiges, le père du maître maçon de l'Hôtel de Ville de Paris, en contient un témoignage piquant, entre beaucoup d'autres. Au mois de juin 1 5 14, le Chapitre de la cathédrale de Troyes envoya à Beauvais un messager, avec un cheval, pour ramener le maître, en vue de la surveillance de certains travaux délicats et difficiles, pour l'exécution desquels il était nécessaire d'avoir les plans de l'édifice. Le messager attendit douze jours. Au bout de ce temps, Martin Chambiges, qui ne voulait point confier ses plans à un étranger, se décida à les faire porter à Troyes par sa femme. Celle-ci avait ordre de ne pas s'en dessaisir; elle les rapporta au bout de quatre jours

L'idée de la propriété des plans ne pouvait venir aux artistes italiens

(i) Les châteaux de Carrouges et d'Offay, le manoir d'Ango, le colombier de Boos, Saint-Jacques du ïrcport sont les types les plus caractéristiques de ces modes de construction et de décoration.

Maison dite de « Diane de Poitiers », a Orléans Type d'architecture des bords de la Loire.

LES MAITRES MAÇONS-TAILLEURS DE PIERRE

« donneurs de pourtraictz et de desseins, comme disait Philibert de l'Orme, « dont la plupart ne sçauroient bien trasser ou décrire aucun, si ce n'est par « Tayde et moyen des painctres, qui les sçavent plus tut bien farder, laver, « ombrager et colorer, que bien faire et ordonner avecques toutes leurs (f mesures. » Ces « pourtraictz », en effet, résumaient beaucoup moins leurs rares conceptions personnelles que les caprices et les fantaisies de ceux qui les commandaient et les payaient.

Et ni les souverains, ni les grands seigneurs, ni les municipalités, ni les Chapitres, ni les Fabriques ne songeaient jamais à contester cette propriété artistique aux maîtres maçons, non plus que le droit pour leurs héritiers de toujours la faire respecter, même longtemps après la mort des auteurs des plans.

L'histoire du Louvre en offre un exemple superbe. Sur l'ordre de Henri II, Pierre Lescot dresse, en 1548 très vraisemblablement, des plans complets du nouveau palais. Lorsque Henri III donna au grand artiste pour successeur dans la surintendance des bâtiments Baptiste Androuet du Cerceau, il écrivait dans des lettres patentes en date du 25 septembre 1578 : « Afin que puissiez être en « cet endroit mieux informé de ce qui est requis pour l'entière construction et « accomplissement de nostre dit bâtiment du Louvre, selon les desseins, plans, « ordonnances et modèles qui ont été arrêtés du vivant du dit feu sieur de « Clagny par le feu roi Henri II, notre très honoré seigneur et père; nous « voulons et entendons que tous et chacun des dits desseins, plans, ordonnances, « modèles et autres choses qui en ont été faites, soient expressément et « promptement mises entre vos mains et en votre possession par les héritiers « dudit feu sieur de Clagny, et tous autres qui les peuvent de présent ou « pourront ci-après avoir et posséder (i) ». Dans des lettres patentes en date du 17 novembre 1594, Henri IV, affectant certaines recettes spéciales à la construction des bâtiments, spécifie qu'il « désirait la continuation et perfection « d'iceux suivant les desseins et plans qui en avaient été ci-devant faits ». Enfin, • Louis XIII, ayant décidé de continuer et terminer les travaux, se fait représenter ces dessins et ces plans, et ordonne qu'ils soient fidèlement suivis et exécutés par l'entrepreneur qui aura obtenu l'adjudication de « la continuation du château du Louvre ». Et ainsi, fut réalisée, en grande partie, l'œuvre de Pierre Lescot, telle qu'il l'avait conçue et « devisée » (2).

L'Hôtel de Ville de Paris, et l'église Saint-Eustache à Paris sont encore entre beaucoup d'autres des exemples typiques de ce respect profond des plans, et de la fidélité scrupuleuse apportée à leur exécution. Pendant l'espace de près

(i) J. L'EscuYER : Le nouveau slile de la Chancellerie de France, Paris, J. Richer, 1622, in-12, liy. II, p. 42.

(2) L. Batiffol : Le Louvre et les flans de Lescot, Gazelle des Beaux-Arts, avril 1910, 4" pcliode, t. III, p. 273-298.

Les plans du Louvre religieusement suivis pendant cinq règnes.

Les plans de l'Hôtel de Ville

de Paris

et de Saint-Eustache

suivis par les gendre,

petit-fils,

et arrière-petit-fils

de leurs auteurs.

Les dynasties de maîtres maçonstailleurs de pierre.

d'un siècle, sous trente-deux prévôts des marchands, les gendre, petits-fils, et arrière-petits-fils de l'auteur des plans du palais municipal, dressés en i535, les ont suivis scrupuleusement, leur apportant uniquement le complément indispensable des dispositions accessoires imposées parles besoins de chaque génération, sans que le caractère et la physionomie de l'œuvre de l'aïeul aient eu à subir aucune altération sensible, de telle façon que cette œuvre était, après son incendie en 1871, proclamée comme une des créations de la Renaissance les plus remarquables pour leur unité et pour leur harmonie. La construction de l'église Saint-Eustache a duré plus de temps encore, 118 ans, — de i532 à i65o — ; et pourtant c'est un chef-d'œuvre admirable de tous points, à l'exécution duquel a présidé une pensée géniale, unique, constamment appliquée avec un respect religieux par trois générations de maîtres d'œuvres, appartenant à la même famille, profondément imbus des mêmes idées et des mêmes traditions. Et, quand on dut donner un successeur à Charles David, petit-fils de Pierre Le Mercier, le nouvel architecte, qui n'était point des leurs, ne songea qu'à détruire ce qui existait depuis plus d'un siècle; et la façade inachevée fut reconstruite sur un plan entièrement étranger au plan du vieux maître maçon de l'Ile-de-France.

C'est qu'au sentiment traditionnel de respect pour la pensée humaine, pour l'œuvre de génie, se joignait une piété filiale qui le rendait encore plus irrésistible. L'histoire de l'architecture pendant la Renaissance nous offre de ve'ritables dynasties de maîtres maçons, où le métier, — et ses archives familiales qui étaient les plans, devis, projets, etc. — , se transmettait de père à fils, d'oncle à neveu, de beau-père à gendre, avec l'orgueil professionnel et la science technique. Par exemples, la famille des Chambiges ne compte pas moins de treize « maistres maçons-tailleurs de pierre », maîtres des œuvres de maçonnerie au service de Chapitres de cathédrales, de plusieurs rois de France, de la Ville de Paris, et de grands seigneurs, au cours des xv°, xvi» et xvu* siècles ; la famille des Sourdeau peut s'enorgueillir de trois descendants directs, Jacques, Denis et Claude Sourdeau, de deux alliés, Jean Gobereau et Jacques Coqueau, dont les noms figurent avec honneur dans les annales des châteaux d'Amboise, de Blois, et de Chambord. La famille des Grappin eut quatre générations de maîtres maçons de grand talent, Robert, Jehan I*"", Jehan II, Jehan III et Gervais, qui ont construit dans la ville et dans le comté de Gisors, ainsi que dans le Vexin normand, de 1486 à 1600, de nombreux édifices religieux fort remarquables. La famille des Le Breton, — dans laquelle on trouve, à la fin du xv* siècle, un « maître juré maçon-voyer de la ville de Paris », Jehan Lebreton, — s'honore du « maçon » de Fontainebleau, « maistre général des œuvres de maçonnerie des rois François I" et Henri II », Gilles Le Breton, de Guillaume et Jacques Le Breton, les architectes du château de Villers-Cotterets, de l'Arc de Nazareth du Palais de Paris, du château du Huleux, en Picardie, etc. Et combien d'autres

tES MAITRES MAÇONS-TAILLEURS DE PIERRE 5l

seraient encore à citer : les Le Prestre, les Le Mercier, les Metézeau, les Bachelier, etc.

Dans la seconde partie du xvi' siècle, apparaîtront les architectes, au sens ^g^ architectes actuel du terme professionnel, qui, tout d'abord, feront aux maîtres maçonstailleurs de pierre une grande concurrence dans la rédaction des plans, et dans la direction des travaux des « Bastimens du Roi », et, peu à peu, arriveront à les supplanter complètement.

La substitution de l'architecte au maître maçon dans la rédaction des plans et dans la direction des travaux de construction aura pour conséquence, aussi, de spécialiser le métier d'entrepreneur, qui était exercé par le maître maçon, en même temps qu'il remplissait la fonction de maître d'oeuvre. Mais, pendant la Renaissance, tout au moins, l'entrepreneur sera toujours un maître maçontailleur de pierre, qui très souvent continuera, sur des chantiers personnels, la tradition du maître d'œuvre faisant exécuter par ses compagnons et apprentis des travaux dont il a dressé les plans. Ainsi, Pierre Lescot confie l'entreprise du Nouveau Louvre à plusieurs maîtres maçons associés, parmi lesquels il y a un Guillain qui était, en ce même temps « maistre des œuvres de maçonnerie de la Ville de Paris ».

De ces diverses catégories du personnel du Bâtiment, maîtres maçons- Lg^ ^^[^^^i^

tailleurs de pierre, deviseurs de plans, et architectes, la première a été longtemps de la Renaissance exclue de l'histoire de l'Architecture de la Renaissance française, alors que c'estelle architecturale,

qui l'a commencée, et qui l'a portée à un haut degré de grandeur, d'originalité, et de beauté. Et la légende du panitalianisme a trouvé une base, apparemment solide, dans l'erreur commise par les historiens qui datent les débuts de la période classique de la moitié du xvi" siècle, soit du commencement des travaux du Nouveau Louvre, et indiquent comme ses initiateurs Pierre Lescot, Jean Bullant, et Philibert de l'Orme, qui étaient allés, — tout au moins les deux derniers — , étudier l'Architecture antique en Italie.

Comme l'a fait remarquer judicieusement Louis Courajod (i), « le mot de « Renaissance a désigné d'abord exclusivement le triomphe définitif de l'huma- « nisme, regardé comme absolument contemporain de François I", proclamé le « père des lettres dans nos vieux manuels pédagogiques, dont l'influence est si « profonde et si vivace. » Aussi, la fin du Moyen âge qui avait été fixée pour l'Italie à l'année de la prise de Constantinople, — 1453, — parce que les divers éléments composant le foyer littéraire grec, alors dispersés, s'y étaient réfugiés, fut-elle ajournée, en PVance, à l'enseignement public des lettres anciennes sous François I". Or, les débuts de la Renaissance architecturale française doivent être chronologiquement reportés aux premières années du xvi" siècle, et même aux dernières du xv". Gaillon, achevé en \bog, en est le prototype indiscutable.

(i) Louis CoUKAjOD : La fart de la France du nord dans Vauvre de la Renaissance, 1S90, p. 8.

Les maîtres maçonstailleurs de pierre

fondateurs

de la Renaissance

architecturale.

Le Bureau des Finances, à Rouen, œuvre de Rouland Le Roux, date de i5io. Le fameux chevet de Saint-Pierre, à Caen, a e'té commencé en iSaS par Hector Soliier. Au château de Chantill}', dans le perron et dans la galerie, il était fait, avant i53o, par Pierre Chambiges, d'une façon méthodique et complète, l'application raisonnée des éléments de l'Architecture antique; et le maître des œuvres d'Anne de Montmorency allait, cinq ans après, développer et amplifier sa conception géniale dans la façade et dans la cour de l'Hôtel de Ville de Paris. A Toulouse, Michel Colin construit, en i533, l'hôtel de Bernuy, en iSSy, le portail de la Dalbade; et Nicolas Bachelier, en i538, la cour de l'hôtel de Bagis ou de Pierre. Or, les lettres patentes ordonnant la construction du Nouveau Louvre sont de 1546; ce n'est qu'après l'avènement de Henri H que Catherine de Médicis faisait entreprendre les premiers travaux des Tuileries; et les portiques d'Ecouen furent élevés seulement en i56o par Jean BuUant.

Les maîtres maçons-tailleurs de pierre, élevés professionnellement et artistiquement à la rude et sévère, mais féconde et puissante. Ecole des corporations du Bâtiment, sont donc les fondateurs de la Renaissance architecturale française. Les architectes, formés par l'étude théorique de l'Antiquité, n'ont été que leurs continuateurs. Quelques-uns de ceux-ci ont, il est vrai, par leur génie, porté l'Architecture nationale aux plus hauts sommets. La gloire immortelle qu'ils en ont acquise ne saurait être, en aucune façon, diminuée par cette revendication de justice historique en faveur de leurs modestes, quoique très grands, aînés et prédécesseurs.

LES ADMINISTRATIONS ;^ ;^ ^ ?f^ DES TRAVAUX D'ARCHITECTURE

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