GUILLAUME SENAULT - PIERRE FAIN PIERRE DELORME
Es sa nomination au siège archiépiscopal de Rouen, Georges I"" d'Amboise décida de faire reconstruire, sur de nouveaux plans, ^i"' ^^'1 IQ '^ château de Gaillon, résidence d'été des archevêques, que les ^J^&^^^ Anglais avaient ruiné. Son prédécesseur, le cardinal d'Estoute ville, ^'^'^JT>i^^^\ qui fut, lui aussi, un grand bâtisseur, avait eu le même projet, et en fit commencer l'exécution sous la direction du maître maçon rouennais Jehan Quesnel. Mais le fastueux et riche prélat ne trouva pas à son goût les constructions déjà élevées; elles lui paraissaient à la fois d'un style trop suranné et de proportions insulFisantes pour son train de maison princier.
A cette date, i5oo, Georges I"" d'Amboise est le ministre tout-puissant de Louis XII. Il revient d'Italie. Au cours de l'expédition militaire, il a vu les œuvres d'architecture créées dans le Milanais parles artistes de la Renaissance italienne. Pour bâtir le nouveau château fera-t-il appel à quelque « deviseur de plans )•> venu d'outremont ? Nullement. C'est à des maîtres maçons-tailleurs de pierre français qu'il s'adresse. Les préférences publiques pour l'Art national qu'il affichait en cette circonstance sont une preuve que la situation et l'influence des artistes étrangers venus en France dans les fourgons de Charles VIII et de
Le cardinal
Georges I" d'Amboise
à Gaillon.
gS ■ CHAPITRE PREMIER
Louis XII n'étaient point aussi considérables et prépondérantes que des écrivains à tendances ultramontaines ont voulu le faire accroire. Georges I" d'Amboise était trop habile courtisan pour se mettre en opposition avec son souverain sur un point où l'amour-propre royal était en cause; par le contraire, il avait la certitude de plaire à celui qui, à ce moment même, faisait agrandir Blois et Amboise par Jehan Françoys et par Jacques Sourdeau.
La légende italienne La légende du panitalianisme artistique ne s'en est pas moins emparé de
de Gaillon. Gaillon, comme elle devait le faire, plus tard, de Fontainebleau, de Saint-
' Germain-en-Laye, de Chambord, de Madrid, et de l'ancien Hôtel de Ville de Paris. C'est Jean Joconde, Fra Giacondo, moine de Vérone, qui avait construit ce chef-d'œuvre d'architecture. Or, cette assertion, qui n'est basée sur rien, pas même sur un document apocryphe, se trouve formellement démentie par le caractère architectural de l'édifice. Il n'y a pas, à Gaillon, la moindre trace d'influence artistique italienne. Aucun château italien n'a servi de modèle, non seulement pour l'ensemble, mais pour une partie quelconque de l'édifice. Sinon le fait eût été soigneusement signalé par les Italiens qui ont écrit sur Gaillon. L'ambassadeur de la République de Venise, Lippomano, par exemple, qui accompagna Henri III dans le voyage qu'il fit en Normandie pendant l'été de 1578, qualifie Gaillon de « lieu de délices », et le compare avec enthousiasme « aux palais enchantés de Morgane et d'Alcine, créés par l'imagination des « romanciers (i) »; mais il ne dit point qu'il était la création d'un artiste italien ou que les architectes français qui l'avaient bâti en puisèrent l'inspiration dans une œuvre construite au delà des Alpes.
II suffit de jeter les yeux sur les reproductions du manoir archiépiscopal, que J. Androuetdu Cerceau a publiées dans « Les plus excellens bâstimensde France », pour constater que les maîtres maçons recrutés par le cardinal Georges P"" d'Amboise voulurent, et surent, être de leur pays et de leur temps; et, innovant en esthétique, avec hardiesse, sans oublier les traditions techniques, réussirent à mettre, dans leurs constructions, beaucoup de fantaisie, d'élégance et de grâce, avec de l'originalité et de la personnalité.
La topographie du nouveau château est celle de l'ancien, dont Georges I" d'Amboise fera conserver une partie des substructions et quelques bâtiments, respectables pour leur belle allure et leur commodité, que l'on va orner simplement dans le goût du jour pour les mettre en harmonie avec les constructions nouvelles. Le type féodal du château à fossés, pont-levis, tours et donjon est maintenu. Seules, les épaisses et tristes courtines disparaîtront pour faire place à des façades fort plaisantes, établies sur de puissants soubassements, qui plongent dans les douves profondes. C'est ainsi qu'on a fait, hier, à Blois, à Amboise, au Verger en Anjou, à Châteaumeillant, etc., qu'on fera demain, à
(i) Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 375-490.
Chantilly, à Chenonceau,à Saint-Germain-en-Laye, à La Fère-en-Tardenois, au Lude, etc. Par cela, se continue, en s'affirmant, un mode de dispositions architecturales bien français, qui ne se retrouve point, au même temps, en Italie.
Jacques Androuet du Cerceau a décrit ainsi topographiquement Gaillon, dans « Les plus excellens bastimens de France » :
« Ce bàtimens est au pais de Normandie, distant de la ville de Rouen, „ ... i ,- •,!
^ ' ' Description de Gaillon
« capitale du pays, dix lieues. Il est élevé sur un tertre ayant le regard fort beau au xvi* siècle.
« du costé de l'Orient : auquel costé passe encores la rivière de Seine, à un
« quart de lieue près. Ce lieu fut ainsi dressé par un cardinal d'Amboise, du J- Androuet du Cerceau.
« vivant du roy Loys douzième : et est fort bien basty, de bonne manière et
a d'un riche artifice, toutefois moderne, sans tenir de l'antique, sinon en quel-
« ques particularitez qui depuis y ont esté faites. En la cour est une grande
« fontaine de marbre blanc, bien enrichie d'oeuvre. Au pied du château est le
« bourg, la montée duquel est malaisée... Passant oultre, vous venez à un autre
« lieu, basti sur une eaue, qu'on appelle la Maison Blanche. Sur premier estage
« est comme une salle ouverte à arcs de trois costez, ayant son regard dans
« l'eaue. L'autre costé est une montée, avec quelques petites gardes robbes.
« De ceste montée l'on va en hault, où sont pareilles commoditez que dessous,
« excepté qu'au lieu d'arcs ce sont des fenêtres quarrées. En la salle basse du
« costé du buffet, il y a comme trois fontaines quarrées de deux ou trois pieds,
« dans lesquelles on descend pour avoir l'eaue, et tout se voit d'icelle salle avec
« quelques murailles garnies de niches. Somme, en ce parc y a tant d'autres
« joli vêtez, et le lieu est si plaisant que merveilles. . . »
L'obligation de se maintenir sur l'aire élevée, et dans le périmètre étroit de l'ancien château, par suite de l'impossibilité de s'étendre au delà, en rai.son de la déclivité de la colline sur trois de ses orientations, le désir de conserver quelques parties du manoir du cardinal d'Estouteville imposaient l'adoption d'un plan irrégulier. Il en viendra à Georges I" d'Amboise l'idée de faire donner aux corps de bâtiment nouveaux une grande diversité, en en demandant les plans à trois artistes différents, placés sous une direction supérieure de
maîtres maçons d'un mérite et d'une autorité indiscutables. Il choisit pour Maîtres maçons français maîtres d'œuvre Guillaume Senault, Pierre Pain et Pierre Delorme,qui ont sous auteurs exclusifs 1 j • H j • • ■ -TUT- de Gaillon.
leurs ordres qumze maçons-tailleurs de pierre expérimentes : Jehan Fouquet,
Jehan Moulin, Michellet Loir, Toussaint Delorme, Jehan Gaudars, Mathieu Litée, Guillaume Mainville, Martin Arrault, Henry Neauldet, Jehan Gifart, Raulin Boudin, Jehan Guignant, Jehan Avisse et Jehan Decaux. Les architectes conseils et contrôleurs des travaux se nomment : Colin Byart, un maître d'Amboise, Pierre Valence, un maître Tourangeau, et Jacques Le Roux, maître d'œuvre de la cathédrale de Rouen (i).
(i) Deville : Comptes de défenses de la construction du château de Gaillon, -publiés d'après les registres manuscrits des trésoriers du cardinal d'Amboise, 1850, in-4', de la Collection des documents inédits sur l'Histoire de France.
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CHAIMTKE PREMIER
Gaillon
œuvre exclusivement
française.
Commencement des travaux.
Guillaume Senault.
Parmi les maitrcs maçons-taillcLirs de pierre de Gaillon, il n'y a donc pas un seul Italien. Le personnel des tailleurs d'images, ou sculpteurs et ornemanistes en compte trois : Paschiarotti dont le nom est francisé en Pacherot (i), Bertrand de Meynal ou de Myenal (2), et Antoine Juste (3) ; et parmi les quarante peintres, un seul, Andréa Solario, représente l'Italie. Mais aucun de ces artistes ne peut revendiquer la moindre part dans la conception de l'œuvre architecturale de Gaillon. Le premier lut spécialement occupé aux travaux de marbrerie de la chapelle, à l'entreprise d'un appui ou « accoutouer d'auprès du portail neuf» dans la cour; à la conduite de Gaillon à Tours de « la tumbe ou table de marbre » sur laquelle devait être sculpté dans l'atelier de Michel Colombe le Saint Georges de la chapelle, et à la fontaine de marbre de la cour d'honneur, que Bertrand de Meynal venait d'amener d'Italie. Celui-ci, après cette besogne et celle de l'érection du monument qu'il exécuta, sous les ordres de Pierre Valence, était employé à l'autel de la chapelle, au salaire de cinq sous par jour. Enfin, Antoine Juste ne besogna qu'au grand bas-relief de la Bataille de Gênes, à des figures de la chapelle, à un buste du cardinal, et à quelques travaux d'ornementation.
Gaillon est essentiellement et exclusivement une création de maîtres maçonstailleurs de pierre français.
Les opérations préparatoires des travaux de construction commencèrent en l'année i5oi. On procède aux achats de pierre de Vernon. Pour l'exercice i5oi-i5o2,le total des dépenses faites pour Gaillon s'élève à la somme de 3,943 livres, 14 sols et 6 deniers tournois. Au mois de février i5o2, eut lieu « l'apressiaction des maisons du Lydieu et d'Aubevoye » à acquérir pour l'emplacement des constructions nouvelles du jardin. La commission se composait de trente personnages « tant gens d'église que séculiers » (4).
Le premier grand corps de bâtiment entrepris fut la « Grant Maison », dont le maître d'œuvre était Guillaume Senault.
D'où vient Guillaume Senault ? Très vraisemblablement de Paris. Le 1 5 mars I 5oo, le Bureau de la Ville le charge, avec cinq autres maîtres maçons parisiens, des
(i) Paschiarotti était au nombre des Italiens, de tous métiers, venus en France dans les fourgons de Charles VIII. On le trouve mentionné dans l'état des pensions payées par le roi, avec la qualification de « maître ouvrier de maçonnerie », et le chiffre de 240 livres. Il fut employé par la Ville d'Amboise pendant quelque temps.
(2) Bertrand de Meynal figure dans les comptes sous la désignation de « Genevois (Génois), masson « et tailleur de marbre >.
(3) Antoine Juste, de la famille des Juste, établie h Tours depuis de nombreuses années, est qualifié « fleurentin, faiseur d'images ».
(4) Les Cnmftes nous ont conservé les menus du dîner et du souper qui leur fut offert au château. « A diner, V douzaines de pain de X s, XVIII pos de vin de XVIII s, en harenc II s, « en oeufz III s, en poisson V s, en beurre III s ; à soupper VII douzaines et demye de pain de « XV s, en vin XXVIII s, en harenc troys solz IIII d, en deux brochés et quatre barbeaux, et en œufs « II s, en beurre III s, en belle chière X s. »
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Restauration par UcharcI, d'après les fragments
études préparatoires de la reconstruction du Pont Notre-Dame (i). Par décision
en date du 20 mars, son salaire quotidien est fixé à dix sols tournois, ce qui est
un. salaire très élevé pour le temps. En ce même mois, il assista, avec Colinet de
la Chesnaye, et maître Jehan Oreau, maîtres maçons au service de Ja Ville de
Paris, à une visite officielle des carrières d'Ivry et de Conflans, en vue de la
recherche des matériaux nécessaires pour cette reconstruction.
Le nom de ce maître d'œuvre apparaît, pour la première fois, dans les
Comptes à la date de novembre i5o2, au sujet de payements de son salaire
quotidien fixé à sept sous et six deniers (2). Guillaume Senault a pour second
Jehan Fouquet, qui touche par jour six sous et trois deniers, et dirige de vingt
à trente compagnons maçons, dont les salaires varient de trois à deux sous et
vingt deniers; les simples manœuvres, désignés parfois sous la dénomination
expressive de « forts hommes », sont payés uniformément deux sous et
vingt deniers. Les Comptes de l'année i5o2 font mention du voyage du « maître
maçon de Rouen » (Jacques Le Roux), qui vint, à Gaillon, en compagnie de
M. de Sauveterre, chanoine de Rouen, et de Nicolas Castille, maître menuisier,
pour « visiter et voyr l'asiète de la grant maison et aultres édifices ».
Les gravures de J. Androuet du Cerceau ne permettent point, à cause de , 0 . m •
" . r- r 1 La g Grant Maison ».
la perspective adoptée par le dessinateur, de se rendre compte de ce qu'était sur la cour d'honneur la façade de la « Grant Maison » ; mais un dessin, fait pendant la démolition du château (3), donne une certaine idée de ses dispositions architecturales et de son ornementation. Sur toute la façade, de légers pilastres, terminés par des aiguilles à crochets, la divisent en trois travées alternativement formées du mur plein nu, et d'ouvertures aux archivoltes en anse de panier, délicatement sculptées. La façade extérieure, très visible dans ces gravures, comprend un rez-de-chaussée, un premier étage et un comble. Le rez-de-chaussée disparaît entièrement derrière une galerie ouverte, à dix arcades plein cintre, portées sur de sveltes colonnes. Le premier étage s'ajoure par six fenêtres, à meneaux, et par une porte ogivale, très ouvragée, qui donne accès sur la terrasse établie au-dessus de la galerie. La façade est ornée de « neuf anticquailles » envoyées à l'archevêque par Prégent de Bidoulx, commandant en chef de la flotte qui prit part à la Campagne de Louis XII en Italie. Une élégante balustrade surmonte le premier étage. Sur le comble, sont placées six lucarnes, très richement ornées D'après les Comptes, la « Grant Maison » comprenait quatre grandes chambres ou salles, dénommées la Chambre de cuir doré, la Chambre de parement, la Salle de velours vert, la Grand'Salle (4).
(i) Registres des Délibérations du Bureau de la Ville de Paris, t. I, fassim.
(2) Le salaire de Guillaume Senault, pour « avoir regard sur les ouvriers et pour son travail « manuel », est à peu près celui que, vers le même temps, maître Martin Chambiges recevait pour la direction des travaux de la cathédrale de Troyes.
(3) Ce dessin fait partie de l'album qui accompagne l'ouvrage de Deville.
(4) PiGANiOL DE LA FoRCE donne des indications assez précises sur la distribution des appartements : K Dans le château il y a deux grands appartements l'un sur l'autre : celui du bas est composé de
La galerie formant le rez-de-chaussce extérieur du grand corps de logis était-elle une construction de Guillaume Senault? On peut en douter. Dans les gravures deJ. Androuet du Cerceau, la galerie apparaît en hors-d'œuvre ; et les Comptes nous informent qu'elle fut édifiée, au moins deux mois après l'achèvement de la « Grant Maison », par Toussaint Delorme. Mais, comme l'ordonnance architecturale de cette galerie rappelle celles des galeries de la tour et de la chapelle, il est certain que ce maître maçon s'inspira des plans de Guillaume Senault. A l'extrémité sud-ouest de la « Grant Maison », l'on voit, dans la gravure de J. Androuet du Cerceau, une haute tour ronde, percée de grandes fenêtres à meneaux, encadrés de pilastres terminés en aiguilles à crochets, et qui correspondent à celles du rez-de-chaussée et du premier étage du corps d'hôtel. Au-dessus du créneau continuant la balustrade de la « Grant Maison » s'élève un dôme entouré d'une galerie à arcades posées sur de fines colonnettes; et du dôme s'élance un lanternon terminé par une haute flèche fleuronnée. Cette tour contenait la chambre du cardinal, peinte et dorée par Jehan Testefort, et décorée de menuiserie en marqueterie par Colin Castille, Michellet Guesnon et Richard Guerpre, Les travaux de construction de cette tour furent antérieurs à ceux de la « Grant Maison ». Dès le mois d'octobre i5o2, on s'apprêtait à en monter les voûtes (i). Ils continuèrent jusqu'en i5o6, d'après les Comptes. La chapelle ^^ chapelle double, ou h étage, est l'œuvre de Guillaume Senault (2). Les
premiers articles concernant cette partie de Gaillon sont du mois d'octobre de i5o4; ils se rapportent à la pose des cintres de la chapelle inférieure parles maîtres charpentiers ; au mois de novembre, on commençait à en tailler les pierres. La chapelle inférieure, qui a été conservée, se compose de deux travées et d'un hémicycle à six divisions ajourées par autant de baies quadrangulaires où s'inscrivent successivement un arc en plein cintre, puis au dessous un arc en aÊcolade. Deux autres fenêtres, répétant en double la disposition de celles du chœur, sont percées au nord dans la travée la plus proche.
Une particularité de cette chapelle inférieure est la combinaison d'une ossature de voûte ogivale dont les nervures, reçues à la retombée sur des culsde-lampe feuillages, supportent, au lieu de voutains, de larges dalles de pierre formant plafond. Ce système a été appliqué ensuite, avec une extrême profusion
« plusieurs grandes chambres, d'une galerie au bout, qui fait face à l'orangerie, et d'une colonnade, « qui est une espèce de salon ouvert ; à côté des chambres est une autre galerie, au bout de laquelle « on trouve un grand salon : l'appartement d'en haut a le même nombre de chambres, la galerie et le « salon comme en bas; mais au bout de la galerie, qui répond à celle du bas, qui donne sur l'orangerie, « est un salon des plus beaux, d'où l'on entre dans la serre et qui conduit de plain pied dans un a parterre. »
(i) D'après un fragment des Comples, qui n'a pas été connu de Deville, et que possèdent les Archives de la Seine-Inférieure, p. 2031.
(2) S'appuyant sur deux passages des Comptes, Deville pense que Colin Byart prit une part indéterminée à la construction de la chapelle ; mais celte hypothèse n'est rien moins que justifiée par cette simple coïncidence de l'apparition du nom du maître maçon d'Amboise dans ces documents avec le commencement des travaux de cette partie du château.
LES MAITRES DE GAILLON Io3
d'ornements, à Caen, au petit porche septentrional de Saint-Pierre-le-Vieux, et aux chapelles absidiales de Saint-Pierre, dans quelques chapelles de Saint- Jacques de Dieppe, et dans les églises de Tillières et de la Ferté Bernard. Mais il importe fort de faire remarquer que le premier essai en a été fait à Gaillon, dès octobre 1 604, date déterminée par les Comptes (i). Les travaux de construction de la chapelle haute et de la chapelle basse durèrent cinq ans; le toit était couvert d'ardoises dans le courant de l'année ibog.
Le bâtiment ne se faisait point remarquer extérieurement par une architecture et une ornementation exceptionnelles. Il était en forme de croix. L'abside, dessinée en demi-cercle, s'éclairait par trois rangs de huit fenêtres géminées, divisées en autant de travées par des pilastres, à trois sections, terminés en aiguille au-dessus de la corniche, et dont les bases portaient sur la galerie à arcades cintrées du soubassement. Les bras de la croix n'avaient que deux rangs de quatre croisées au-dessous de la corniche, mais le comble formant pignon sur les façades présentait un autre rang de deux lucarnes. Du centre, s'élevait le clocher, "formé d'une tour carrée ayant sur chacune de ses faces une croisée géminée avec encadrement de colonnes et de frontons cintrés, et que surmontait un campanile à jour, dénommé par les contemporains « la Syrène », de la figure qui la décorait, en même temps que des figures de Sybilles (2).
Mais, à l'intérieur, la chapelle était d'une richesse extraordinaire ; on y voyait un autel de marbre sculpté par Jérôme Pacherot et Bertrand de Meynal, orné d'un bas relief de Michel Colombe : « Saint Georges terrassant le dragon » ; douze statues d'apôtres en terre cuite, qu'Antoine Juste avait modelées ; des peintures à fresque d'Andréa Solario ; des boiseries et des stalles, œuvre de marqueterie et de sculptures sur bois, exécutées de i5i4 à i5i8, par Nicolas Castille, Jehan Dubois, Richard Delaplace, Pierre Cornedieu, Richart Carpe ou Guerpe, et Michellet Guesnon ; et des vitraux d'Antoine de Chevesson.
A la chapelle, ainsi qu'aux étages de la « Grant Maison » donnait accès la « Grant viz », ou tour octogonale située dans l'angle nord-est de la cour d'honneur, qui comprenait un escalier de soixante-dix-neuf marches, et dont le degré était indiqué extérieurement par les arcs rampants des baies et l'inclinaison de leurs allèges. On remarquait, à l'intérieur, des pendentifs richement sculptés, qui formaient clefs de voûte. Le comble à huit pans, couvert d'ardoises imbriquées et de plombs ornementés, était surmonté d'un édicule en forme de lanterne, que couronnait un Saint Georges en cuivre, dont 1' « ymaiginier » Jehan de Boissy, de Rouen, avait donné le modèle, et qu'exécutèrent Jacques de Rouen et ses « compagnons » (3).
(i) Abbé Blanquart : La chapelle de Gaillon, brochure in-8', Evreux.
(2) En 1757, autorisé par un arrêt du Conseil du roi et un mandement exprès de Louis XV, l'archevêque de Rouen, M. de Saulx-Tavannes, fil démolir le campanile, afin de faire l'économie de la dépense nécessaire pour sa réfe'-tioa, et le remplaça par une lanterne du plus mauvais goût.
{3) Le ( Grant viz » de Gaillon ressemblait fort, par ses dispositions et son ornementation, à la tour du Lion du château de Meillan en Berry, bâti, vers le même temps, pour Charles d'Amboise,
La « Grant viz •.
Guillaume Senault construisit les cuisines du château, en association avec Pierre Fain et Jehan Fouquet. Le 4 décembre lôoy, ils en avaient tous les trois soumissionné la construction au prix de sept livres et dix sols tournois la toise, toutes matières fournies et s'e'taient engagés « à les tenir prêtes en un an ».
GeorgesI^d'Amboise tenait en si haute estimeartistique Guillaume Senault que, pendant les travaux de Gaillon, il lui confia une mission professionnelle très délicate. Le 14 septembre i5oG, il le faisait venir à Rouen pour donner, avec Colin Byart, son opinion dans la question du couronnement de la tour de Beurre de la cathédrale, qui préoccupait fort le chapitre indécis sur deux projets : la surmonter d'une flèche ou la terminer en terrasse. Les Registres capitulaires mentionnent à ce propos son nom avec la qualification : « maître maçon des œuvres du cardinal d'Amboise à Gaillon ». Sa réputation s'étendait même fort loin. En décembre de la même année, les marguilliers de Saint-Pierre de Bourges l'invitaient à venir inspecter les travaux de construction de la tour neuve de cette église.
L'œuvre Guillaume Senault, à Gaillon, représente le type du maître d'oeuvre de la
de Guillaume Sen.iult. période de transition, qui, tout en restant religieusement fidèle à l'art ogival, à l'esthétique et à la technique du passé, n'en ouvre pas moins, avec intérêt et curiosité, ses yeux et son imagination aux idées nouvelles, n'hésite pas à les essayer loj'alement, à en faire une application, raisonnée et méthodique, dans les dispositions décoratives, sinon architecturales, de son œuvre. Il en résulte que ce qu'il a bâti a un charme tout particulier.
Les autres Senault.
Pierre Delorme.
Dans les Comptes on voit figurer les noms de deux autres Senault. L'un, du prénom de François, était fils de Guillaume, et travaillait de son métier de tailleur de pierre. Quatre articles le concernent, et, dans l'un d'eux, il est fait mention de sa filiation. Quant à l'autre, Thomas Senault, dont la parenté avec le maître d'œuvre de Gaillon n'est point établie, il était simplement maçon et gagnait 3 sous, 6 deniers, par jour.
Le deuxième maître d'œuvre de Gaillon, par ordre chronologique, est Pierre Delorme. Malgré son homonymie, il n'a aucun lien de parenté avec les architectes lyonnais Philibert et Jean de l'Orme. Il était d'origine normande, et appartenait à une famille bourgeoise de Rouen. On le trouve, en i5oi et i5o2(i), simultanément occupé aux travaux de Saint-Nicolas de Rouen, et de Saint-Michel, tantôt comme maître maçon, tantôt comme entrepreneur, ou simplement comme fournisseur de matériaux de construction. Il vend aux marguilliers de Saint-
amiral de France, gouverneur de Milan, qui fit servir à ses dépenses les subsides tirés de cette ville, ce qui avait donné naissance au dicton : « Hilan a fait Meillan ». N'y aurait-il pas raison de supposer que Guillaume Senault ne fut point étranger aux plans de celte tour ?
(i) Ch. DE BeaUREPAIRE : BuUetin de la Société des amis des monuments roiiennais, année 1904, p. 141-142.
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D'aprcs des dessins dt^ la fin du xviii' siùclt; 1° La M.4IS0.N PlllKKE Uelorme, a Gaiixon 2» Le pavillon Pikrre Delorme, a Gaillon
Michel pour deux cents livres de pierres et de moellons. Il travailla aussi au palais archiépiscopal. Georges 1" d'Amboise l'avait particulièrement chargé de « conduire l'œuvre des piliers de marbre et appuys de la grande galerie et du préau du jardin », à laquelle besoignaient vingt-deux ouvriers.
A Gaillon, la coopération de Pierre Delorme comprend deux constructions, qui, dans les Comptes, et dans l'histoire architecturale du château, présentent cette particularité d'être désignés par le nom de leur auteur, témoignage de leur célébrité : « Maison Pierre Delorme », et « Pavillon 't'ierre Delorme ».
La « Maison Pierre Delorme » est le corps de bâtiment en façade, au nordest, dans la cour d'honneur. Le maître maçon en prit l'entreprise à quatre livres et cinq sous la toise, « de peine d'ouvrier ». Les travaux commencèrent au mois de septembre i5o6, et furent terminés en avril i5o8. Il toucha de ce fait la somme de 2.072 livres. Ce corps de bâtiment tenait par un angle obtus à la partie de l'ancien château qui avait été bâtie sur les ordres du cardinal d'Estouteville et que les Comptes dénomment : « Vieil corps d'hostel. » Pierre Delorme fut chargé de la réparer et de la rattacher aux constructions nouvelles moyennant le prix de 800 livres.
Cette double besogne simultanée accomplie, Pierre Delorme entreprenait le portail dit : « Portail neuf», ou « Portail du Jardin », situé à l'angle nordouest du château, et que l'admiration générale ne tarda pas à faire dénommer : « Pavillon Pierre Delorme ». Il faisait marché, le i" février 1607, « à Mons''de « Genly et monsieur le trésorier M° Pierre le Gendre, de le parfaire dedans la « Sainct Jehan Baptiste prouchain venant, moiennant la somme de six livres « dix sols tournois pour chaque toise. » La construction de ce portail dura près de quatre années.
On peut attribuer encore à Pierre Delorme les divers bâtiments du Lidieu : la Maison Blanche, le pavillon, la cliapelle, l'Ermitage et les tourelles.
Dans la « Maison Pierre Delorme », comme dans le « Pavillon Pierre Delorme », le maître d'œuvre apparaît un habile et original artiste opérant, avec un goût très sûr et avec une habileté technique peu commune, l'évolution de l'art ogival à l'art de la Renaissance. La façade nord-ouest de la cour d'honneur est d'un style très peu différent de celui de la façade sud, sans doute par suite de l'obligation imposée au maçon de ne point trop s'écarter de ce qu'avait fait Guillaume Senault, afin de donner à la cour une harmonie de physionomie par ce parallélisme des deux façades en vis-à-vis : même genre de pilastres à quatre sections, terminés en aiguilles, qui divisent en travées les ouvertures déjà rectangulaires. Une frise, délicatement ouvragée, termine la façade. A cette ordonnance architecturale, dans le goût courant de la fin du xv' siècle, des médaillons à forme antique, avec cartouches, placés dans les entre-deux des fenêtres du premier étage, mettent la fantaisie charmante d'une innovation décorative dans la manière de la Renaissance.
La Maison Pierre Delorme.