I06 CHAPITRE PREMIER
Le pavillon marque un pas décisif vers l'art nouveau. Sans doute, l'aspect général de la construction est encore très féodal, par sa masse carrée énorme, par ses deux tours d'angle sur le jardin, et ses deux tourelles supérieures en encorbellement ; l'ornementation est toujours de caractère ogival dans les pilastres sectionnés par des bandeaux en larmier, et se terminant en pinacles qui encadrent les deux fenêtres en anse de panier de la façade sur le jardin, dans les couronnements des tourelles. Mais, sur la façade de la cour se voient des pilastres à arabesques, des médaillons à encadrement de tores, un soubassement de niches encorbellées, etc., motifs essentiellement Renaissance qui rajeunissent agréablement la construction.
Quant à la galerie du rez-de-chaussée de la « Grant Maison », Pierre Delorme n'y fut que le collaborateur de Toussaint Delorme pour l'exécution des travaux d'ornementation de cette construction accessoire, bâtie évidemment par celui-ci sur le modèle des galeries de la tour ronde et de la chapelle. Cette ornementation se composait de « médailles baillées par Messire Paguenin », portant sur des piédestaux de pierre de Vernon, et sur des « entrepiez » taillés « à l'antique et à la mode française », également de pierre de Vernon.
Suivant les mœurs corporatives, Pierre Delorme acceptait et entreprenait les besognes professionnelles les plus variées et les plus modestes. Il travaille à la volière, au pavillon etaux tonnelles du jardin ; il conclut, en association avec Jehan Gifart et deux autres maîtres maçons, des marchés pour « faire le tallus des fossez », pour le pavement de la court au long du grand corps d'hostel », pour « le solage du tripot ><; il fait le toisage du pavement de pierre de la cour du Lidieu, exécute par Jehan Decaux et ses « compaignons » ; et il va acheter à Paris et à Vernon de la pierre de liais et du bois pour la chapelle.
Pierre Fain. Le troisième maître d'reuvrc de Gaillon, Pierre Fain, est le maçon-tailleur
de pierre qui passa les marchés les plus importants. Les Comptes, à la date du 4 décembre 1607, contiennent cet article, qui paraît indiquer qu'il y travaillait depuis longtemps, étant donnée la somme importante, — 8.335 livres — , qui y figure pour travaux exécutés par lui :
« A Pierre Fain et ses compaignons h présent bcsongnans au chàsteau de « Gaillon, sur la somme de dix-huit mil livres tournois à quoy ilz ont marché « pour plusieurs bastimens qu'ilz doivent faire aud. Gaillon, à plain déclarés ou « marché sur ce fait et passé le 11" jour de décembre mil v° et sept, pour ce, cy, « la d" some de xvni m. 1.
« Somme du payement fait ausd. massons jusques cy, huit mil cinq cens trente « cinq livres dix solz tournois. »
Pierre Fain a construit, dans le château, le portail de l'avant-cour, le portique d'entrée de la cour d'honneur, et les deux galeries de cette cour, qui étaient les plus admirables parties de l'édifice.
Le portique de l'avant-cour fut commencé vers la fin de l'année i5o8, et Le portique
terminé -au mois de septembre de l'année suivante. Ce portique comprend, au de l'avant-cour. centre, un grand portail surmonté d'une arcade; et, de chaque côté, un peu en retrait, une travée de corps de bâtiment avec deux fenêtres en aplomb l'une de l'autre, correspondant à la porte et à l'arcade. Le portail se compose de deux ordres superposés. Le premier, à colonnes composites, accompagnées de pilastres couverts d'arabesques, soutenant un large entablement, encadre la porte en arc surbaissé, dont l'archivolte repose sur des pilastres. Le second, formé de deux pilastres prismatiques accouplés, soutenant aux angles une large archivolte à décors d'oves, de rosaces, de raies de cœur, et de rinceaux, enferme une arcade surbaissée, qui n'était point ouverte à l'origine, et contenait un panneau des armoiries cardinalices de Georges I"" d'Amboise. Les encadrements des croisées, dans les travées de côté, sont faits de piliers à pinacles fleuronnés, de dais aux dentelures délicates, et leurs allèges, de treillis de branches et de feuillages habilement découpés par les tailleurs de pierre (i).
Les frais de la construction du portique d'entrée sur la cour d'honneur figurent en partie dans les Comptes :
« Id (rayé au manuscrit)... pour la maçonnerye du portail qui clost la court « où est l'entrée de Gennes, par mandement de mons"' de Sauveterre et « quictance du xxix« Septembre v*^ neuf, i.xvni" v. s. »
La façade extérieure du portique, en avant-corps, se composait d'un rez-dechaussée et de deux étages, que couronnait un grand comble à la française. Le rez-de-chaussée comprenait : une arcade de milieu, en anse de panier, servant de passage aux gens à cheval ou en litière, flanquée de deux colonnes miengagées, au fût cannelé, supportant une longue architrave à décorde chimères et d'arabesques, que soutenaient aux angles des pilastres ; à droite, une fenêtre à meneaux, au chambranle de pilastres très ornés et au fronton en coquille ; à gauche, un panneau ouvert d"une poterne, et orné de pilastres, pour faire pendant de décor à celui de la fenêtre. Le premier étage présentait également, en son milieu, une grande arcade, mais aveuglée, qui devait contenir quelque bas-relief ou des statues ; et, de chaque côté, une grande fenêtre à double meneau et à encadrement de pilastres couverts d'arabesques. Le dernier étage était simplement ajouré de deux fenêtres en aplomb sur celles de l'étage au-dessous. Chaque étage était séparé par un fin bandeau en saillie, richement orné ; une fenêtre, à chambranle de pilastres et à fronton en coquille, éclairait les étages et le rez-de-chaussée de l'aile de l'avant-corps.
La façade intérieure du portique avait les mêmes dispositions architecturales
(i) En i8o2, quelques années après la démolition du ch.îteau de Gaillon, Alexandre Lenoir put faire acheter par l'Etat ce portique, et le transporta, pierre par pierre, au Musée des monuments français; aujourd'hui, ce chef-d'œuvre orne la première cour de l'Ecole nationale des Beaux-Arts à Paris.