‹ La renaissance françaiseChapitre 23 sur 68 · I08 CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

I08 CHAPITRE PREMIER

et décoratives, sauf qu'au rez-de-chaussée il y avait deux fenêtres au lieu d'une. L'arcade aveugle du premier étage contenait une longue inscription dédicatoire ; et le trumeau de l'étage supérieur, un motif d'une forme carrée dans lequel deux angelots soutenaient les armes de France et celles de la maison d'Amboise. Les galeries Les corps de bâtiments de l'est et de l'ouest, fermant la cour d'honneur,

de la cour d'honneur, ressemblaient extérieurement à la façade de la « Grant Maison «.Intérieurement, sur la cour, ils comprenaient un rez-de-chaussée formant galerie ouverte, un premier étage ajouré de fenêtres à double meneau, et un grand comble avec riches lucarnes; à l'angle sud-est, près de la vis de la chapelle, la galerie faisait retour sur un tiers environ de la « Grant Maison ». Le maître d'œuvre avait imaginé pourles façades un décor sculptural qui, parla richesse, l'ingéniosité, l'élégance et la délicatesse des motifs, d'une grande variété, égalait, s'il ne les dépassait pas, les créations les plus fameuses de l'art italien en ce genre. La galerie ouest se divisait en grandes baies à arc surbaissé, dont les retombées portaient sur des piliers, sauf pour les deux arcades de milieu reposant au centre sur une clef de voûte, le pilier du milieu ayant été supprimé pour agrandir la baie. Les piliers sont formés d'un faisceau de fines colonnettes annelées au milieu, entourant un fût central, couvert d'arabesques. Puis, les colonnettes se changent en pilastres prismatiques, entre lesquels s'appuyent les retombées de l'archivolte. Et les piliers se terminent par de pittoresques fleurons (i). Au-dessus des arcades se développe une corniche formée de bandes de quatre-feuilles, de denticules et de postes crénelées.

Au premier étage, le décor se composait d'une large frise de rinceaux, de grotesques, et de figures de femmes et d'enfants, se déroulant immédiatement au-dessus de la corniche du rez-de-chaussée, et divisée, par une grande figure féminine allégorique, en autant de compartiments variés que le rez-de-chaussée comptait de doubles arcades. Dans les entre-fenêtres, deux panneaux, encadrés de pilastres à arabesques, contenaient de grands médaillons à têtes d'impératrices et d'empereurs romains, avec cartouches antiques et motifs de cornes d'abondance et de vases à fleurs et à fruits. Au-dessus de ces panneaux et des croisées, une double frise d'arabesques et de grotesques formaient entablement. De hautes lucarnes, pyramidant dans leur ornementation touffue de clochetons, de pinacles, de crochets, etc., et une crête dentelée, complétaient ce bel ensemble décoratif.

Tout en reproduisant l'ordonnance architecturale de la façade ouest, en vue de l'harmonie générale de ces deux parties parallèles de la cour, la façade est présentait une diversité d'ornements qui lui donnait une originalité particulière.

(i) I.'Ecole niition.Tle des Beaux-Arts k Paris possède des fragments de cette galerie qui ont pu flre sauvés, en 1802, par Alexandre I.enoir; ils ont été reconstitués dans la deuxième cour de l'établissement. Un architecte, M. Huchard, a fait pour l'ouvrage de Dcville sur Oaillon une restitution de la galerie ouest, (jue nous reproduisons ici.

Chaque arcade était supportée par des colonnes fleurdelisées ; au-dessus de la corniche du rez-de-chaussée, l'on voyait un grand bas-relief en marbre représentant le Siège de Gênes, en avril i5o7, à la suite de la révolte des habitants contre la domination française, et l'Entrée solennelle de l'armée dans la ville, au lendemain de la reddition, à laquelle Georges I" d'Amboise avait contribué par son habile diplomatie. Et, aux efligies des Douze Césars ornant les panneaux d'entre-croisées, avaient été ajoutés les bustes de Louis XII, du cardinal, et de Charles d'Amboise, grand maître de France, maréchal et amiral, gouverneur et lieutenant général du roi aux duchés de Milan et de Gênes, mort à Milan, le 4 mars iSoy.

L'œuvre de Pierre Faiii.

L'œuvre de Pierre Fain constitue la plus belle floraison d'art architectural qui, non point seulement en Normandie, mais dans la France entière, se soit produite à l'aurore de la Renaissance.

Au centre de la cour pavée de dalles de pierre de liais de diverses couleurs, l^ fontaine

en façon de « marquetage », fut érigée en i5o8 une fontaine de marbre, don de la cour d'honneur, de la République de Venise, mesurant environ sept mètres de hauteur, formée de deux vasques que supportaient des figures de femmes nues, et couronnée par une figure d'homme, debout sur un socle en forme de vase, à la panse et au pied ornés de satyres et de naïades. L'eau, jaillissant de vasque en vasque par des mascarons barbus, retombait dans un large bassin octogonal en marbre, mesurant cinq mètres de diamètre, dont trois panneaux portaient une figure de Saint Georges terrassant le dragon, les armes de Louis XII, celles du cardinal Georges I" d'Amboise, et une inscription latine commémorative de l'érection du monument (i).

Gaillon n'était point encore achevé quand le cardinal mourut à Lyon, le 20 mai i5io. Son testament contenait relativement à cette résidence la clause suivante : « Je donne dix mille livres pour la fondation de Gaillon, que j'entends « faire, ma chapelle achevée, tout ainsi qu'il aparaistra par la fondation ou par « l'ordonnance de mes exécuteurs, et sera le patron monsieur Saint-Georges. » Les travaux complémentaires furent la construction du Jeu de paume, du pavillon octogone du jardin, surmonté d'une statue de Saint Jean en cuivre dont l'auteur anonyme est désigné dans les Comptes sous le titre de « tailleur d'antiques », de la grande galerie du jardin que l'on mit deux ans à bâtir, de l'ermitage du Lidieu et de sa chapelle.

Legs du cardinal

en faveur de Gaillon.

(i) Deville déclare que la fontaine de la cour fut détruite, en 1757, par ordre de l'archevêque, M. de Saulx-Tavannes, qui ne voulait point faire les frais de sa réparation; et, à l'appui de son assertion, il a publié une affiche de vente des matériaux du monument. Il semble que cette démolition ne fut point effectuée, sans doute en présence des protest.-itions que souleva ce projet. Un voyageur, Ducarel, qui visitait Gaillon en 1767, soit dix ans après, décrivait la fontaine; et un dessin, de la coUeclion Deslailleur, exécuté au moment où la Bande noire, en 1793, démolissait le château, contient une figuration de cette fontaine.

Le coût de Gaillon. Le cardinal n'avait guère pu jouir de sa chère maison, pour la construction

et l'embellissement de laquelle on calcule, d'après les Comptes qui en sont restés, qu'il dépensa 1 53. 600 livres, représentant environ 3 millions de francs de notre monnaie. Il n'y put venir que très peu souvent, une dizaine de fois, pendant l'espace de sept années. Son plus long séjour fut, en iSoq, d'un mois, d'octobre à novembre : il était tombe malade. Le premier historien du grand ministre a conté qu'à son lit de mort i! exprima dolemment le regret, « moriensdeploravit », d'avoir fait bâtir cette « magnifique demeure, craignant que ses successeurs « n'aimassent trop à résider dans un si délicieux séjour, qui n'est pas de leur « diocèse » (1).

Georges II d'Amboise à Gaillon.

Le cardinal

Charles de Bourbon

à Gaillon.

En effet, Georges II d'Amboise, qui succéda à son oncle, comme archevêque de Rouen, et qui avait reçu spécialement en héritage « les meubles de Gaillon « et l'accommodement de la maison tel qu'il est », résida presque constamment à Gaillon et négligeait ainsi quelque peu les affaires de sa fonction archiépiscopale. François I"' lui-même eut à lui en faire le reproche dans une circonstance où, il il est vrai, l'insouciance du prélat semble avoir été quelque peu diplomatique. Il s'agissait de la réponse à faire à une demande de subsides adressée par le roi au clergé de Normandie, à la veille de la Campagne d'Italie : «Mon cousin, écrivait « le roi, à la date du 19 juin i523, je vous ay escript plusieurs lettres depuis « votre partement d'avec moy et n'ay eu de vous une seule réponse par lettre, « qui méfait penser que vous avez eu petite souvenance de mes affaires et de ce « que je vous dis à votre partement d'avec moy, et sur ce propos vous povez « considérer si je me doy contenter aussi de ce que ne bougez de Gaillon, et « deveriez estre à Rouen pour faire diligenter l'affère qui me touche et à mon « royaulme plus que vous ne pensez. »

Le successeur de Georges II d'Amboise sur le trône archiépiscopal de Rouen, le cardinal Charles de Bourbon, connu dans l'histoire sous le nom du Roi de la Ligue, s'éprit également de Gaillon et y fit exécuter des travaux importants en constructions annexes et en agrandissements des jardins et des terrasses.

Au commencement du xvn" siècle, le cardinal de Joyeuse son successeur, F'rançois de Harlay, et Nicolas Colbert, nommé archevêque en 1 69 1 , entretinrent soigneusement le château et ses dépendances, en restaurèrent certaines parties détruites par des incendies, firent construire des bâtiments nouveaux ; mais les prélats roucnnais du xviii" siècle, Claude-Maurice d'Aubigné, et de Saulx- Tavannes, notamment, laissèrent, par leur incurie et leur avarice, s'en aller en lambeaux les constructions du jardin et du parc, et se détériorer des parties importantes du château.

(i) I.EGENDRE : Vie du cardinal d'Amboise.

La Révolution allait ruiner définitivement l'œuvre admirable de la La

Renaissance. En vertu d'un décret de la Convention, en date du 20 août 1792, destruction de GaïUon ,.,, .. .,,,,.. - . ,. sous la Révolution.

Gaillon, saisi comme propriété ecclésiastique, fut mis en vente aux enchères.

En réponse aux protestations qui s'élevèrent contre la destruction imminente de ce monument, l'ingénieur en chef du département répondait imperturbablement que « tout cela, dans son ensemble, ne pouvait être considéré comme un chef-d'œuvre de l'art dont on dût ordonner la conservation ». La bande noire qui acheta le château le dépouilla de tout ce qui, en tant qu'œuvres d'art, pouvait se vendre ; et, les bâtiments dépouillés des marbres, boiseries, marqueteries, sculptures, elle en commença la démolition qui ne fut point achevée. En 181 3, le Département racheta ce qui restait de Gaillon, et en fit une Maison centrale de détention.

Les travaux de Gaillon achevés, nous retrouverons à Rouen deux de ses maîtres maçons occupés à une entreprise importante.

Vers les premières annéesdu xvi° siècle, Antoine Bohier, abbé de Saint-Ouen, président de la Cour de l'Echiquier, chargeait Jacques Theroulde de bâtir un hôtel abbatial. Le devis de la construction, signé le 14 novembre i5o2, était de 2.710 livres pour les premiers travaux. Dans son « Histoire de l'abbaye de Saint-Ouen », Dom Pommeraye a publié une description de cet édifice, qui passait pour un des plus beaux de Rouen : « La maison abbatiale consiste, « dit-il, en un grand corps de logis de pierre de taille à l'antique, qui paroist « assez magnifique, estant composé de deux estages. Le principal costé du « bastiment regarde sur la grande cour ; il a un retour d'équerre qui va joindre (.< une longue galerie où est la chapelle des abbez, dont la structure est fort « belle. Le grand escalier de pierre de liais donne de la communication au basti- « ment et à la galerie, au bout de laquelle se voit une grande salle qui servoit « autrefois de bibliothèque où il y avoit soixante huissets, comme il se remarque « par les anciens comptes... Il y avoit autrefois dans le jardin qui estoit fort « spacieux un beau bassin de marbre blanc qui recevoit un jet d'eau de la « fontaine qui y couloit. » Une gravure de cet ouvrage complète heureusement cette trop courte description, et permet d'apprécier toute l'originalité pittoresque de l'édifice.

Antoine Boycr fit ajouter, quelques années plus tard, au corps de logis une annexe importante, dont la construction fut confiée à Pierre Fain et Pierre Delorme. D'après un compte de ibog, l'abbé de Saint-Ouen devait à ces deux maîtres maçons rouennais 2.200 livres, « par marché faict à eulx par le dict « abbé de faire un corps de maison et galerie à commencer et joindre au dernier « cabinet de dessus le jardin de mons., en allant de l'infirmerie, auquel corps « y auroii plusieurs chambres, une librairie, garde robbe et une wys au bout « d'icelle galerie ».

L'hôtel abbatial de Saint-Ouen, affecté, pendant les xvf et xvii° siècles, aux

Les

maîtres de Gaillon à Rouen.

L'hôtel abbatial de Saint-Ouen.

tl3 CHAPITRE PREMIER

gouverneurs de Normandie, qui y recevaient et logeaient les souverains en visite à Rouen, et était dénommé généralement, en ce temps-là, hôtel de Luxembourg, a été démoli au commencement du xix' siècle.

Le grand cartulaire de Saint-Maclou mentionne le nom de Pierre Delorme en septembre i5i4, ^v^c la qualification « de maistre des ouvrages en la ville et banlieu de Rouen ». Cette année-là, il fit, en compagnie de Rouland Le Roux, Gringoire et Theroulde, diverses expertises et « visitacions » ; il inspecte, aux frais de l'archevêque de Rouen, les travaux du pont de Deville, exécutés par Nicolas Hébert. Il prenait part, le 4 mars 1 5 1 7, à la rédaction des plans et devis pour la fondation du Havre de Grâce pai* François I"; le 4 juillet de la même année, il procédait au toisé des ouvrages de la tour , et, en i5i8, il assistait à la réception des travaux pour l'établissement d'une fontaine publique. Pierre Delorme mourut vers i525.

Quant à Pierre Fain, il travaille, de 1 5 1 1 à 1 5 1 8, avec Nicolas Le Roux, à la Porte du Pont à Dieppe ; et on lui attribue la partie de l'église Saint-Remi, dans cette ville, commencée en i522. On ignore encore le lieu et la date de la mort de ce grand artiste.

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