JACQUES ET ROULAND LE ROUX JEHAN DE LA RUE
ACQUES Le Roux naquit dans le premier quart du xv" siècle, à Rouen, sans aucun doute. Comme la pratique de la profession paternelle était de tradition dans les familles, on peut lui donner, avec quelque vraisemblance, pour père, Martin Le Roux, que les Comptes de la cathédrale de Notre-Dame désignent comme étant un ouvrier maçon occupé, en compagnie de Jehanson Salvart, aux travaux de la maçonnerie de la Porte Saint-Jean, en 1406- 1407, et touchant un salaire quotidien de 3 sous et 6 deniers en qualité d'appareilleur, en 1414 et 1415 (i). Dans les Comptes du château de Tancarville, en l'année 1410, ce même Martin Le Roux est mentionné au titre d'expert, avec Guillaume de Baieux, « maistre des ouvrages du Roy, au bailliage de Rouen », à la date de 1414. Les
(1) Ch. DE Beaurepaire : Les architectes de Rouen dans la dernière partie du XV siicle, dans le Bulletin de la Soccté des amis des monuments roiiennais, année 1903.
Jacques Le Roux.
^lartin Le Roux.
Registres du Tabellionnage de Rouen nous le montrent encore concluant, en association avec Jehanson Salvart, un marché de 3oo écus d'or pour des travaux à exécuter en léglise Saint-Maclou. Jacques Le Roux avait donc de qui tenir professionnellement ; et, sans aucL:n doute, il fit son apprentissage et son compagnonnage sous la direction de son père.
On ne sait rien de Jacques Le Roux, jusqu'en 1480, année où il fut nommé « maistre des œuvres de maçonnerie de Saint-Maclou », en remplacement d'Amboise Harel. Un acte du Tabellionnage, en date du 6 septembre 1482, le qualifie ainsi. Son nom se lit ensuite dans les Comptes de la cathédrale pour l'année 1487; il est employé aux premiers travaux de construction delà tour de Beurre par Guillaume Pontifz. En 1489, Jacques de Plains, archidiacre de Carcassonne, mandataire de Jean Bohier, abbé de Fécamp, faisait marché, avec lui, au prix de 4.000 livres, pour la construction de la chapelle absidiale de l'église de la Trinité, dans cette ville. L'année suivante, on le trouve en expertise des fortifications de Pont-Audemer, avec le maître d'œuvre de l'église de Saint-Ouen.
Le La principale oeuvre connue de Jacques Le Roux est le corps de bâtiment de
« Parloir aux bourgeois » gauche du Palais de Justice de Rouen.
de Rouen, gj^ 1403, le 20 février, les membres du Conseil de la ville se réunissaient à
œuvre présumée .,11* 1 1 ■ • -n- , r. 1 /.-i / 1
de Jacques Le Roux ' Hôtel commun, devant le bailli de Rouen, pour délibérer sur la construction,
au Neuf-Marché, d'un « grand corps de maison auquel pourront être recueillis
« les gens de tous états de la dite ville et autres illec, faire leurs assemblées,
« parler et négocier de leurs affaires (1) ». Mais, à la suite du manque d'argent,
sans doute, la réalisation de ce projet fut ajournée pendant de longues années.
Les travaux ne commencèrent que vers l'année i5oo. Le 12 septembre i5o2, fut
faite une première visite de la maçonnerie par quatre maîtres maçons et
ouvriers. En tête de la liste, on lit le nom de Jacques Le Roux; puis viennent
ceux de Jean Le Guallays, Guillaume Le Franc, et Isidore Bernard. En quelle
qualité le premier était-il chargé de cette opération? Le document qui rapporte
cette visite n'en fait point mention. Nepeut-on supposer que c'était en qualité de
(i) Cette construction fut ainsi motivée dans l'ordonnance rendue à cet effet par le bailli CoUard de Moy :
« Comme de grande ancienneté et du temps de nos prédécesseurs baillis du dit Rouen, et de « nous, par défaut de bon ordre et police en ceste bonne et louable cité de Rouen plusieurs des états « de la dite ville et cité et ceux du dit pays de Normandie et d'autres nations venant « en la dite ville pour leurs affaires, ayant accoutumé eux assembler en l'église Notre-Dame de « Rouen, même aux dimanches et autres fêtes, et illec tournier, parler, et négocier de leurs affaires « contre l'honneur de Dieu, notre créateur, et de sa très glorieuse et sacrée mère, et tellement que « le lieu de la dite église, qui est et doit être le lieu d'oraison dédié h Dieu et à l'église pour le a service divin, était appliqué comme terre profane... dont la dite ville et cité et tous les états d'icelle « étaient fort scandalisés par tous pays, et dont faisait moult redouter l'ire de Dieu, notre créateur « et aussi par les saintes prédications qui, le temps passé, avaient été et sont faites, en ce présent saint K temps de Carême, telles négociations et scandales faits en l'église avaient été et étaient réprouvés, a eu admonestant les dits citoyens d'y remédier et pourvoir, »
QUELQUES MAITRES ROUENNAIS
maître d'œuvrc, auteur des plans et directeur des travaux? Evidemment, cette supposition est toute de sentiment, mais, à défaut d'une base de document, en l'absence de tout autre nom de maître maçon à faire intervenir avec plus de présomption d'exactitude, l'attribution à Jacques Le Roux de cet édifice peut se défendre par la haute situation professionnelle de l'artiste, et par quelques autres considérations qu'on lira plus loin dans la partie de cette étude consacrée à la construction du Palais de l'Echiquier.
En i5o8, les travaux du nouveau Palais étaient assez avancés pour que Louis XII pût, cette année-là, y présider, entouré d'une partie de sa cour, une séance de l'Echiquier de Normandie, qui y siégeait, en attendant l'achèvement de son palais particulier.
Entre temps, lorsque Guillaume Pontifz, devenu vieux et infirme, eut résigné -ses fonctions de maître de l'œuvre de la cathédrale, Jacques Le Roux fut appelé, le 1 8 novembre 1496, à lui succéder. Ace moment, la construction de la tour de Beurre en était arrivée à son couronnement. Le Chapitre demanda des plans à Jacques Le Roux pour cette partie de l'édifice; et les travaux en commencèrent l'année ibo^. Deux ans après, le maître maçon recevait l'ordre de dresser les plans de reconstruction du portail central de la cathédrale, qui venait de tomber en ruine par vétusté. Il y consacra une année entière et se fit aider par son neveu Rouland Le Roux. Le projet fut trouvé « magnifique et somptueux » (i). Mais, lorsque le Chapitre ordonna de le mettre à exécution, Jacques Le Roux eut la loyauté de ne point vouloir se charger de cette entreprise, se sentant incapable, pour raison de santé, de pouvoir la mener à bonne fin. Le 27 janvier i5o8, il donnait sa démission de maître de l'œuvre de la cathédrale et proposa pour le remplacer Rouland Le Roux, qui fut agréé le 8 janvier suivant, « ouï le rapport sur l'habileté, l'expérience et la suffisance » du jeune maître maçon.
Rouland Le Roux, dont la date de naissance est encore ignorée, avait fait, en travaillant sous les ordres de Guillaume Pontifz, et aux côtés de son oncle sur le chantier de la tour de Beurre, son double apprentissage de maçon et de tailleur de pierre, deux métiers inséparables en ce temps (2). Il fut tout d'abord au service de la municipalité de Rouen. Les registres des délibérations du Conseil de la ville le montrent,de lôogà i525, — sa nomination est antérieure — , faisant des rapports, rédigeant des projets sur les travaux les plus variés qui, en
Retraite
de Guillaume Pontifz.
Jacques Le Roux
lui surcède
comme maître
de l'œuvre
de la cathédrale.
Les plans du grand pwrtail
central de la cathédrale.
Rouland Le Roux.
(i) Deville : Revue des architectes de la cathédrale, p. 56-59.
(2) Dans les comptes relatifs aux travaux de la cathédrale, exercice 1525, Roulaod Le Roux figure comme ayant touché 45 livres pour avoir < taillé à la tâche » plusieurs pierres des voussures du grand portail, moyennant un prix fait de 7 livres lo sous par pierre. (Archives de la Seine-Inférieure, G. 2525.)
Les mêmes comptes font mention, aux dates de 1477-1478 et 1487-1488, de paiements à Guillaume Pontifz, le célèbre maître d'œuvre de la cathédrale, « pour sa peine d'avoir taillé de nuy, et, à son « hostel, durant le temps d'hyver, ])our faire dix guimberges, deux entrepiez, trois voulseures servant « à la grant arche qui porte le pilier de dessus où l'autel de la Tour (de Beurre) sera une piscine ■ portant tabernacles, doubles arches et crestos. dans son chambranle >. i
de Normandie.
Il6 CHAr'ITRE DEUXIÈME
ce tcmps-là, constituaient les attributions administratives d'un « maisirc des œuvres de maçonnerie », de municipalité : canalisations d'eau, choix d'emplacement de fontaines publiques, construction de marchés couverts, réparation de ponts, de remparts, de portes de ville, etc. Il recevait lo livres de gages annuels (i).
Mais Rouland Le Roux avait été précédemment chargé d'une œuvre importante qui le mettait déjà hors de pair : la construction du Palais de l'Echiquier Le Palais de Normandie.
, ^ xT ^ "î"!?'^ Voulant rendre cette institution désormais permanente et en fixer définitive-
ment le siège jusque-là constamment variable, Louis XII ordonnait, en 1499, au mois d'avril, que la Cour souveraine de l'Echiquier de Normandie, « pour l'universel bien du pays » serait tenue « ordinairement et continuellement dans son palais de la bonne ville et cité de Rouen ». Ce palais devait être construit aux frais de la ville ; aussi, les Registres des Délibérations du Conseil et les Comptes municipaux contiennent-ils, à partir de 1499, de nombreux articles se rapportant à la construction de cet édifice, qui fut, pendant un assez longtemps, différée, et dont les travaux durèrent plusieurs années, avec des intermittences fréquentes provoquées sans doute par le manque d'argent (2). Il semble résulter de ces divers documents que le Palais de l'Echiquier fut commencé vers i5o5 et achevé vers i5i4,
Parmi les historiens du Palais de Justice de Rouen la plupart (3) ont cru que les deux parties de cet édifice, l'aile ouest et l'aile nord, furent élevées simultanément -, et ils ne font entre elles aucune distinction. L'erreur est manifeste. La façade de la salle des Pas-Perdus et la façade de la Cour d'assises présentent de grandes différences de dispositions architecturales et décoratives. Les hauteurs des étages et des fenêtres ne sont point les mêmes dans l'une et l'autre. Le corps de bâtiment de l'ouest se prolonge sur toute la profondeur du corps du bâtiment du nord, avec ses contreforts; et un examen attentif des ouvertures du premier démontre qu'elles ont subi des remaniements de situation après l'achèvement du gros œuvre, lorsque l'on entreprit la construction du Palais de l'Echiquier (4).
Pendant longtemps le Palais de Justice tout entier a été attribué à Roger Ango, qui fut « maistre des ouvrages et réparations du domaine de la ville », vers le temps de la construction des deux édifices, et qui mourut en
(i) Ch. DE Beahrepaire : Les architectes de Rouen dans la fremière fartie du xvi* siècle, dans le Bulletin de la Socété des amis des monuments rouennais, année 1904.
(2) Dans les premières années de la construction du Palais de l'Echiquier, les délibérations et les comptes relatifs à cet édifice et à celui qu'élevait Jacques Le Roux s'enchevêtrent; et il n'est point toujours aisé de reconnaître auquel des deux édifices ils se rapportent.
(3) Notamment Farin, de Stabenrath, et Delaquérière.
(4) DuvEAU : Palais de Justice de Rouen. Etude sur la position des lucarnes de la salle des pocureurs. Bulletin de la Société des amis des monuments rouennais, année 1903, p. 99-108.
GR-AND PORT.UL de I.A CATHÉDR.ALE DE ROUEN
Œuvre de Rouland Le Roux
QUELQUES MAITRES ROUENNAIS fl7
septembre iSog. Son nom est inscrit, en effet, deux fois, dans les Comptes municipaux, à propos des travaux exécutés au Neuf-Marcl^i. Mais, il semble bien, aujourd'hui, que Rouland Le Roux doive être tenu désormais pour le maître d'œuvre de cette merveille architecturale, l'une des plus belles fieurs d'art éclose à l'aurore de la Renaissance française : le Palais de l'Echiquier de Normandie.
Les Comptes municipaux mentionnent le nom de Rouland Le Roux dans r i ^ t r un article concernant la construction de ce palais. En sa qualité de juré des maître d'œuvre ouvrages de maçonnerie, il mesure, en pre'sence de Roger Ango, les pierres de du Palais de l'Echiquier. Saint-Leu fournies par Jean Dessoûles et autres carriers. Il aurait été appelé à diriger ces travaux, très vraisemblablement pour les raisons suivantes. Le cardinal Georges I" d'Amboise avait pris une part prépondérante à la réforme de l'institution de l'Echiquier de Normandie et à son installation définitive à Rouen. Le 25 juin 1499, le Conseil de la ville s'empressait de députer auprès de lui, en même temps qu'auprès du roi, un de ses membres « pour le fait du pallais ». Or, le puissant ministre de Louis XII tenait en la plus haute estime artistique Rouland Le Roux qu'il avait vu à l'œuvre à la cathédrale, comme collaborateur de son oncle pour les plans et devis du grand portail central. N'est-il pas admissible que le jeune maître maçon ait été recommandé, pour ne pas dire imposé, par Georges I" d'Amboise ? Des analogies nombreuses de dispositions architecturales, de tracés, de motifs de décoration, entre ce portail et la façade du Palais de l'Echiquier ont été relevées par des hommes de métier, d'une compétence et d'une expérience indiscutables (i). Elles apportent une confirmation technologique à l'attribution basée sur les précédentes considérations.
Rouland Le Roux était, au Palais de l'Echiquier, le maître d'œuvre, chargé de l'exécution des plans et devis qu'il avait dressés ; Roger Ango remplissait auprès de lui la fonction de surveillant des travaux, de payeur des ouvriers, de receveur des matériaux, etc., au titre de « maistre des ouvrages et « réparations du domaine de la ville », fonctions qu'après sa mort remplirent, successivement, Robert Pavillain, de iSog à i5i5, Robert le Moyne, de i5i5 à 1539, et, en lôSg, Le Gay.
Ayant à bâtir le Palais de l'Echiquier sur la place du Neuf-Marché, à côté
(i) I,. Lhfort écrit dans P Architecture et la construction dans l'ouest, août 1903 : « On retrouve « dans les balustrades (du portail de la cathédrale) exactement les mêmes tracés qu'au Palais ; la dispot sition des groupes de quatre cercles, séparés par des montants encore gothiques est identique : mêmes « cercles, même distribution dans les corniches. On ne peut admettre qu'exactement, au même moment, « deux architectes différents se seraient copiés pour reproduire identiquement les mêmes motifs. »
Mêmes observations faites par J.-B. Foucher, sculpteur des Monuments historiques, qui, retrouvant sur !a façade du Palais de l'Echiquier, au portail central de la cathédrale et dans la couronne de la tour de Beurre, les mêmes « roues » stylisées, au milieu de motifs d'ornementation identiques, est d'avis qu'il faut y voir une signature d'artiste en forme de rébus lapiilaire, allégorisant à la fois le nom et le prénom de Rouland Le Uoux. Il existe de nombreux exemples de ces signalures-lji, ilans les leuvres (rarchilccture du Moyen ûge. (Mémoires publiés ilans la même revue.)
Îl8 CHAPITRE DEUXIÈME
du « Parloir aux bourgeois », ou « Salle de Justice », Rouland Le Roux se trouvait dans une^situation délicate, difficile, dangereuse même pour la réputation d'un maître maçon qui aurait eu moins de fertilité d'imagination et moins d'habileté de métier. Une double alternative se présentait. Aurait-il pour le second palais suivi les plans du premier ? Le neveu n'était plus que le plagiaire de son oncle; et l'œuvre de celui-ci se trouvait écrasée par l'œuvre nouvelle, qui en paraissait le simple prolongement. D'autre part, une construction différant de proportions, de dispositions et de physionomie, devait, par un contraste immédiat et violent, dénaturer la construction voisine, conçue et exécutée en vue de son indépendance et d'une situation topographique particulière. Rouland Le Roux sut trouver une solutiçn qui, tout en lui permettant de faire preuve de son génie créateur, respectait pieusement l'œuvre de Jacques Le Roux, et en faisait même valoir les qualités particulières d'unité, de simplicité et de noble élégance. Un simple confrère en architecture aurait-il eu les mêmes préoccupations 'i Quoiqu'en ce temps les mœurs corporatives et professionnelles nous apparaissent empreintes généralement de courtoisie, de déférence, et même de cordialité, on peut supposer qu'en cette circonstance le sentiment du devoir familial ne resta point étranger à la décision du jeune maître maçon.
Rouland Le Roux place le Palais de l'Echiquier en équerre du « Parloir aux bourgeois ». La construction de Jacques Le Roux conserve, ainsi, sa disposition particulière, et la perspective nécessaire, pour que sa façade ne perde aucune de ses qualités. L'édifice nouveau reçoit l'ordonnance architecturale du premier : un étage unique à hautes et larges baies, qui s'élève majestueusement sur un rez-de-chaussée trapu, simple soubassement ajouré ; une série de piliers à pinacles formant contreforts et séparations de travées; et des lucarnes monumentales s'élevant sur un comble colossal. Mais tous les membres de cette construction constituent l'ossature, à la fois légère et robuste, d'une ornementation prodigieuse de hardiesse, féerique de fantaisie, et merveilleuse de beauté, qui fait de la façade incomparable de l'édifice nouveau un joyau gigantesque d'orfèvrerie de pierre. Il semble qu'avant de céder la place à l'art de la Renaissance, l'art du Moyen âge ait voulu malicieusement, dans ce chefd'œuvre d'architecture et de sculpture, qui, depuis quatre siècles, excite l'admiration universelle, résumer l'extraordinaire virtuosité des maîtres maçonstailleurs de pierre, afin de donner à ses détracteurs le démenti le plus éclatant de leurs pronostics de fragilité et de ruine (i).
Lg Lors de son voyage à Rouen, en i5o8, Louis XII avait ordonné d'élever.
Bureau de Finances, sur la place du Parvis-de-Notre-Dame, débarrassée des échoppes qui l'enlaidissaient en l'encombrant, un édifice destiné aux services des généraux de finances
(i) La physionomie topographique de l'œuvre de Jacques et Rouland le Roux a été profondément modifiée par les adjonctions successives que le Palais de Justice a reçues et par le déplacement de son escalier monumental primitif.
QUELQUES MAITRES ROUENNAIS II9
de Normandie (i). La rédaction des plans et devis et la direction des travaux
furent confiées à Rouland Le Roux.
Les travaux commencèrent très probablement en i5og ; le maître
d'œuvre avait pris l'engagement de terminer la construction au jour de Pâques
ibi I, pour répondre au désir du roi de voir élever rapidement cet édifice. La délibération suivante du Conseil de la Ville témoigne de tout cela : « Lundi
« 7 octobre i5io : Délibération touchant l'usurpation faite sur la voirie en « l'hostel des Généraux sur les Changes que M. R. Le Roux maistre machon des « ouvrages de machonnerie de la dite ville, qui a entrepris sur la dite voirie de « II piez, en l'un des bouts de la dite maison. » Roger Gouel, procureur du roi, ajouta : w A propos de l'ediflice que l'on faisoit aux Généraux que ce a « esté mal fait d'entreprendre sur la voirie, et en doit on attraire le dit RouUand « en amende; mais n'est pas d'opinion qu'on y touche parce que le dit Roulland « et ceux qui ont entrepris faire le dit ediffice se sont submys le rendre prest « dedans le jour de Pasques prochain venant, ce qu'ils ne pourroient faire, s'il « estoit dit que l'ediffice fut retiré; aussy que le Roy, si ainsi estoit qu'il en oist « parler, pourroit estre mal content, et pourroit le dit ediffice demourer. »
Le Bureau de Finances représente une étape nouvelle dans l'évoljution architecturale opérée par Rouland Le Roux. L'ogive et l'arc en anse de panier, employés encore si abondamment au Palais de l'Echiquier, font place à la platebande; le bas-relief à personnages ou ornements supplante le remplage et le fenestrage aux arcs en accolade et au décor flamboyant ; le pilastre classique se substitue au pilier historié et au contrefort à aiguilles. Le candélabre se pressent déjà dans la forme fuselée de la colonnette des meneaux des fenêtres. Mais le maitre d'œuvre a conservé soigneusement la disposition de l'étage unique, l'étage noble, du Moyen âge, aux immenses ouvertures; des niches à dais terminées en pinacles et à socles en tambours sont toujours adossées aux pilastres ou placées en encorbellement aux angles des façades et aux côtes des entrées. Et la sculpture ornementale, aux saillies accentuées, aux creux profonds, reste l'œuvre des vieux tailleurs de pierre.
En 1534, l'hôtel, devenu insuffisant pour les scrvicesadministratifsauxquels il était affecté, recevait une annexe que construisit le maître maçon Auffroy ouOuffroy, et dont la réception réglementaire fut faite le 1 5 juillet de cette année-là par Regnault Tyrouin et Jean Challot (2).
A la Révolution, l'Assemblée nationale attribua le Bureau de Finances à la Commune de Rouen. Il fut tout d'abord affecté au double service des
(i) Devili.e : Revue des architectes de la cathédra!e de Rouen, p. 53 : « liouland Le Rou.x avait « été distrait un instant du travail du grand portail pour aller démolir, d'après les ordres du roi « Louis XII (1508), les échoppes qui encombraient les murs de la nef à partir du pied de la tour « de Beurre jusqu'au portail -de la Calende. » -
(2) Mémoriaux de la Cour des Aydes : Archives municipales, U. F" 133
Adjudications des biens nationaux et du Tribunal de paix et conciliation; puis, le 4 janvier 1792, la Commune de'cidait de le mettre en vente avec toutes ses dépendances. Mais cette vente n'eut lieu que le 25 juin 1796 ; Pierre-Charles Barbin l'acheta pour la somme de 6o.3oo livres. Les mutilations que rédifice a subies au cours des siècles en ont fort altéré la physionomie primitive. En 1S23, l'on enlevait sur la rue du Petit-Salut les meneaux de la dernière croisée qu'on avait encore conservés. En 1827, la demi-tourelle en encorbellement, percée de trois fenêtres, qui ornait la façade au premier étage, était détruite ; et, pour établir un entresol au-dessus de la grande porte d'entrée, on supprimait l'archivolte de cette porte. Plus tard, l'installation de devantures de magasins et d'enseignes a fait détruire une partie des ornements de la façade.
Le portail central Après sa nomination de maître de l'œuvre de la cathédrale, Rouland
de la cathédrale. ]^q Roux avait reçu du Chapitre l'ordre d'apporter quelques modifications aux plans qu'il avait faits avec son oncle, pour le grand portail central ; puis il avait été invité à en commencer les travaux. Le 18 juin iSog, Georges P'' d'Amboise bénissait solennellement les fondations de la nouvelle construction. Le neveu du cardinal, Georges II d'Amboise, qui lui succéda comme archevêque de Rouen, continua au Chapitre l'allocation annuelle de 2.000 livres de son oncle. Occupé simultanément au Palais de l'Echiquier et au Bureau de Finances, Rouland Le Roux négligeait un peu les travaux de la cathédrale. Les Registres capitulaires font connaître que, le 6 juillet i5i2, les chanoines mandèrent devant eux le maître de l'œuvre et lui adressèrent de vives remontrances. Ils critiquaient notamment la façon trop finie des sculptures des parties supérieures du portail, ce qui occasionnait des frais inutiles, puisque ces sculptures, disaient-ils, ne pouvaient, en raison de leur élévation, être vues du parvis. Ces critiques durent faire sourire Rouland Le Roux et les tailleurs de pierre; mais ils ne leur firent point abandonner les traditions de conscience professionnelle et d'amour-propre corporatif; et le maître de l'œuvre continua à faire besogner ses compagnons de leur mieux, sans se soucier des recommandations qu'un sentiment d'esthétique inférieure avait inspirées aux parcimonieux chanoines (i).
Le 6 mars i5i4, Rouland Le Roux présentait au Chapitre le « pourtraict » du couronnement du portail. Ce projet fut soumis à l'approbation de l'archevêque, puis donna lieu à une expertise de maîtres maçons renommés et de notables bourgeois de la ville. Mais les travaux, h peine commencés, furent interrompus par l'incendie du 14 octobre, qui détruisit l'aiguille de la tour centrale.
(1) Les regislres capitulaires font mention d'un incident du même fjenre au temps de la maîtrise d'œuvre de Jacques I,e Roux. I,es chanoines de la cathédrale, un jour, trouvèrent, et firent remarquer, que les ornements de la tour de Beurre, aux étages sïipérieurs, étaient taillés avec trop de soins, r|u'il n'y avait pas lieu de leur donner une finesse d'e\i'( ution ipii ne pouvait être appréciée par les passants el qui, en outre, les rendait trop fragiles.
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QUELQUES MAITRES ROUENNAIS
Alors, Rouland Le Roux reçut la mission de faire les plans et devis d'une nouvelle « aiguille », en exhaussant la tour de cinq à six pieds, de manière à ce que la tour pût servir de base à une flèche, construite d'après le meilleur des modèles qui seraient proposés. Le maître maçon re'solut de faire là aussi une œuvre nouvelle et originale. Mais, au cours de l'exécution des travaux, des chanoines remarquèrent que les instructions du Chapitre n'avaient pas été observées. Après une première visite faite par quelques-uns d'entre eux, en compagnie d'experts, il fut décidé que le maître de l'œuvre serait invité à fournir des explications. Rouland Le Roux se justifia aisément; il allégua qu'il n'avait en vue que « la beauté de l'ornement » de l'église, en exhaussant la maçonnerie de la tour de 17 pieds. Le Chapitre ne lui tint point rigueur de son initiative, et l'autorisa même à signer en quelque sorte la nouvelle tour, s'il faut reconnaître le portrait du maître dans une figure d'ouvrier maçon placée dans une des niches d'un pilier d'angle.
Sur le soubassement, Rouland Le Roux imagina de placer une flèche en pierre, et il en fit la proposition au Chapitre; mais ce projet audacieux souleva une vive opposition, et donna lieu, pendant plusieurs années, du mois de février i52o au mois de mai i523, à de nombreuses visites, expertises et délibérations. Le 12 mai, le Chapitre le repoussait définitivement et adopta les plans d'une flèche en charpente présentés par Martin Desperrois.
Pendant ce temps, Rouland Le Roux avait fait besogner au portail central. Le 19 mai i520, il soumettait au Chapitre les plans et devis de deux tourelles devant servir de contreforts latéraux, et prenait l'engagement d'en terminer la construction dans le délai d'environ douze mois. Le Chapitre accepta les plans et devis, et prit acte de l'engagement; mais, à la suite de multiples incidents, qu'il serait trop long de rapporter, les travaux durèrent près de sept années, jusqu'en 1527.
Le portail central de la cathédrale est un chef-d'œuvre. Deux contreforts polvgonaux en forme de flèches, garnis de pilastres, de niches aveugles ou habitées, et terminées en pinacles, encadrent une porte formée de cinq archivoltes en arc aigu, d'un gable triangulaire très élancé, aux rampants garnis de crochets de feuilles de choux, qui atteint le sommet de la rose centrale de la façade. Au-dessus de la balustrade du milieu, ajourée, se développe une galerie de fines colonnettes supportant des arcs en accolade. Les niches des contreforts, les canaux des archivoltes sont peuplés de figures de saints, d'apôtres et de vierges, sculptés par les maîtres imagiers : Rcgnaud Tyrouin, Jean Chaillot, Andrée le Flament, Mathieu Laignel et Jean de Rouen; et, dans le tympan, le grand artiste Pierre Desolbeaux a dressé son fameux arbre de Jesse.
L'architecture ogivale à son déclin, comme le soleil à son crépuscule, se couchait dans la gloire de ses derniers rayons, illuminant et fécondant encore d art et de poésie la terre normande.
L'aiguille de la tour centrale de la cathédrale.
Achèvement
du portail central
de la cathédrale.
Le Tombeau des d'Amboise à la cathédrale.
Au même moment, grâce au génie de Rouland Le Roux, allait éclore, à l'aurore de la Renaissance, l'une des plus belles fleurs de l'art nouveau : le Tombeau des d'Amboise.
Par son testament, Georges I" d'Amboise avait légué au Chapitre de la cathédrale de Rouen une somme de 2.000 écus d'or au soleil (i) pour qu'il lui fût élevé un tombeau en marbre dans l'édifice religieux, dont l'embellissement avait fait l'objet de tant de libéralités princières du grand cardinal.
Rouland Le Roux fut chargé de dresser les plans et de diriger les travaux de construction du monument (2). Les Comptes nous font connaître que, de l'année i5i6 à l'année i520, le maître de l'œuvre de la cathédrale reçut annuellement une somme « de vingt escus sol, vallant 40 liv. pour ses peines et « vacations tant pour les pourtraictz qu'il a faicts et vaqué plusieurs journées, « mesmement d'avoir eu le regard et charge de la sépulture ». Dès i5i6, l'on rassemblait et préparait dans la loge des « imaygiers » les matériaux qui devaient entrer dans la composition du tombeau; mais la première pierre ne fut posée que quatre ans après, selon les comptes des trésoriers de Georges II d'Amboise. De i52o à i52i, dix-huit maçons-tailleurs de piètre, payés cinq sous par jour, furent occupés aux travaux de la maçonnerie. Les sculptures furent terminées le 3 janvier i525. Rouland Le Roux y employa les artistes qui avaient travaillé au grand portail central de la cathédrale, et auxquels il était payé, par jour, de six à sept sous. Desolbeaux touchait, pour lui et son « varlet », vingt sous. Richard Duhay et Léonard F'eschal firent la peinture et la dorure, dont la maind'œuvre et les fournitures occasionnèrent une dépense de 18 livres. Le monument tout entier coûta la somme de 6.962 livres 16 sous et 4 deniers.
Le tombeau des cardinaux d'Amboise prouve la fécondité et la diversité du génie de Rouland Le Roux. Avec une aisance merveilleuse, le maître sut composer dans le style nouveau un monument considérable, d'une originalité exceptionnelle, d'une pureté de lignes extraordinaire, d'une parfaite harmonie de proportions, et d'une ornementation aussi délicate que riche. Quelle éclatante et décisive démonstration que la Renaissance française n'a été que l'expression
(i) Soit environ 20.000 francs.
(2) Plusieurs historiens, notamment Deville, déclarent que Pierre Valence, le maître maçon tourangeau, qui avait été employé à Gaillon, fut tout d'abord invité à faire le monument, et qu'il refusa de se charger de ce travail pour des raisons restées inconnues. Le texte du jiassage du Cahier des mises pour la sépulture (Archives de la Seine-Inférieure, G. 97) relatif à la démarche faite auprès de Pierre Valence, contredit, sernble-t-il, l'assertion constamment répétée depuis Deville jusqu'à nos jours, de la commande du monument à cet artiste : « Pour ung voyage fait par Romain Guyot, bonnetier à <r Tours, par le commandement de monsr de Sauveterre, devers Pierre Valence machon qui estoit au it dit lieu, four avoir son offinion sur le faict de la dite séfuïture et pour savoir s'il vouldroit entre- « prendre l'ouvrage d'icelle avec ses compagnons, comme il appert par la réponce qu'en fist le d. « Valence à mon dit seigneur de Sauveterre, et l'attestation du dit Romain, lequel eust pour le d. « voyage 65 s. ». Suivant la coutume, les plans de Rouland I.e Roux avaient été communiqués à Pierre Valence, pour qu'il en donnât son opinion purement cl simplement, et <|u'il fût à même de prendre une décision ]iour l'entreprise des travaux.
QUELQUES MAITRES ROUENNAIS
naturelle, logique et spontanée d'idées artistiques depuis longtemps en germe dans l'imagination de nos maîtres maçons-tailleurs de pierre, qui, pour donner à cette expression, la précision, la clarté et la beauté complètes, n'eurent point besoin de faire appel à une intervention étrangère ! Le simple reflet de l'Antiquité, qui leur vint subitement, comme il était venu aux « quatrocentisti » italiens, fut le rayon de soleil qui féconda ces idées et amena leur floraison superbe. Le maître de l'œuvre de la cathédrale, qui avait dessiné pour le grand portail central, d'une main si sûre et si ferme, les ogives des voussures, les enroulements de feuilles, de fruits et de fleurs des pieds-droits et des archivoltes, les profils des colonnettes, les nervures flamboyantes des feneslrages, les aiguilles et les clochetons des pinacles; qui avait inséré dans les niches aux dais ajourés et aux consoles fleuronnées des figures d'un sentiment si touchant, et fait ramper sur les gables, dans les gorges des moulures, des animaux d'allures si pittoresques; allait couvrir les pilastres, les frises, les corniches, les attiques et les entablements, en marbre polychrome, du Tombeau des d'Amboise, de rinceaux, de guirlandes, de chutes, d'arabesques, de volutes, d'une élégance raffinée, d'une grâce exquise, et animer ce décor fastueux de statues, de groupes, de hauts et bas-reliefs, de figurines et de médaillons, où la recherche de la séduction sensuelle des formes prime la préoccupation de l'allégorie, du mythe, et du symbole. Rouiand Le Roux avait vu à Gaillon les premiers essais d'ornementation d'après l'antique ; il connaissait le tombeau de François II de Bretagne à la cathédrale de Nantes, œuvre de Jehan Perréal et de Michel Colombe. Cette vision avait suffi pour éveiller en lui l'instinct d'une évolution, qui ne lui coûta ni tâtonnements ni efforts, et où il resta, ce qu'il était auparavant, un grand artiste original et puissant (i).
Entre temps, en i520, le maître de l'œuvre de la cathédrale avait dirigé la reconstitution de la fontaine du parvis de Notre-Dame, qui avait été démolie, lors de l'entrée de Louis XII à Rouen. Cette fontaine était un édifice octogone, de style ogival, en forme de tambour, richement orné de pilastres à pinacles, de figures de vertus et d'anges, insérées dans des arcatures à gable fleuronné; l'eau se déversait sur quatre des faces du soubassement du tambour dans une large vasque de pierre. Et il avait bàti,en outre, la pittoresque fontaine dite de Lisieux.