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LES LE MERCIER

[|es conditions géologiques exceptionnelles, — l'excellence du sol le plus fertile se combinant avec la perfection des matériaux de construction, la pierre calcaire d'un blanc doux aux yeux et d'un grain se prêtant aux plus fines ciselures, — qui viennent s'ajoutera une situation climatérique admirable, assurant à la vie rurale une aisance joyeuse par la variété des cultures et par la clémence des saisons, ont fait du Vexin une vraie terre d'élection pour l'architecture. Le pays marie harmonieusement la noble beauté de ses églises, et l'élégance pittoresque de ses maisons, dans ses coquettes villes et ses riants villages, aux majestueuses silhouettes de ses alignements de grands arbres sur les horizons, aux gracieuses sinuosités de ses cours d'eau serpentant lentement à travers ses vallées plantureuses, et aux courbes finement dessinées de ses coteaux couverts de vergers.

Il s'y est créé, à la Renaissance, deux Ecoles d'architecture, qui se sont partagé par moitié la région : l'Ecole de Gisors, personnifiée en une famille de maçons, les Grappin, et l'Ecole de Pontoise, qui a pour maîtres les Le Mercier.

Le Vexin.

Les- deux Ecoles

d'architecture

du Vexin.

Saint-Gervais

et Saint-Protais

de Gisors.

Première mention

de Robert Grappin

dans les Comptes

de ta Fabrique.

Le portail du nord de l'église.

Robert Grappin « maistre maçon de l'ouvrage ».

Robert Grappin « ymaginier ».

L'une et l'autre ont résumé synthétiquement leur esthétique et leur technique en deux grands édifices religieux : Saint-Gervais et Saint-Protais de Gisors, et Saint-Maclou de Pontoise.

Les fondateurs et les continuateurs de ces Ecoles furent des maçons-tailleurs de pierre, qui, certainement, ne quittèrent jamais les chantiers où, suivant les habitudes corporatives, ils s'étaient formés et qui n'allèrent pas en Italie étudier les monuments antiques. Particularité qui est une saisissante infirmation des légendes ultramontaines, ces maçons ont peut-être, plus encore que les architectes de leur temps, cherché ardemment, avec une admirable continuité d'efforts et de résultats, à appliquer méthodiquement, de leur mieux, les principes de l'Architecture classique, tout en maintenant leur originalité, caractérisée par une manière personnelle, puisqu'elle a servi à délimiter les domaines propres et la limite d'influence des maîtres gisorciens et des maîtres pontoisiens.

L'église Saint-Gervais et Saint-Protais de Gisors fut reconstruite presque entièrement pendant le cours du xvi" siècle. Les travaux commencèrent en 1497, mais restèrent longtemps en suspens. Cependant, à l'avènement de François I", toutes les chapelles autour du chœur, le croisillon sud et le portail sud étaient évidemment achevés, sous les directions successives des maîtres d'oeuvre Pierre Gosse et Robert Jumel, son beau-frère. Ce dernier élevait, de i5i5 à i52i, le portail du nord. Tout cela est de style ogival.

A la date de i5i8, apparaît pour la première fois, dans les Comptes de la P'abrique (1), le nom de Robert Grappin. Le maçon y est dénommé « le petit maistre Robert ». Avec son varlet et ses trois aides, Nicolas Robin, Jehan et Jacquet, il travaille à la construction du portail du nord. Quelle était à cette date la situation exacte de l'artiste ? La qualification de « maistre», et la mention d'un varlet et d'aides semblent indiquer qu'il est à la tête d'un chantier ; par conséquent, il a une certaine situation indépendante et personnelle au point de vue de la direction des travaux. Ce portail du nord, dont on creusait les fondations dans les premiers mois de i5i5, est dans le style ogival de la fin du xv' siècle. Robert Jumel en donna les plans et en dirigea la construction, en association avec son beau-frère, Pierre Gosse ; les documents officiels le dénomment : « maistre de l'œuvre de céans ».

En i520, Robert Jumel disparaît des Comptes, très probablement par suite de sa mort. A la date de i52i, on y trouve un payement fait à Robert Grappin, au titre de « maistre maçon de l'ouvrage de la dite église ». Il avait donc dû succéder directement à Robert Jumel, comme maître d'œuvre, sans cesser, d'ailleurs, de continuer à besogner de son métier « d'ymaginier ». En effet, les Comptes spécifient les travaux suivants :

(i) L. DE Labohde : Documents tirés des archives de Saint-Gervais et Saint-Protais de Gisors. Annales archéologiques, t. IX.

Façade trincirale de l'église Salnt-Gervais et Saint-Protais, a Gisors Œuvre de Robert Grappin

LES MAITRES DU VEXIN l33

« i52i. Item a esté paie à maistre Robert Grappin, maistre maçon de « louvrage de la dite église, sur et tant moings de la somme de vingt livres i( tournois par marché à luy faict, pour faire toutes les imayges qui conviendra « faire au dernier et plus hault estaige du portail neuf, pour ce xiij liv. xs. »

Ces « imayges » sont les sept grandes figures qui remplissent encore aujourd'hui une galerie ou plutôt une série de niches placées au sommet du portail du nord.

Les Comptes de iSsS signalent encore d'autres paiements faits à « l'ymaginier » pour travaux de sculpture :

« 1 523-79. A esté payé à maistre Robert Grappin et à Nicolle Jouette pour « leur peine et sallaire de avoir faiz et assis en la dite église deux benestiers qui « sont pour le présent aux deux portes de l'entrée de la dite église. »

« i523-8o. Plus a été paie à Robert Grappin pour par luy avoir faict xiiij « ymages du portail neuf pour ce xxxij liv. xis. »

D'après un extrait des Comptes de l'année i523, Robert Grappin était payé cinq sous par jour comme maître d'oeuvre. C'est le salaire que recevaient ses prédécesseurs Robert Jumel, Pierre Gosse, et Guillaume Le Maistre. Le maçon serviteur touche trois sous, et le manœuvre deux sous. Mais il convient de faire remarquer que Robert Grappin était en même temps entrepreneur, au témoignage des extraits de Comptes suivants :

« 1523-78. A maistre Robert Grappin pour ung cent et demy de pendants(i) « à XV sols le cent vaut la somme de... xxijs. vi d. Plus pour le taillaigc « des dits pendants : vs. »

En l'année i525, les Comptes signalent un fait fort intéressant : celui de la venue de deux maîtres maçons du dehors, appelés en consultation au sujet de la construction de la nef, dont les plans ont été demandés à Robert Grappin :

« 1 525-83. Afin de édiffier la nef de l'église a esté faict venir les maçons Consultation

« et maistres de Andelys, Beauvais pour veoir la dite église et faire devis de la ^^ deux maîtres maçons « forme de l'ediffice, jouxte le devis des dits maçons pour leur sallaire x liv. » t d B 's

Il est fâcheux que le trésorier de l'église de Gisors n'ait pas cru devoir donner sur les plans de la nef. les noms de ces maîtres maçons, l'on connaîtrait ainsi le maitre d'œuvre de Sainte-Clotilde des Andelys ; mais on peut, pour Beauvais, suppléer à cette omission : c'était Martin Chambiges qui bâtissait à ce moment la façade méridionale de la cathédrale (2). Le fameux maître maçon avait depuis longtemps des relations avec la Fabrique de Saint-Gcrvais et Saint-Protais. En 1497, il s'était fait inscrire parmi les membres de la royale confrérie de l'Assomption avec le titre de « maistre masson de l'église de Saint-Pierre de Beauvais (3) ».

(i) Pendant ; Petite pierre servant à la consirurtion des voiites.

{2) Marins Vachon : i'ne famille farisiemie d''arclnteclesmaçc»is, les Chambiges, Paris 1907. (3) Abbé Blanquart : Un mai/re de l'oeuvre de l'église de Magny-en-Ve.\iii, 1500-1521, dans les Mémoires de la Société historique de Pantoise et du Vexin, t. IX.

Robert Graj)piii

lait de l'architecture

ogivale.

Entreprise

de la construction

de la nef.

Rupture

dt; la voûte de la nef

en 1543-

La construction de la tour septentrionale paraît être poursuivie parallèlement à la construction du portail du nord. Elle est achevée vers l'année i536, puisque les Comptes de cette année-là font mention de pa3'ements faits à « l'ymaginier » Nicolas Coulle, pour les pièces de statuaire qui viennent d'être posées « en la tour de la dite église » :

« 1 536-86. Il a esté paie à Nicoullas Coulle, ymaginier, douze ymages en <( fassons d'apostrcs avecqucs l'ymage de Nostre-Seigneur posées en la tour de « la dite église, estant de viij à neuf pies de hauteur chacun ymage, au pris de « iij livres x sols la piesse valent la somme de i.viij liv. xs. »

« 87. Item a esté paie au dit N3'coullas Coulle, pour avoir faict les sept « vertus, avecques sept autres ymages, sainct Gervès, sainct Protès, sainct « Anes, sainct Lu, sainct Jehan l'évangeliste, saint Jehan-Batiste, et autres ff ymages mys et possés en la dite tour, pris faict avecques luy pour la somme (( de : xxviij liv. »

« 88. Item a esté paie au dict Coulle pour avoir vaqué xviij jours pour « avoir faict et besonnié à la dite église pour avoir aydé à fère les medalles de la « dite tour au pris de v sols le jour vault iiij liv. xs. »

Il résulte des divers extraits de Comptes précités que Robert Grappin continue l'œuvre de ses prédécesseurs, conçue et exécutée en style ogival ; mais il l'assaisonne de quelques innovations personnelles dans le goût du jour. Robert Grappin était donc autant maçon qu' « ymaginier ». Où s'était-il formé au premier de ces métiers ? Appartenait-il à quelque famille de maçons gisorciens? Les archives locales et régionales n'ont encore fourni aux érudits aucun renseignement à ce propos.

Robert Grappin jette les bases de la nef, en commençant les travaux sur le côté occidental. De i526 datent les deux superbes piliers hexagonaux de l'entrée, celui de Saint-Claude où sont représentés en bas-relief des gens des métiers de Gisors et la bénédiction d'un évêque donnée à deux hommes portant chacun un cierge, et sur lequel on lit cette inscription : « Je fus icy acis l'an 1 526. Ria S. Claude » ; et le pilier aux dauphins et fleurs de lys, élevé en l'honneur de François I" et du Dauphin de France. Les Comptes des années i537, i538 et 1539 signalent des achats considérables de pierres destinées aux murailles et aux voûtes de la nef. En 1540, les travaux sont assez avancés pour que les habitants fassent des dons importants en vue de « l'œuvre de la couverture de la nef durant la dite année ».

En 1543, survient une catastrophe, dont les Comptes de cette année font mention en ces termes :

« 1543-104. Vray est, que après l'infortune de venlz advenue en la nef, le « jour de Nostre-Damc Conception dernier, fut donné et aulmosné par aulcun « des dits paroissiens quelques deniers pour aider à reflaire les démolitions

« advenues en la présente nef », réfection dont la somme totale s'éleva à vxv livres VIII sous et VI deniers.

L'année suivante, la Fabrique passait un marché pour relever la nef. A cette date, Robert Grappin figure dans les Comptes avec le titre de « maistre de la massonner^'e » ; c'est donc avec lui qu'on traita pour l'entreprise des travaux. Le jour de Pâques de l'année 1644, il était payé m sous vi deniers « à maistre Pierre Adam, menuisier, pour avoir faict le pourtraict des piliers de la nef ». Les Comptes de 1 546 contiennent la mention suivante :

« A maistre Robert Grappin, maistre maçon de la dicte église, pour chacun (f jour ouvrable vij s. vi d. »

On trouve encore le nom du maître dans les Comptes de l'année 1 547. Les travaux de réfection de la nef ne durèrent pas, en effet, moins de dix-sept ans. Les Comptes de i56o en témoignent par la mention suivante :

« A Jehan Layne pour avoir dessemblé et abattu l'eschaffault des massons « estant dessoubz la nef de la dite église : xs. »

Pendant ce temps, depuis l'année ôSy, s'élevait le grand portail, sur la façade occidentale. Après avoir fait œuvre d'héritier de maîtres de l'architecture ogivale du xv» siècle, Robert Grappin innove hardiment dans cette partie de l'édifice. Il crée notamment cette voûte si originale, aux caissons de pierre d'une robuste décoration, qui abrite le colossal Arbre de Jessé, que sculpta le maître imagier beauvaisien Pierre du Fresnoy, et dont les écoinçons portent des figures de très haute allure.

En 1541, Robert Grappin commençait la construction de la tour occidentale, dite la tour du Rosaire, du nom de la chapelle érigée au rez-de-chaussée.

A Robert Grappin est due, sans doute aucun, la belle chapelle, en l'honneur de la 'Vierge, dont la construction fut commencée en 1497 et se continua jusqu'en i523, superbe poème de pierre en l'honneur de la mère du Christ, où Pierre Desobeaux, l'illustre imagier rouennais, aidé par ses varlets et compagnons de la cathédrale, sculpta le célèbre « Trépassement de la "Vierge », de i Sog à i5i3 (i), et la décoration qui avait pour thème ingénieux et poétique : 1' « Ave Maria », et les « Litanies ».

Pendant qu'il travaillait à cette réfection de la nef qui ne dura pas moins de dix-sept années, et dont l'achèvement fut l'œuvre de son successeur, Robert Grappin faisait d'autres entreprises importantes : la continuation des travaux de Notre-Dame de Magny, commencés par Guillaume Le Maistre, un des collaborateurs de Jean Jumel à Gisors, et son beau-frère ; l'achèvement de l'église de Chaumont-en-Vexin ; la réédification de l'église de Saint-Gervais, près de Magny ; et la construction de l'église de Parnes. Ici et là, comme à

Le grand pwrtail occidental.

Robert Grappin

fait de l'architecture

nouvelle.

Entreprise

de la construction

de la tour du Rosaire.

Travaux

de Robert Grappin

dans le Vexin.

(i) Le groupe a subi, pendant la Révolution, les mutilations les plus abominables ; il n'en reste que des fragments.

Mort

de Robert Grappin

vers 1548.

La question

de la descendance

de Robert Grappin.

Jehan Grappin.

Jelian Grappin « ymaginier » et maçon,

Jehan Grappin

K maistre masson »

de Saint-Gervais

et Saint-Protais.

l'église Saint-Gervais et Saint-Protais de Gisors. Robert Grappin fait œuvre d'architecture de transition dans la construction et dans l'achèvement des nefs.

Vers 1548, Robert Grappin vint à mourir, sans doute à un âge très avancé.

La question de la descendance immédiate du vieux maître a donné lieu à plusieurs hypothèses, toutes controversables.. L. de Laborde a émis celle d'un fils unique de Robert, portant le prénom de Jehan, qui aurait eu un fils de même prénom. Léon Palustre (i) paraît s'y être rangé, tout en confondant parfois l'un et l'autre, dans l'étude de quelques édifices. Louis Régnier (2) croit que Robert eut deux fils, portant le même prénom; l'aîné aurait vécu de i5io environ à i58o; le cadet, né vers i53o, serait mort à la fin du règne de Henri IV. L'hypothèse d'un fils unique ne serait-elle pas plus vraisemblable, en considération de deux documents: i" l'extrait des Comptes de la P'abrique, à la date de 1542, qui contient la mention précise de « Jehan Grappin, fils de maistre Robert », et 2" l'extrait des Comptes aux dates de 1574-1576, où le nom d'Etienne Grappin figure à côté de celui de son père, Jehan Grappin ? Comme Robert, Jehan aurait vécu très longtemps, travaillant de son double métier de maçon et d' « ymaginier », Jusqu'à la fin de ses jours, pleins de labeur et d'œuvres.

Jehan Grappin, comme Robert, était à la fois maître maçon et maître « ymaginier » : dénomination régionale du « tailleur de pierre ». Son nom apparaît pour la première fois, dans les Comptes de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais, à la date de 1 537. Ils le mentionnent parmi les ouvriers travaillant sur les chantiers. L'année suivante, un paragraphe le concerne particulièrement :

« 1538-97. Item a esté payé h Jehan Grappin, tailleur et ymaginier, pour « par luy avoir faict une Nostre-Dame, ung sainct Michel estant au grand « portail et plusieurs autres petites ymages et avoir menuysé plusieurs pierres, « estantes au dit grant portail, à luy pa}'é, par pris faict avec luy, la somme de « XI liv. VIII. s. »

On retrouve le nom de Jehan Grappin en 1 642, toujours comme « ymaginier » : « 1 542-103. A Jehan Grappin, fils de maistre Robert pour son sallaire

« d'avoir faict et taillé les petites ymages estant à la voussure du portail, lxs. » La part de collaboration de Jehan Grappin au portail occidental est ainsi

nettement établie par ces documents : il y fut exclusivement sculpteur, chargé

de l'ornementation.

On ne voit qu'à la date de i558, soit seize ans après, le nom de Jehan Grappin réapparaître dans les Comptes de Saint-Gervais et Saint-Protais, mais avec la qualification « maistre masson de la dicte église ». Il n'avait point succédé directement à son père dans la direction des travaux de l'édifice.

(i) Léon Palustre : La Renaissance en France, t. II, p. 17, 18 et 70. (2) Louis RÉGNIER : La Renaissance dans le Parisis et le Vexin, p. 42.

Toi R DL- Rosaire de l'éguse Saint-G^nais et Saint-Protais, a Gisors Œuvre de Robert Grappin

L'interrègne fut fait par Pierre de Montheroult, maître maçon à Gisors, qui porte, dans les Comptes, le titre de « maistre conducteur de l'œuvre de Tcglise ».

Pendant cette longue période de temps, Jehan Grappin aurait fait besogne de maître maçon dans la région du Vexin, notamment h Vétheuil, à Montjavoult, à Magn\', et à Saint-Gervais.

En 1549, conte Léon Palustre, Louis de Silly, seigneur de la Rochc- Guyon, épousait Anne de Laval, fille de Guy XII, comte de Laval et d'Anne de Montmorency. Deux ans après, les jeunes c'poux eurent un fils depuis longtemps espéré. En façon d'ex-voto, ils décidèrent de faire élever à leurs frais la face méridionale et de terminer la façade occidentale de l'église de Vétheuil. Ils s'adressèrent à Jehan Grappin. Les lettres L et A répétées plusieurs fois sur les trois arcs qui soutiennent le plafond d'un élégant portique sont les initiales de ces deux bienfaiteurs de l'église. Les chiffres de Henri II et de Catherine de Médicis sont placés en divers endroits de la porte méridionale. Louis Régnier pense, fort justement, qu'il convient de voir une œuvre du maître de Gisors dans toute la façade occidentale de l'église, qui, à l'opinion contraire de Léon Palustre, aurait été commencée par un autre architecte ignoré.

« Le riche portail de l'église de Monjavoult, a écrit Léon Palustre, reproduit avec une telle fidélité certaines dispositions de la grosse tour méridionale de Gisors que le même architecte a seul pu ordonner l'une et l'autre construction. »

On a lu plus haut que Robert Grappin avait été appelé à Magny, après la mort de Guillaume Le Maître, le premier maître d'œuvre de l'église, survenue à la fin de l'année i52i. La mort de son père fit choisir Jehan Grappin pour continuer les travaux qui durèrent encore environ quinze ans, soit de 1548 à i56i, d'après les deux inscriptions chronologiques relevées, la première sur le portail, la seconde au plafond d'une chapelle. L'unité d'inspiration et d'exécution qui existe entre le portail et les chapelles donne à penser que toutes les parties de style Renaissance de l'église sont l'œuvre exclusive de ce maître ; non seulement il en donna les plans et en dirigea les travaux, mais il y besoigna de ses mains d'habile et original « ymaginier ». Un savant historien d'art, Louis Courajod, n'hésitait pas à déclarer qu'en certains détails Magny rappelle lEcouen de Jean BuUant (i).

Il y a tout lieu de supposer que, pendant la longue période de quinze années assignée à l'achèvement de l'église de Magny, il se produisit des chômages sur les chantiers, du fait probablement du manque d'argent; mais Jehan Grappin ne resta point inoccupé. En 1 549-1 55o, la Fabrique de l'église de Saint-Gervais, — un village qui est à très courte distance de Magny, — en fitisait reconstruire le

Travaux

de Jehan Grappin

dans le Vexin.

La façade de l'église de Vétheuil.

Le portail de l'église de Montjavoult.

L'église de Magny.

Le jwrtail de l'église de Saint-Gervais.

(i) L. CouEAjOD : Une airure inédite de Jean Bullaiil ou de son école; l'Art, ii juillet 1880.

portail, qui, suivant Léon Palustre, marque une évolution intéressante dans l'architecture de la Renaissance :

« Pour la première fois peut-être, dit-il, apparaît dans un monument fran- « çais l'ornement courant désigné sous le nom de postes et sa présence est la « preuve incontestable d'un mouvement de plus en plus prononcé vers l'Antiquité. « Quant aux grecques surmontées d'un rang d'oves sur chaque face de l'archi- « trave, aux admirables rinceaux de la frise, aux denticules de la corniche, « contentons-nous d'en recommander l'examen à quiconque, négligeant les « chemins battus, visitera un édifice bien digne à tous égards de figurer au « premier rang. » Le portail de Saint-Gervais est une œuvre incontestable de Jehan Grappin.

Vers le même temps, les moines de Saint-Bruno, qui possédaient un couvent à Genainville, petit village d'un vallon situé au sud-ouest de Magny, ajoutaient Le portail de l'église à leur église, construite vers i543, dans le style de transition, un portail, de Genainville. Les dispositions architecturales et décoratives dans le goût le plus nouveau de ce monument le font attribuer à Jehan Grappin. i< Lui seul, déclare nettement « Louis Régnier, a pu ordonner cette double façade et ces entrées jumelles « flanquées de colonnes ioniques et composites, et disposer ces postes, malheu- « reusement grattées, qui décoraient la frise de la porte principale, aussi bien « que ces cercles entrelacés qui figurent à pareil endroit de l'étage supérieur. »

Autres travaux dans la région.

Accident à la tour du Rosaire.

A l'opinion de cet érudit, les tours des églises de (^haumont, Chars et de Nucourt, le château d'Ambleville, dans la vallée de l'Aubette, à deux lieues de Magny, peuvent être mises aussi au compte de Jehan Grappin, en raison des analogies architecturales et décoratives que ces derniers édifices présentent entre eux et avec les églises de Vétheuil et de Saint-Gervais ; et l'influence directe des grands travaux de Gisors s'est fait sentir également à Sérifontaine, Parnes, Serans, et en bien d'autres endroits encore (i).

Les Comptes de la Fabrique de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais pour l'exercice i556-i557 relatent un accident qui se produisit à cette époque dans les travaux dirigés par Pierre de Montheroult. On y lit :

« 1 556- 1557. 121. Item par l'ordonnance des trésoriers a esté fait venir deux « maistres massons de la ville de Paris pour visiter l'œuvre de l'église, dont ils « ont lait leur rapport xxv liv. »

La tour du Rosaire dut donner à ce moment de grandes inquiétudes par suite de tassements du sol sur lequel elle est bâtie. La consultation eut, sans doute aucun, pour but d'aviser aux moyens de prévenir une catastrophe. Dans les Comptes de l'année 1 559, on relève le passage suivant qui se rapporte à des travaux de consolidation de la tour du Rosaire :

(i) h. RÉGNIER : Slalistiqiie monumentale du canton de Chaumonten-V exin, 1891, p. Renaissance française dans le Parisis et le Vexin, p. 54-56.

10 ; La

iSq

« Pour xxxin bûches de chesne à faire les pillottis soubzle pillier attendant « de la grosse tour, pour la façon et guisage des dicts pillotis. xix s. m d. »

Pierre de Montheroult fut-il jugé incapable de continuer à diriger les travaux, ou était-il mort, et la Fabrique fit-elle alors appel à Jehan Grappin pour le remplacer ? Ou, encore, renonça-t-on à poursuivre la construction de la tour du Rosaire sur les plans de Robert Grappin, et son fils reçut-il la mission d'en dresser de nouveaux ? Quoi qu'il en soit de ces diverses hypothèses, sur lesquelles il y a toutes raisons de revenir, on retrouve, en 1 558, le nom de Jehan Grappin dans les Comptes de la Fabrique :

« 1558-127. A maistre Jehan Grappin, maistre masson de la dicte église, « pour avoir vacqué à l'opération des œuvres d'icelle par ijc lxj jours à raison de X sols par jour vixx xi.. xvs. »

Le fils de Robert Grappin a donc succédé à Pierre de Montheroult, comme maître d'œuvre de l'église. On remarquera le salaire quotidien qu'il touche : le double de celui de son père et de celui de son prédécesseur. Ne faut-il point voir là une preuve de son autorité et de sa réputation ?

De i56o à 1569, il se produisit probablement une suspension des travaux de l'église. Libre, Jehan Grappin retourne à Magny, achève les chapelles méridionales de la nef de l'église, et commence la vaste chapelle seigneuriale du transept que Pierre Le Mercier terminera en i56i. Il va aussi à Montjavoult et construit le portail méridional de l'église qui ressemble fort, en réduction, au portail du nord de Saint-Gervais et Saint-Protais.

La construction du pupitre ou ambon formant la clôture du chœur de Saint-Gervais et Saint-Protais, qui dura trois ans, iSôg-iôya, ramène le maître maçon à Gisors. Plusieurs passages des Comptes se rapportent à cette entreprise :

« 1569-1570 — 167. A Jehan Grappin pour deux voyages par luy faicts à « Vernon pour choisir de la pierre à la carrière pour besongner au pipitre, luy a a esté baillé lxxxs. »

« 1570-1571 — 168. Les dits trésoriers ont payé à maistre Jehan Grappin, « maistre maçon, conducteur de l'œuvre d'icelle église, sur tant moings du « marché faict avec luy par messieurs les officiers de la ville et plusieurs bour- « geois pour le parachèvement de l'œuvre du pipitre de la dite église jouxte ses « quittancesduxxvijuingetxvisept.mil vc i.xxj ijc xxi liv. xij s. »

« 1 571-1572 — 175. Payé à maistre Jehan Grappin sur le marché et accord « qu'il a fait avec Messieurs les trésoriers pour la façon du pipitre suivant « l'ordonnance un c. liv. »

Jehan Grappin construisit vers ce temps le butfetd'orgues(i), auquel Dorival, qui faisait, vers 1629, la description versifiée de l'église, consacre de nombreux

(i) Le buffet d'orgues fut reslauri; en 1649, et siii)[)rimé en 177^.

Retour

de Jehan Grappin

à Gisors.

Travaux

."i .Saint-Gervais et Saint-Protais.

Jehan Grappin retourne à Magny.

L' ambon (le Saint-Gervais et Saint-Protais.

Le buffet d'orgues

œuvre (le Jehan Grappin.

vers, desquels il convient de citer les suivants, pour les renseignements qu'ils contiennent sur cette œuvre, fort admirée :

« Le buffet qui soutient cette puissante charge « Partout est enrichy, si spacieux et large « Qu'en tous les temples saints esclairez au soleil « En une beauté pareille on ne voit son pareil.

Après avoir dit qu'en haut du monument se voient les armes de France et des anges tenant une trompette, un soleil d'or, une étoile, une statue de la Vierge et les figures des

« Deux heureux patrons par compas escartez,

Dorival décrit ainsi le motif décoratif principal :

Deux colonnes portant l'ordre corinthien,

Et deux autres pilliers font l'assuré soutien

D'un pupitre remply d'autant belles figures

Que l'on en puisse voir, pour les hautes cambrures

Des cercles estoillez. — Icy diversement

Chacun pourtraict humain jouant d'un instrument

L'un bat un tambourin, l'autre sonne trompette

Pince un luth, touche fluste, anime une musette,

La cimballe annellée accorde en ce bel air ;

L'autre d'im livre ouvert fait feinte de porter ;

^L'^is sur tous un David et l'heureuse Cécille

Ensemble s'accordant et chantant entre mille

Assis égallement, marient leurs doux f redons

Aux refrains gracieux de leurs saintes chansons (i).

Pendant l'exercice 1572-1573, Jehan Grappin construit la chapelle pour la de Gamaches fondation de laquelle Nicolas de Gamaches avait fait un legs. Il fut payé pour

cette entreprise au « maistrc maçon de l'œuvre » la somme de 323 livres et I 5 sous.

Au cours des années 1574 et 157G, fut construite la vis de la tour. Pour ce travail Jehan Grappin reçut 246 livres. On voit figuier dans les Comptes, à coté de son nom, celui d'Etienne Grappin, son fils, auquel il est donné un salaire de trois sous par jour. Il touche 17 livres et 17 sous pour 1 19 jours de travail. A cette dernière date, les Comptes font mention d'un maître maçon du nom de Borgnet (ou Bocquel), qui parait adjoint au maitre d'œuvre ou associé avec lui pour ce travail de la vis.

Deux ans après, apparaît un nouveau nom de maître maçon, Barbier, qui fait de l'entreprise à côté de Jehan Grappin. « Il fust arresté, lit-on dans un

(1) Manuscrit iiiiblié par Blanquart et Régnier.

« passage des Comptes de l'exercice 1578-1579, par l'advis des dits habitans « que l'on feroit ung pulpitre de pierre enrichy suyvant le pourtraict qui lors en « fust faict », pupitre destiné à supporter les orgues. Comme il avait été décidé que « l'embassement » du pupitre serait de pierre de Vernon, le maître d'œuvre fut envoyé au dit ^'ernon, « le jour de la Magdelaine » pour choisir « de la pierre commode » ; les trésoriers lui allouaient 3o sous pour sa peine et ses frais de voyage.

En i58o, Jehan Grappin passe avec maître Anthoine Le Sueur, « procureur commun au d. Gisors », par devant m" Jehan Coings, notaire royal à Gisors et maître Jehan Bucquet, son adjoint, un marché (i) où il est qualifié « maistre architecteur et sculpteur », pour l'exécution d'un contretable de pierre de Vernon, de cinq pieds de large et trois de haut, dont il fit le « modelle et pourtraict » destiné à la chapelle Saint-Louis de la confrérie fondée par les gens de justice et officiers du bailliage ; le devis s'en élevait à 80 livres.

Le 27 février i583, les trésoriers de l'église paient une somme de cent sous à Jehan Grappin pour un travail indéterminé.

Le nom du maître ne reparaîtra plus qu'une seule fois, et quinze ans après, en 1598, dans les Comptes de l'église :

« 1 598-254. 16 mai, à Jehan Grappin maistre maçon et à Bocquet pour leur « peine et pierre qu'il a convenu pour racoustrer le pillier du pupitre i escu « i.vnj s. »

Pourtant, en 1587, la Fabrique avait décidé de faire achever la tour du Rosaire; elle chargeait de l'entreprise un maître maçon de Gisors, Adrien de Montheroult, le fils ou le frère peut-être de Pierre de Montheroult (2), qui avait succède' à Robert Grappin comme maître d'œuvre de l'église. Le 11 septembre i588, Adrien de Montheroult touche soixante sous pour avoir « faict et dressé le devis de ce qu'il convient faire à la tour » ; et, le 1 1 février 1 589, il conclut un marché pour l'exécution des travaux. D'après les Comptes de 1589 et 1591, on toise la « besongne » faite par Adrien de Montheroult. Mais les travaux sont tout à coup interrompus par ordre du gouverneur de la ville et du château de Gisors pour la Ligue, Christophe d'Alègre, sous le prétexte que M l'on pourroit élever du canon dessus d'où l'on battrait le château ». Et la tour est ainsi restée définitivement inachevée.

La tour du Rosaire a été mise par les divers historiens de l'église de Gisors au compte de Jehan Grappin; et cette œuvre superbe place ainsi ce maître maçon hors de pair. « La tour, a écrit Léon Palustre, fait le plus grand honneur

Le rétable

de la

chai)elle Saint-Louis.

Reprise des travaux de la tour du Rosaire.

.•Vdrien de Montheroult

(1) Blanquart : Les métamorphoses d'un bas-relief. Gisors, plaquette de 6 pages; 1893.

(2) Adrien de Montheroult, au mois de février 1591, donna en mariage sa fille Perette k un maître maçon de Dangii, Jehan Bessin, auquel on pourrait attribuer la chapelle fort remarquable par son architecture, que Guillaume de Monimorency-Thoré, fils cadet du cél^bre connétable Anne de Montmorency, fit ajouter à l'église de ce village, pendant le règne de Henri III.

« à l'architecte qui tout en se montrant fidèle disciple de Vitruve n'a pas cessé « d'être original (i). » Louis Régnier n'hésite point, devant cette construction, à évoquer le nom de Jean Bullant, dont Jehan Grappin apparaît ici l'émule. « Dans l'entablement, traité avec un soin minutieux et une perfection accomplie, « Jehan Grappin, dit-il, a voulu sans doute nous donner en quelque sorte un « résumé de ses connaissances classiques. La frise, entre les triglyphes de « laquelle alternent des bucranes et des patères, montre la précaution d'obvier « à toute apparence de monotonie, de même qu'à la corniche mutules et « denticules sont réunis pour couronner dignement un tout aussi parfait. Et ce « qui frappe, à côté de cette quasi résurrection de l'antiquité, c'est une variété « qui égale, si même elle ne la dépasse, celle de Jean Bullant. » Quel est le maître d'oeuvre La question de l'attribution précise de la tour du Rosaire semble pourtant Ide la tour du Rosaire ? ^^^^^ difficile à résoudre. Cette partie de l'église est-elle l'œuvre de Robert Grappin ou celle de son fils? La qualité la plus évidente de la construction est sa parfaite harmonie de proportions, et son unité architectonique. De sa base à sa partie supérieure, toute l'ordonnance et toute l'ornementation appartiennent à un plan unique, suivi scrupuleusement dans tous ses détails, malgré le long temps apporté à l'exécution des travaux, restés néanmoins inachevés. Ce n'est point là une particularité ; on en trouve de nombreux exemples dans des édifices plus importants encore, et plus fameux. Or, les Comptes de la Fabrique pour l'exercice 1641 fixent à cette date le commencement des travaux sous la direction de Robert Grappin; et l'on vient de lire qu'en i556, soit quinze ans après, la construction donnait des inquiétudes sur sa solidité assez en péril pour motiver une consultation de deux maîtres maçons parisiens. Si, à ce moment, on ne démolit point ce qui avait été déjà bâti, — et rien, dans les Comptes, ne le fait supposer, bien au contraire, — la tour serait donc l'œuvre de Robert Grappin. Mais, d'autre part, en ce cas, l'exclusion de Jehan Grappin de la direction des travaux de construction de la tour élevée d'après les plans de son père, la nomination d'un maître d'œuvre étranger à la famille, Pierre de Montheroult, puis l'apparition dans les Comptes, en iBSg et iSgi, d'un parent de celui-ci, peut-être son fils ou son frère, Adrien de Montheroult, chargé de l'entreprise de l'achèvement de la tour, alors que Jehan Grappin est encore vivant, paraissent des faits étranges et inexplicables, tant ils sont en contradiction avec les traditions, les mœurs corporatives et professionnelles, partout respectées

Attributiop vraisemblable

L'hypothèse la plus vraisemblable, la plus logique, la plus conforme aux

documents, ne serait-elle pas que Robert Grappin, avant de mourir, put, lui-

de la tour du Rosaire même, mener son œuvre jusqu'au point où elle fut arrêtée définitivement,

a Robert Grappin. ^^ j^j ggg^pjjj^j ^j^si cette unité et cette harmonie admirables, qui donnent la

sensation, immédiate et intense, d'une création d'un seul jet? Mais voudra-t-on

(i) Léon Palusthe : La /Renaissance en France, t. H, p. 206.

LKS MAITRES DU VEXIN

admettre qu'un simple maître maçon-tailleur de pierre provincial ait devancé, d'autant d'années, Jean Bullant et Philibert de l'Orme dans l'application, hardie et en grand, des ordres classiques les plus majestueux ? Il le faut bien, cependant; car la tour du Rosaire de Saint-Gervais et Saint-Protais de Gisors n'est point l'unique exemple de cette application. L'Hôtel de Ville de Paris a sa façade achevée en grande partie depuis quelques années; Saint-Eustache est déjà commencé. Et ce sont là œuvres d'autres maîtres maçons-tailleurs de pierre !

De son mariage avec Anne Doucet, Jehan Grappin eut deux fils : Etienne, dont le nom figure dans les Comptes de la Fabrique de Saint-Gervais et Saint-Protais, une seule fois; et Jehan II, qui suivit également la carrière paternelle de maçon.

On attribue à Jehan II Grappin l'église des Feuillants, de Paris, dont Henri IV posa la première pierre en i6oo, et qui fut continuée de 1602 à i6o5 par le gendre du maître, Achille Le Tellier, et terminée en 1624 par François Mansart, l'auteur du portail.

Jehan II Grappin épousa Jacqueline Lambert qui lui donna, en outre de la femme de Le Tellier, deux fils : Gervais et Jehan III, tous deux maîtres maçons; ce dernier mourut le 21 juillet 1621.

Robert Grappin avait deux frères, aux prénoms de Michel et Jacques, qui furent également des maîtres maçons. Ils travaillèrent, sous ses ordres, aux travaux de Saint-Gervais et Saint-Protais. Michel figure dans les Comptes de l'année 1547, et Jacques dans ceux des années 1548, i552, i553. Mais l'un et l'autre paraissent être restés ses subordonnés; ils n'acquirent point de notoriété.

La dynastie des Le Mercier (i), maîtres maçons et architectes, ne compte pas moins de huit membres, qui ont exercé le métier, sans interruption, pendant plus d'un siècle :

Pierre Le Mercier, né à Pontoise, à une date encore ignorée, maître d'œuvre de Saint-Maclou et de Notre-Dame, à Pontoise, qui commença, sur ses plans, la construction de Saint-Eustache, à Paris, et mourut le 21 mai 1570(2);

Nicolas Le Mercier, fils de Pierre, né en 1541 et mort en 1637, successeur de son père à Saint-Maclou et à Notre-Dame, qui travailla beaucoup dans le Vexin ;

Denis Le Mercier, qui fut associé avec çelui-ci pour divers travaux, et dont la filiation ne peut être établie;

La descendance de Jehan Grappin.

Les frères de Robert Grappin.

La dynastie des Le Mercier.

(i) Dans les documents et inscriptions lapidaires concernant les premiers membres de la famille, on écrit indifféremment : Mercier, Lemercier et Le Mercier.

(2) L'église Notre-Dame de Pontoise possède une pierre tombale, malheureusement mutilée, qui porte cette inscription :

« Cy gist le corps de honeste personne Pierre Mercier, en son vivant m" masson de l'église de céans, « et trespassa le dimanche de la Trinité xxi* jour de may mil V i.xx.

« Et Jehanne Fourmont, se femme, laquèle deceda le . . . jour de mil V... Pries Dieu pour

« leurs âmes. »

Saint-Macloii de Pontoise.

Construction du bas côté nord.

Christophe Le Mercier, maître maçon à Paris, dont le nom n'est connu que par un acte de vente à Baptiste du Cerceau, le 1 1 novembre 1584, d'une moitié de maison ;

Jacques Le Mercier, fils de Nicolas, né à Pontoise vers i585, le célèbre architecte du Val-de-Gràce, du château de Richelieu, etc., mort le 4 juin 1654;

François Le Mercier, dit le Jeune, frère de Jacques, architecte de Louis XIII, dont l'état civil ne peut être établi ;

Charles David, qui épousa Anne Le Mercier, proche parente de Nicolas, travailla à Saint-Euitache et mourut le 4 décembre i65o, à l'âge de 98 ans (i).

Le fondateur de cette brillante dynastie, Pierre Le Mercier, a attaché son nom à la reconstruction de Saint-Maclou, de Pontoise, décidée à la fin du xv' siècle.

Après avoir fait élever la façadeet le clocher en style ogival flamboyant, dans la seconde moitié du xv" siècle, entre 1460 et 1476(2), la Fabrique se préoccupa, en ibib, d'agrandir l'édifice, qui se composait d'une nef unique, par la construction de deux galeries spacieuses et d'une rangée de chapelles latérales, et par la réfection de la inuraille septentrionale de la nef (3). Le gros œuvre de cette partie du monument devait être terminé au plus tard vers 1640, d'après les renseignements fournis par un acte notarial du 11 août i543, mentionnant l'existence d'une maison « où naguères auroit esté un appentilz servant de loge « aux maçons besongnans en la dicte église Sainct-Maclou », et par l'inscription placée sur un des vitrauxde la chapelle de la Passion, portant la date de 1 545 (4).

Les travées de la nef élevées à la Renaissance sont formées d'un arc en cintre surbaissé, garni d'un grand nombre de moulures et soutenu par des colonnes isolées. Chacune de ces colonnes est flanquée d'un pilastre qui reçoit les nervures et les arcs doubleaux des voûtes. Les chapiteaux des pilastres adossés aux travées du nord sont rehaussés de figures humaines et de bouquets de feuillages. Au-dessous de leur bague est une feuille d'acanthe placée au milieu d'un triangle. Les pilastres des travées du sud sont couronnés par des têtes d'anges, entourés de feuillages et par des chapiteaux composites. Le troisième pilier est orné d'un bas relief représentant la légende de saint Eustache.

Le bas côté nord se compose de deux galeries parallèles séparées par une file de cinq colonnes, aux chapiteaux et tailloirs d'une décoration aussi originale que gracieuse : figures d'hommes, d'enfants, de satyres, de chimères, têtes de

(i) En l'église Saint-Eustache se voyait autrefois cette épitaphe :

« Cy devant gist le corps d'honorable homme Charles David, vivant juré du roy es œuvres de « maçonnerie, architecte et conducteur du bâtiment de l'église de céans, lequel, après avoir vécu avec « Anne Lemercier, sa femme, l'espace de cinquante trois ans, est décédé le 4' jour de décembre 1650, « âgé de quatre vingt dix huit ans. >

(2) Eugène Lefèvre-Pontalis : Monographie de. l'église Saint-Maclou de Ponloise, gr. in-4', i888.

(3) Louis RÉGNIKR : Ibidem, p. 22.

(4) E. Lefèvre-Ponulis : Ibidem, p. 19.

Portail sud de Saint-Maclou, a Pontoise Œuvre de Pierre Le Mercier

chevaux, etc., entourées de feuilles et de feuillages. Dans ce bas côté s'insèrent cinq chapelles latérales d'une belle ordonnance architecturale, et ornées de clefs pendantes très richement ornées.

Le bas côté sud est une simple galerie flanquée de quatre chapelles latérales; Construction

les voûtes, séparées les unes des autres par des arcs doubleaux en cintre ^" ^^^ <^ôté sud. surbaissé, appuient leurs nervures croisées d'un côté sur les colonnes de la nef, de l'autre sur des pilastres d'ordre corinthien accompagnés de colonnes cannelées, et se font remarquer par des clefs de voûte d'une grande délicatesse d'ornementation.

Léon Palustre attribue à Pierre Le Mercier l'exécution de ces travaux, et L'œuvre

motive cette attribution par le document suivant des archives de la F'abrique de Je Pierre Le Mercier. Saint-Maclou : ^ Saint-Maclou.

« 25 septembre i552. Marché passé devant Le Dru nottaire à Pontoise, « faict entre maitre Jean Hébart licenciées loix, Christophe Sauvoye, marguil- « liers et Jean du Saulx receveur de la fabrique de Sainct Maclou de cette ville « d'une part et Pierre Le Mercier maître maçon en pierre de taille demeurant « aux fauxbourg dudit Pontoise pour la construction du dosme sur la tour de « l'église, lequel sera de cinq toises de haut en pierre de Saint-Leu, moyennant « la somme de 525 livres tournois qui luy sera payée au fur et à mesure qu'il « besoignera ledit ouvrage (i). »

Ce marché paraît indiquera l'érudit historien que Pierre Le Mercier devait être depuis longtemps maître d'œuvre et entrepreneur de Saint-Maclou : « Quel « autre que lui, dit-il, a pu élever les deux nefs septentrionales, dont le style se « retrouve dans les parties qui lui appartiennent sans contestation ?» Louis Régnier partage l'opinion de Léon Palustre. Mais elle a trouvé un adversaire dans l'auteur de la monographie de Saint-Maclou, qui objecte que, dans le cours de l'année 1541, le maitre d'œuvre de Saint-Maclou était, non point Pierre Le Mercier, mais Jean Delamarre, qui prenait à l'entreprise, à cette date, d'importants travaux pour la consolidation de la partie supérieure de l'abside, et la restauration du clocher central démoli, en iSog, par un ouragan, lesquels travaux durèrent six ans. Louis Régnier réplique à cette objection en faisant remarquer qu'elle est un argument bien plutôt en faveur que contraire à la thèse de Léon Palustre, la partie de l'église restaurée par Jean Delamarre étant d'un style absolument différent de celui de la partie méridionale attribuée à Pierre Le Mercier.

Le maître pontoisien a fait là œuvre de grand artiste, à l'imagination féconde en ordonnances architecturales d'une rare beauté, et en inventions décoratives d'une originalité, d'une fantaisie et d'une élégance extraordinaires.

(i) Archives de la Fabrique de Saint-Maclou de Pontoise, liasse l, pièce n" 34 : Document publié par E. Lefèvre-Pontalis, iiid., p. 152.

Nicolas Le Mercier, à Saint-Maclou.

La porte du croisillon sud.

Avant de mourir, Pierre Le Mercier, qui, sans doute aucun, était fort âgé, dut laisser à son fils Nicolas la tâche de terminer la construction nouvelle, car il n'a pu élever que les travées du nord de la nef; mais il aura en lui un successeur qui respectera finalement sa pensée artistique, et suivra avec fidélité ses plans. Seule, l'exécution, confiée à des tailleurs de pierre moins habiles, sera inférieure, et fera regretter que diverses circonstances aient fait différer de plus de vingt ans l'entreprise des travées du sud, sur lesquelles on lit les dates successives de i566, iSyo et 1578.

On accède dans le bas côté sud par un petit portail qui, à l'opinion de l'auteur de la monographie de Saint-Maclou, doit avoir été élevé entre l'année iSyS, date de la construction de la chapelle voisine, et Tannée i583, date de la dédicace de cette partie de l'église. Ce portail est formé par une arcade cintrée dont les claveaux .sont ornés de deux figures d'anges tenant une couronne d'une main, et une palme de l'autre. Les piédroits sont ornés, chacun, de deux colonnes cannelées, à chapiteaux corinthiens, séparées par des niches à dais d'une grande élégance, et qui soutiennent une corniche ornée de feuillages et de moulures très délicates. De cette corniche s'élancent, encadrant une large fenêtre à archivolte cintrée, que décore une tête d'ange, quatre pilastres supportant une frise à bouquets de feuillages et une corniche à médaillons ; et, à l'angle du mur, un large pilastre, couronné par un superbe chapiteau composite, délimite la belle ordonnance architecturale du portail sud, en continuant celle de la face méridionale.

Extérieurement, les deux bas côtés de Saint-Maclou présentent des dispositions architecturales et décoratives d'un grand caractère artistique. L'élévation du bas côté nord se compose d'une série de sept larges baies séparées par de grands pilastres faisant façon et rôle de contreforts, ornés, au milieu du fût, d'un bouquet de feuillages encadré d'un losange, et couronnés par des chapiteaux dont la corbeille est ceinte de figures humaines au milieu d'arabesques; des cartouches contiennent des emblèmes funéraires variés. La corniche est formée par des moulures très simples, mais d'un ferme profil. L'élévation du bas côté sud présente peu de différences, sinon l'adjonction au couronnement de la façade d'une frise gracieuse de palmettes et de fleurs, et d'une série pittoresque de gargouilles à corps de femme, de satyre ou de chimère, revêtu de feuillages.

Au chevet de'ce bas côté s'ouvre la porte du croisillon sud, œuvre d'une rare élégance, terminée en i566, date inscrite dans un cartouche près de l'angle du mur. Deux colonnes, au fût mi-partie nu et mi-partie orné de tiges de lierre, aux chapiteaux de feuilles d'acanthe, soutiennent une large frise à rinceaux s'enroulant autour de têtes d'enfants. L'archivolte, portée sur des pilastres d'ordre corinthien^ a un décor délicat de rinceaux et de volutes ; et le fond des écoincons est un relief délicat de rameaux de chêne et de lauriers

La porte ilii croisillon nord.

entrelacés. Cette porte a subi une déplorable mutilation. Laplate lorme qui le précède devait être surmontée d'un porche ouvert; la preuve en est les deux colonnes corinthiennes à fût couvert de feuillages, la base d'un groupe de colonnes sur l'angle du perron, et l'amorce d'une des arcades (i).

Au pied du croisillon nord, et donnant accès dans le bas côté nord, est une autre porte Renaissance, non moins belle que la précédente, dont la construction date de celle delà partie septentrionale de l'église, environ 1540. Deux pilastres, à légère saillie, ornés de fines arabesques, supportent une frise de rinceaux et de figurines. Au-dessus s'élève une sorte de fronton fleuronné, avec cartouche enrubanné, qu'accompagnent deux candélabres servant de piédestal h des statues. L'archivolte plein cintre, à caissons, appuyée sur des piédroits couverts d'arabesques, encadre deux vantaux, et un tympan de boiseries, où se voit un motif décoratif en haut-relief de deux figures d'apôtres insérées dans des édicules, et de deux anges. Des colonnes cannelées, dont les chapiteaux composites servent de bases à des niches à dais, encadrent majestueusement la porte et la fenêtre cintrée, à meneau et oculus, qui s'ouvre au-dessus.

L'architecture de la Renaissance se montre encore, à Saint-Maclou, de Le dôme du clocher, brillante façon, dans le dôme du clocher, élevé en 1 552, par Pierre Le Mercier, en forme de coupole à huit pans, reposant sur un soubassement ajouré de quatre baies plein cintre, et flanquée de quatre clochetons à colonnettes, que de légers arcs-boutants relient à un clocheton supérieur, dressé hardiment sur la coupole.

Avant d'entreprendre les travaux de Saint-Maclou de Pontoise, Pierre Le Mercier avait commencé, à Paris, la construction de l'église Saint-Eustache, un des édifices religieux les plus importants et les plus typiques de la Renaissance. Un mystère profond enveloppe encore l'origine de cette superbe création architecturale, ainsi que les circonstances qui firent du maçon pontoisien son maitre d'œuvre, présumé en toute vraisemblance d'après les analogies frappantes d'ordonnances et d'ornements constatées entre les deux monuments par leurs historiens sérieux, et du fait de l'exécution des travaux, pendant la période la plus active, aux xvi° et xvn° siècles, par un allié de la famille Le Mercier, Charles David, mari d'Anne Le Mercier, probablement une nièce de Nicolas.

On sait pertinemment que la cérémonie solennelle de la pose de la première pierre de Saint-Eustache eut lieu le ig août i532; mais c'est le seul renseignement historique qui nous soit parvenu de ce temps. Des inscriptions lapidaires placées çà et là dans l'église, sur des piliers et des pilastres : i534, iSSy, 1541, 1642, 1645 et 1578, permettent de suivre les phases successives dç la construc-

Pierre Le Mercier.

à Saint-Eustache

de Paris.

(i) E. LEFkVBE-PONTALls : Ibidem, p. 104..

Saint-Eustache

attribué faussement

au Boccador.

Analogies d'éléments

architecturaux

et décoratifs

entre Saint-Eustache

et Saint-Maclou.

Concordance

chronologique

des travaux

de Saint-Eustache

et de Saint-Maclou.

Nicolas Le Mercier, à Saint-Eustache.

Charles David à Saint-Eustache.

tion, ses trois périodes d'activité et de chômage. Une première campagne dura quinze ans environ, de i53o à i545; les travaux furent repris de 1578 à i58o; et, après une interruption de quarante ans environ, on ouvrit de nouveaux chantiers en 1620, pour terminer enfin l'édifice, qui n'en est pas moins resté inachevé.

La légende du panitalianisme artistique ne pouvait épargner Saint- Eustache. Au milieu du xix" siècle, il en était fait honneur, pour la première fois (i), à Dominique de Cortonne, dit le Boccador, sur la simple observation que les travaux en commencèrent à peu près vers le même temps où ce deviseur de plans italien élevait la façade « gothique » de l'Hôtel de Ville de Paris, qui devait être démolie quelques années après, à la suite des protestations de la population parisienne. Comme l'a écrit avec éloquence Léon Palustre (2), « le « véritable architecte de Saint-Eustache, loin de venir d'au delà les monts, est « simplement descendu de la haute colline de Pontoise où les premiers « agrandissements de Saint-Maclou avaient été pour lui un éclatant succès ».

Non seulement le hardi historien de la « Renaissance en France », mais l'érudir auteur de la monographie de Saint-Maclou ont établi, avec une grande sagacité, les répétitions nombreuses, dans les constructions nouvelles de l'église de Pontoise, d'éléments architecturaux et décoratifs créés à Saint-Eustache, qui donnent à cet édifice un caractère de si grande originalité. La chronologie des travaux, ici et là, semble également correspondre, avec une précision remarquable, aux intermittences d'activité et de chômage, signalés dans les deux monuments par les inscriptions lapidaires qui, heureusement, remplacent, pour esquisser leur histoire sommaire, les documents d'archives disparus :

De i525 à i532, construction à Saint-Maclou, par Pierre Le Mercier, du bas côté nord, et de la porte du croisillon nord;

De i532 à 1545, première campagne de maçonnerie et taille de pierre à Saint-Eustache : croisée et quatre premières travées du côté de l'orient, élevées par Pierre Le Mercier ;

De 1545 à 1578, pendant le chômage du chantier parisien, construction, à Saint-Maclou, par Pierre Le Mercier, du dôme du clocher, et par Nicolas, son fils, qui lui a succédé comme maître d'œuvre, du bas côté sud, de la petite porte de la façade, et de la porte du croisillon sud ;

A partir de 1 678, après l'achèvement des travaux de Saint-Maclou, deuxième campagne à Saint-Eustache, sous la direction tout d'abord de Nicolas Le Mercier, puis de Charles David, son parent par alliance.

Saint-Eustache est, de toutes les églises de Paris, Notre-Dame exceptée, la plus haute gX la plus vaste. L'édifice mesure 88"',48 de longueur sur 42'", 74 de

(i) Victor Calliat et Lekoux de Lincy : Saini-Eustache de Paris, in-folio, 1850. (2) Léon Palustre : La Renaissance en France, 8" livraison, t. II, p. 129.

ai V

■al u

largeur au transept. La grande voûte de la nef s'élève à 33", 46 de hauteur sous clef. Le plan de l'église est la croix latine, avec trois grands portails, deux collatéraux d'une largeur de six mètres, contenant dix chapelles, et un chevet en rond-point avec quinze chapelles, d'après le plan primitif. Les trois parties de l'élévation, chapelles, collatéraux, maîtresse voûte, s'étagent les unes au-dessus des autres, éclairées par quatre rangs d'ouvertures qui distribuent la lumière en abondance. Du portail occidental au transept, on compte cinq travées ; avant la construction de ce portail au xvni" siècle, il y en avait une de plus; dans le chœur trois en longueur, et dans l'abside cinq en pourtour. Les arcs et les baies sont partout en plein cintre, excepté à l'abside où l'ogive règne dans les grands arcs du premier ordre et dans les fenêtres supérieures. Quarante-huit piliers libres et autant d'autres engagés dans les murs latéraux, tous polygonaux, et partagés dans leur hauteur en plusieurs étages de pilastres ou de colonnes de divers ordres, soutiennent la retombée des arcs des voûtes en plein cintre, sauf celles du fond du chœur où le rapprochement des points d'appui a fait adopter l'arc brisé. Dans la grande nef et dans les chapelles, à ces arcs viennent s'ajouter des arcs supplémentaires, liernes et tiercerons, qui fractionnent l'intrados de la voûte en compartiments nombreux de dispositions variées, et à l'intersection desquels se multiplient les clefs pendantes.

Extérieurement, l'allure de l'édifice n'est pas moins fière, ni moins imposante. Les portails du nord et du midi, au transept, se dressent majestueusement à une hauteur considérable, et présentent une ordonnance architecturale d'une rare richesse. Pour maintenir les voûtes si élevées, des points d'appui nombreux et robustes étaient nécessaires. Des contreforts puissants, revêtus de pilastres variés, se dressent de toutes parts sur les flancs de la construction ; les arcsboutants s'entrecroisent sur les collatéraux pour s'épauler mutuellement, et forment aux points de jonction des bras de la croix les plus pittoresques enchevêtrements d'arceaux et de piles. D'anciennes gravures nous ont transmis des vues de la façade principale construite aux deux tiers sur le plan original de Pierre Le Mercier, au milieu du xvui" siècle, lorsqu'elle fut démolie, parce que « son goût barbare choquait les yeux », pour faire place à la lourde création de Mansart de Jouy et Moreau. Elle était en parfaite harmonie avec l'édifice tout entier de dispositions architecturales et décoratives. Quatre contreforts colossaux, divisés, aux divers étages, en autant d'ordres complets, partageaient cette façade en trois travées dans lesquelles s'ouvraient et s'ajouraient les portes, les fenêtres et les rosaces, et dont les deux de côtés devaient servir de bases à de hautes tours.

Dans son ensemble, Saint-Eustache est une église à l'ossature de type ogival, recouverte d'une parure Renaissance. Des grandes cathédrales du Moyen âge elle a la hardiesse et la majesté de construction; des monuments civils du xvi" siècle, elle a la fantaisie, la grâce et l'élégance de l'ornementation sculpturale. Et l'on ne saurait en imaginer une plus luxuriante, plus délicate et plus

l'icirc Le Mercier

maître d'œuvre

présumé

de l'ancienne église

Notre-Dame

de Pontoise.

Autres œuvres

])rol)al)ks

de Pierre Le Mercier.

fine. Le portail méridional peut être mis en parallèle, semble-t-il, avec n'importe quelle partie de la façade de la Chartreuse de Pavie, le plus fameux parangon de ciselure de pierre en Italie, sans avoir à redouter la comparaison, à aucun point de vue.

En tout temps, sauf au moment de la démolition de la façade principale, l'œuvre superbe de Pierre Le Mercier a excité une admiration générale. « Ce « sera un des plus beaux bâtiments de l'Europe, écrivait le Père du Breul, en « 1612, dans son « Théâtre des antiquités de Paris », s'il peut être parfait « comme il a été commencé; car rien n'y manque pour ce qui est de la « perfection de l'architecture, soit pour le haut exhaussement, les fenêtres et « les ouvertures, et aussi l'enrichissement de diverses frises et moulures de « toutes sortes et façons. Toutefois, pour la grande dépense qu'il y conviendroit « faire, il est demeuré imparfait jusques à présent. »

L'épitaphe de Pierre Le Mercier, placée dans l'église Notre-Dame de Pontoise, et oià il est écrit : « En son vivant mestre masson de l'église de céans », permet de supposer que le maître eut une certaine part dans la construction de cet édifice, aujourd'hui disparu, qui fut continué en son temps, et auquel on ajoutait, vers 1687, une ceinture de chapelles (i). Mais la destruction de la vieille église à la fin du xvi' siècle, et l'absence de tout document d'archives la concernant empêchent de donner à cette hypothèse un développement quelconque basé sur une critique sérieuse.

Pierre Le Mercier serait également l'auteur du porche de l'église de Champagne, édifié aux frais de la famille Villiers de l'Isle-Adam (2), et qui se fait remarquer par une ornementation assez originale, et d'une grâce charmante : angelots adossés aux frontons contournés, ou qui jouent pittoresquement dans les arceaux des dais ; bustes d'hommes saillant des frises ; chapiteaux dans le goût délicat des chapiteaux de Saint-Maclou de Pontoise.

Louis Régnier a émis l'hvpothèse que le beau portail de l'église de l'Isle- Adam, depuis longtemps attribué à Jean Bullant, pour l'élégance et la richesse de sa décoration sculpturale — , voussures chargées de dais, de statuettes, de rinceaux, de branches de feuillages — , est bien plutôt une œuvre de Pierre Le Mercier, dont il rappelle la manière exhubérante, que du maître des portiques d'Ecouen. La date de la construction de ce portail, iSSy, s'oppose, en effet, à l'attribution de la construction à Jean Bullant, qui n'avait guère à ce moment-là qu'une vingtaine dannées.

(i) Taii.i.kpied ; Recueil des Antiquilez et Si"gularilez de la ville de Pontoise, ville ancienne du pays de Vequecin Francoys, in-8', 1587, Rouen, rééclilion en 1876 par François et Henri Le rimrpentier.

(2) Abbc Grimot : Inventaire de V église de Cham-pagne, Bulletin de la Commission des antiquités et des arts de Scineet-Oise, 3* fascicule, 1883, p. 77.

LES MAITRES DU VEXIN l5l

L'église Notre-Dame de Pontoise, qui, en lôyg, a remplacé la vieille Notre-Dame de Pontoise

basilique détruite, « édifice peu remarquable, élevé à la hâte, et dont la tour attribuée

, 11. , ■ . • j L • »» -u »• à Nicolas Le Mercier,

présente quelque chose d assez caractérise pour servir de base a une attribution »,

serait une création de Nicolas Le Mercier, d'après Louis Régnier.

La production de ce maître paraît avoir été considérable dans la région de Œuvres

Pontoise. Louis Régnier, qui a fait, pour en dresser l'inventaire, une longue et de Nicolas Le Mercier profonde enquête sur place, communes par communes, lui attribue : "'^"* '^ Vexin.

La tour carrée de l'église de Chars, « aux contreforts qui se terminent par « des pilastres composites aussi caractéristiques que les enroulements de la frise « supérieure »;

Le porche d'entrée de l'église de Livilliers, « qui doit être à peu près « contemporain de la petite porte méridionale de Saint-Maclou » ;

A l'église de Cergy, le troisième étage du clocher couronné par une nouvelle flèche en pierre à clochetons, une partie des murs du latéral sud et la façade du porche au nord de la nef;

La nef et le porche de l'église de Marines;

Le porche de l'église d'Evecquemont, copie du porche de l'église de Marines;

L'église d'Epiais, « dont les chapiteaux composites répandus à profusion et « les entablements qui les surmontent rappelent la manière du fils de Pierre « Le Mercier », et dont la tour « est placée dans une situation identique à « celle de Chars et rappelle aussi les dispositions architectoniques » ;

Le chœur de l'église d'Ennery, « où l'architecte a copié si fidèlement ce « qu'il avait fait à Epiais, et dans la partie méridionale de Saint-Maclou de (( Pontoise, qu'il ne saurait exister le moindre doute sur son nom ; comme à « Epiais, le sanctuaire est éclairé par deux étages de fenêtres, les transepts sont « terminés par une rose et deux fenêtres géminées, et autour du chœur appa- « raissent les bustes des Apôtres et des Evangélistes ; le chapiteau composite fait « encore presque tous les frais de la décoration ; les colonnes étagées qui se « dressent aux angles de quelques piliers représentent seules l'ordre ionique (i). »

Le collatéral de l'église de Génicourt;

Le manoir de Launay, près de Nesle-la-Vallée, aujourd'hui démoli, « qui était de pur style Henri II et présentait beaucoup d'intérêt ».

(i) Le marché de construction, découvert par Seré-Depoin dans des archives notariales de Pontoise, et publié en appendice du volume : La Renaissance dans le Vexin et dans une fartie du Parisis par Louis Régnier, confirme l'attribution du sagace érudit. On y lit : « Du xxix" aoust 1578. Furent « présents (devant Levasseur et Moreau, notaires à Pontoise) Nicolas et Denis Les Merciers m" mas- « sons tailleurs de pierres demourans en ceste ville de Ponhtoyze, d'une part, et Charles Tupin labou- « reur à Ennery, à présent margulller de l'église et fabrique Saint-Aulbin dudit lieu, d'aultre part. « Lesquelles partyes es dits noms mesmes les dits marguillers en la présence et par l'advis et delibe- > ration de messire Guillaume Poisson, prebslre curé dud. Knnery, Pierre Bouresche dit le Coq, Pierre « Ocboissy, Charles Houlicourt, Jehan Daras et François Dcsmarets laboureurs demeur' audit lieu « rt'congniirenl et ccmfessirent avoir faiit et par ces présentes font enlr'eux le marilié de massonnage « tel qu'il s'ensuyt >

l52 CHAPITRE TROISIÈME

Le 25 novembre i5g4, par acte passé devant M'' Prévost, notaire à Pontoise, le gouverneur de cette ville, Charles d'Halaincourt, signait avec « Nicolas Le Mercier, masson, demeurant à la Foullerie », un marche pour la construction d'une citadelle au nord de Pontoise (i).

Quant à Denis Le Mercier, on ne sait encore de lui, documentairement, que sa participation aux travaux du chœur de l'église d'Ennery, en iSyS, avec Nicolas, et d'Epiais, en 1621.

Jacques Le Mercier appartient au xvii° siècle; il n'en saurait être question ici. Tout ce qu'il convient de dire, c'est que la gloire de cette grande famille d'artistes s'accrut par lui d'un œuvre considérable et varié, qui apparaît comme la continuation, logique, de l'évolution architecturale delà Renaissance, dont Pierre Le Mercier fut un des plus brillants initiateurs.

Et, ainsi, on a toutes raisons de revendiquer pour les Le Mercier, une place dans l'histoire de l'Architecture nationale, à côté des Chambiges, des Grappin, des F"rançoys, des Sourdeau, des Le Breton, des Le Prestre,etc., qui constituent de véritables dynasties de maîtres d'œuvre, maçons-tailleurs de pierre, dont notre pays a tous droits de s'honorer infiniment, et d'autant plus que ni en Italie, ni en Allemagne, nulle part, on n'en saurait trouver de pareilles. La France en a eu le glorieux privilège.

(i) Henri Le Charpentier : La Ligue à Pontoise et dans le Vexin français, p. 225.

D'après une ancienne lilhograpliif IMKRIELR UE L'ÉGLISE SALNT-ELSTACHE, A P.VRIS

Œuvre de Pierre Le Mercier

LES MAITRES CAENNAIS ^ ^ ^

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