HECTOR SOHIER — BLAISE ET ABEL LE PRESTRE
u commencement du xvn* siècle, un médecin, professeur du roi en l'Université de Caen, Jacques de Cahaignes, publiait en latin un livre consacré aux éloges des principaux citoyens de la ville (i). Il y a fait figurer trois architectes, Hector Sohier, Biaise et Abel Le Prestre, qui paraissent avoir été, à l'opinion de leurs . contemporains, les maîtres de l'Ecole caennaise d'architecture à l'époque de la Renaissance. Voici ce que l'écrivain dit de ces artistes :
« Dans cette partie de l'église Saint-Pierre, que nous autres F'rançais, « nous appelons cœur, ou pour mieux dire chœur, et dans les bas côtes, on « voit de superbes voûtes construites avec une grande perfection par Hector « Sohier. La perspective en est aussi étonnante qu'agréable. A l'entrée de « l'église, mise sous le vocable de Saint-Gilles, on voit un ouvrage artistement « travaillé, dû à Biaise Le Prestre ; les proportions en sont si bien conçues « quil est l'objet de l'admiration des gens de l'Art. De chaque côté de cette
(i) Jacobi Cahagnesi : Elogiorum centiiria ftima. Cidomi ex lypograpliia a Jacobi Bassi, 1609. Traduction d'un curieux publiée en 1890.
« belle demeure que fit créer Nicolas Le Valois, en son vivant le plus notable « des habitants de la ville, à cause de l'immensité de ses richesses, on remarque « deux colonnes rehaussées d'ornements d'architecture ; leur style est celui « qui était alors en vogue en France ; au-dessus, on voit également un grand « cheval que monte un géant. Ce sujet est en pied, et ressort en haut-relief avec « beaucoup d'art. Au-dessous se profilent, avec une saillie d'un pouce seulement, « nombre de petits personnages. Les proportions de toutes les parties de cet « édifice sont si heureusement combinées et répondent si bien à la grandeur de « l'ensemble que les plus fins connaisseurs ne peuvent se lasser de l'admirer. « Je ne dois pas non plus passer sous silence le nouveau morceau d'architecture « qui décore la porte d'entrée de ma modeste demeure.
« D'après Rémy Rosel, architecte de Paris, c'est moins à la composition « des matériaux qu'à l'art avec lequel ils sont travaillés qu'elle doit sa « supériorité sur tout ce qui existe à Caen en ce genre. Cette façade d'ordre « dorique, bien .symétriquement ordonnée, fut construite aux frais de mon « père, sous la direction d'Abel Le Prestre, fils de Biaise. Ce fut son dernier « ouvrage, car il mourut après l'avoir terminé ; mais les dernières oeuvres des « plus grands artistes sont en général les meilleures.
« Cet éloge deviendrait trop long si j'entreprenais d'analyser séparément « tous les mérites artistiques de ces trois monuments. »
Les documents d'archives découverts jusqu'ici sur Hector Sohier sont bien peu nombreux ; ils ne permettent guère de tenter même une simple esquisse de la biographie de cet architecte, qui, s'il avait été un artiste italien, remplirait de nombreuses pages dans le Vasari. Ils se bornent à trois extraits de la comptabilité de la "Ville de Caen (i), et à une quittance mentionnée dans les Requêtes du tabellionnage de Rouen (2).
« A Hector Sohier, maître masson en lad. ville de Caen, 4l.t. à lui « niaistre des œuvres « ordonnées par les gouverneurs, par ordonnance du 21 février 1 55 1, pour avoir de la ville de Caen ». « visité les tours de la ville pour savoir et entendre quelles réparations y « étaient requises et nécessaires, et de ce en avoir fait un devis.
« Au même, 5o 1. t. pour l'avance qu'il lui a convenu de faire suivant le « marché à lui fait pour la réparation de la maison de la ville de Caen, et « pour deux frontypes par luy fournies pour asseoir sur les deux quadrants des « deux costez de la ville.
« Au même, 5o 1. t., suivant ordonnance du 21 février i55i, pour avoir « fait et parfait sur le pont Saint-Pierre les œuvres et réparations par lui « entreprises.
Hector Sohier.
Hector Sohier
(i) Armand Beinet : Arlistes des xvi" et xvii' siècles. Bulletin de la Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, année 1897, p. 125-126.
(2) Ch. DE Ceaurepaire : Bulletin des Amis des monuments rouennais, année 1904, p. 151.
LES MAITRES CAENNAIS
« 10 octobre i554, fut présent Hector Sohier, tailleur de pierre, demeurant « en la paroisse Saint-Pierre de Caen, confesse avoir reçu de M° André Rageau, « trésorier et receveur général des finances extraordinaires et parties casuelles, « par les mains de Mathurin Béjault, commis du trésorier, la somme de 200 s. « ordonnée être baillée audit Soyer sur la besogne par icelluy Soyer encom- « mencée à faire audit chasteau dudit Caen » (i).
Hector Sohier, d'après les textes ci-dessus, était donc maître des œuvres de maçonnerie à la fois de la ville de Caen et du roi pour le gouvernement de Normandie. Il occupait professionnellement, par conséquent, une situation des plus honorables (2).
Pendant longtemps, cet artiste a été tenu pour l'architecte de tous les L'œuvre
édifices et hôtels de Caen, construits pendant la Renaissance. Une véritable d Hector Sohit-r. légende s'était formée sur ce nom et sur cette figure, enveloppés d'un mystère profond, presque impénétrable. Par suite de l'absence de tout renseignement biographique sur ses deux autres confrères, en dehors de la notice sommaire de Jacques de Cahaignes, Hector Sohier paraissait avoir rempli, à Caen et dans la Basse-Normandie, le rôle attribué par les Toulousains, en Gascogne et à Toulouse, à Nicolas Bachelier : celui d'un génie colossal, dont l'œuvre immense dépasserait les forces et les limites d'âge humain. Aujourd'hui, la critique historique a ramené son œuvre à des proportions qui sont celles de la production connue du plus grand nombre des maîtres les plus célèbres : trois édifices, dont un de paternité certaine, et les deux autres d'attribution vraisemblable.
Hector Sohier est le maître d'œuvre du chevet de Saint- Pierre de Caen, Lg chevet
l'une des plus belles et des plus originales créations de l'Art français, pendant de Saint-Pierre de Caen. la Renaissance, qui a suffi pour immortaliser son nom.
Un annaliste caennais, Charles de Bourgueville, sieur de Bras, a publié, au commencement du xvii" siècle, quelques renseignements sur les origines de la construction de ce chevet :
« En l'an i52i, fut commencé ce beau et magnifique rompoinc et les « voûtes de l'église Saint-Pierre de Caen, où il s'entresuyvit grand travail d'en « asseoir les fondements sur pillotis dedans la rivière d'Oorne, à cause du flot « et du refiot de l'eau.
« Cedit rompoinct est fait d'un œuvre aussy artificiel et singulier que l'on « puisse voir, spécialement à l'endroit des plates-formes, carneaux et chapelles,
(i) Cette quittance, d'après Ch. de Beaueepaire, porte une signature bizarre : H. tors et trois S liés ensemble, le tout enfermé dans un carré.
(2) En 1307, un maître maçon du nom de Jehan Sohier travaille aux réparations de la salle des Chevaliers du château d'Aire en Flandre. J.-M. Richard : Mahaut, comtesse d'Artois et de Bourgogne, 13021323, p. 274.
L'intérieur du chœur.
l56 CHAPITRE QUATRIÈME
« tant au dedans qu'au dehors de l'église, avec singulières hystoires et vistres « que les prolestants cassèrent en i562 (i). »
La date de i53o, qui se lit dans un cartouche placé au-dessous d'une fenêtre du choeur permet d'assigner l'année 1628 comme commencement des travaux de construction; et deux autres inscriptions, qui se voient sur la balustrade, en fixeraient la fin à l'année 154b. Quant à la date de i52i, donnée par l'annaliste caennais, elle doit se rapporter à la partie du chœur qui fut commencée en style ogival par un autre maître maçon, mort au cours des travaux, et que remplaça Hector Sohier.
Le chœur se compose d'un pavillon hexagone, à deux parties superposées, et de quatre édicules, à trois pans, à une seule partie, rangés deux par deux de chaque côté du pavillon. Deux pilastres en aplomb, accompagnés, au bas, d'un contre pilastre que surmonte un candélabre et, en haut, de niches à statues, portent sur un bloc épais de parpain, qui plongeait dans le lit profond de l'Orne et formait, ainsi, à l'édifice une base imposante. Ces pilastres divisent chaque pan du pavillon, et encadrent son double rang de baies — au rez-de-chaussée, de larges fenêtres plein cintre, à l'étage des œils-de-bœuf — , et se terminent, sur la balustrade, par des pinacles. De la base au sommet, sur les piédestaux, les fûts et les chapiteaux des pilastres, dans les dais et les socles des niches, dans les écoinçons des fenêtres, dans les entourages des œils-de-bœuf, sur les frises qui séparent les deux parties de la construction, dans les balustrades et dans les pinacles, ce n'est qu'une broderie, évidée, ajourée, ou appliquée, d'arabesques, de rinceaux, de festons, de guirlandes, de rosaces, de médaillons, de grotesques et d'animaux fantastiques qu'ont ouvrée des tailleurs de pierre d'une féerique habileté. Le même décor, superbe, orne les façades des chapelles, qui se relient à la nef par des arcs-boutants et des contreforts, dans le même style élégant et fleuri (2).
A l'intérieur du pavillon central et des chapelles, l'ornementation n'est pas moins luxuriante. Les voûtes, à nervures rédentées, à pendentifs fleuronnés, à tympans et caissons couverts de médaillons où sont représentées des scènes et des figures mythologiques (Nessus enlevant Déjanire, Vulcain forgeant les armes d'Enée, Cérès, Jupiter, Hercule, etc.,), religieuses de l'Ancien Testament (Moïse, le roi David, etc.), s'harmonisent de richesse décorative avec les piliers
(i) Les recherches et anliquités de la frovince de Neustrie, à f résent duché de Normandie, comme des villes remarquables d^icelle, mais flus spécialement de la ville et Université de Cacn, p.ir Charles de Bourgueviu.e, sieur du lieu de Bras et de Bricourt, chez Jean de Feurre, 1588.
(i) Les travaux d'édilité exécutés, dans les dernières années du xix" siècle, autour de l'éylise Saint-Pierre : la couverture du lit de l'Orne et l'établissement d'un boulevard ont singulièrement altéré la physionomie originelle, si pittoresque, de l'œuvre d'Hector Sohier. Le soubassement du chœur plongeait dans la rivière très profonde ; l'édifice en était ainsi fort surélevé ; et toute son ornementation fleurie recevait du contraste avec la nudité sévère de ce soubassement encore plus de richesse et de svelte élégance. Des lithographies de Ciceri et de Boys nous conservent heureusment l'image de ce qu'était autrefois le choeur de Saint-Pierre, tel que le grand architecte caennais l'avait bâti.
Dessin el lilhOKiapliie de E. Ciceri
CHKVKT de SAIXT-PII'^RRK, a Caen Œuvre d'Hector Sohier
Uessiii et lithographie de Manssoii
Salnï-Pierri':, a Caen Œuvre d'Hector Sohier
LES MAITRES CAENNAIS iSj
qui les soutiennent, et contre lesquels s'adossent tout un peuple de statues, de saints et de saintes insérés dans des niches aux dais rappelant par leurs silhouettes les candélabres et pinacles extérieurs, et aux soubassements de fines colonnettes, qui servent de piédroits à des fenestrages géminés et étresillonnés : piquant et gracieux mélange d'art ogival et d'art Renaissance, de paganisme, d'antiquité Juive, et de religion chrétienne.
La création originale d'Hector Sohier peut être mise en parallèle avec les inventions les plus fameuses des architectes de la Renaissance italienne, même avec la Chartreuse de Pavie ; elle les égale en richesse d'ornem,ents et les surpasse en beauté. Le chœur de Saint-Pierre de Cacn est un pur chef-d'œuvre d'architecture et de sculpture.
La partie Renaissance de Saint-Sauveur est attribuée à Hector Sohier, en L'église
raison de la ressemblance complète des fenêtres et des contreforts entre cette 'le Saint-Sauveur, construction et le chœur de Saint-Pierre (t).
Cette attribution est d'autant plus vraisemblable que la construction présente la particularité d'avoir été commencée, au même temps, par un architecte inconnu, dans le style ogival, et continuée dans le style Renaissance, sans avoir pu être achevée, il est vrai.
Dans la rue Caponnière, l'on admirait autrefois un vieil hôtel de physionomie très pittoresque, dont les superbes lucarnes, actuellement conservées au musée de la Société archéologique, rappellent beaucoup le dessin et l'exécution de certaines parties du chœur de Saint-Pierre, et évoquent le nom d'Hector Sohier.
Les documents sur la famille de Biaise et Abel Le Prestre ne sont pas plus j^es Le Prcstre. nombreux que ceux qui concernent Hector Sohier.
Ils se bornent à de simples mentions de noms relevés dans les Registres des Pasteurs de Caen (2).
(i) Gaston Lavai.ley : La Normandie monumentale, t. I, p. 60 : « Avec son clocher gothique et son abside Renaissance, Saint-Sauveur est en quelque sorte le sosie défiguré de Saint-Pierre. »
(2) Henri Prentout : Les Le Prestre, maçons caennais et les monuments de la Renaissance, in-8', Caen, 1906. « Le dimanche .XXIII' jour de juillet, au presche fait au Tripot à Blé par Monsieur Sylvestre, « ministre, ont été baptisez les enfants qui ensuyvent : le fils de Abel Le Prestre, maçon, et de « Catherine, sa femme, du Bourg L'Abesse, lequel a été présenté par noble homme Raoul Baillehache, i sieur de la Corderie, qui l'a nommé Daniel. »
« Le dimanche XXII' jour de juillet ont esté baplisés 4 enfants, i>ar Monsieur Sylveslre, ministre, « desquels enfants les noms ensuyvent : la fille de Richard Le Prestre, du mestier de maçon, et de « Guilemette, sa femme, du carlier de Vaugneux, laquelle a été présentée par Jehan Barton, dudist « métier de maçon, du cartier de Saint-Pierre, qui l'a nommée Marie et pour ce que ledit Richard, « père de ladite fille, n'a esté trouvé recepvable par le consistoire de l'église à faire les promesses « comme père, requises en pareil cas, il a substitué en sa place Maistre Abel Le Prestre, son frère, « lequel a fait lesdites promesses. >
c Le vendredy 27' jour de septembre, M.VLXVII a esté baptisé par Monsieur Pinson, ministre, « au presche qu'il a fait au Tripot à Blé, le fils de M* Richard Le Prestre, du métier de carrieur, « du Cartier de Vaucelles, qui l'a nommé Jean. 1, — Le merquedy V jour de mars (1567), la fille de « M. Abel Le Prestre et de Catherine, sa femme, du cartier de Vaugneux, était présentée par Robert « Vautyer de Froide Rue, ipii l'a nommé Jeanne. »
CHAI'ITRE QUATRIEME
L'œuvre de Biaise Le Prestre.
Le Porche de Saint-Gilles.
L'Hôtel d'Escoville.
De CCS mentions il résulte deux faits : Biaise Le Prestre avait deux fils : Abel et Richard, qui suivirent la carrière paternelle; et, contrairement à ce qui avait été présumé jusqu'ici (i), Abel n'était point mort en iBSg, mais vécut plus de trente ans encore, tout au moins Jusqu'en 1567.
Quant à Biaise Le Prestre, on ne sait absolument rien de lui. La seule mention historique de son nom est celle des « Eloges » de Jacques de Cahaignes.
On a lu, plus haut, que le médecin caennais fait honneur à Biaise Le Prestre du porche de Saint-Gilles, qu'il qualifie « d'œuvre artistiquement travaillé » et « d'objet de l'admiration des gens de l'art » (2). D'après les dispositions architecturales et décoratives de cette construction, on peut en fixer la date aux premières années du xvi° siècle. Il y a un pittoresque et ingénieux mélange d'art ogival touchant à son déclin, et d'art Renaissance à son aurore, dans l'arcature surbaissée à frise de feuillages, que surmonte une sorte de gable terminé en socle de statue, et dont les rampants portent des crochets de feuilles de choux, des oiseaux, des animaux, etc., et dans la galerie à jour, de décor rayonnant, que borde une bande d'oves classiques, du dessin le plus pur. Cette œuvre de Biaise Le Prestre offre une nouvelle preuve qu'il ne se produisit, à cette période de l'Architecture française, en Normandie, non plus qu'ailleurs, ni rupture violente, ni solution de continuité, et que, au contraire, ce lurent les maçons, formés par les derniers maîtres du xv* siècle, qui opérèrent la transition entre les deux modes de construction, lentement, avec mesure et méthode, en toute simplicité, sans renier l'ancien comme une manifestation de décadence, et sans donner au nouveau l'expression d'une révolution excluant systématiquement tout ce qui pouvait rappeler le passé (3).
A lire attentivement l'éloge des trois architectes caennais par Jacques de Cahaignes, l'attribution à Biaise Le Prestre de l'hôtel d'Escoville s'impose, à rencontre d'hypothèses et de légendes sans aucun fondement, qui l'ont fait successivement considérer, tout d'abord, pour une œuvre d'artistes italiens (4), puis, pour une création d'Hector Sohier (5), et, ensuite, l'ont mis au compte d'un architecte caennais inconnu (6). La description de cet hôtel, dans le livre de Jacques de Cahaignes, vient immédiatement après la mention du porche de Saint-Gilles, ouvrage de Biaise Le Prestre, — y est-il dit textuellement — , et
(1) Léon Palustre : La Renaissance en France, t. II, 9* livraison, p. 200.
(2) Il n'en reste plus que ce porche et la nef des xm* et XIV* siècles.
(3) Un écrivain du xviii* siècle, Huet, dans ses Origines de la Ville de Caen, 1708, commettait une singulière confusion à propos de l'auteur de ce porche. Il cite, comme son architecte, un prêtre du nom de Biaise.
(4) Abbé DE LA Rue : Essais hisloriqiies sur la ville de Caen, 2 vol. in-8', 1820, t. I, p. 310.
(5) Raymond Bordeaux : Les anciennes maisons de Caen, dans le Bulletin monumental, t. XII.
(6) Léon Palustre: Ibidem.
LES MAITRES CAUNNAIS
avant celle de l'hôtel du père de l'e'crivain, qu'il déclare avoir e'te' fait par Abel Le Prestre. Hector Sohier, présenté comme l'architecte du chœur de Saint-Pierre, et nommé avant Biaise Le Prestre, ne saurait donc être logiquement l'auteur d'une construction mentionnée après une autre qui est formellement attribuée à ce dernier.
Nicolas Le Valois était un marchand de Caen, qui joignait à la pratique, Nicolas Le Valois, fort habile, du commerce, la passion de l'alchimie et des études hermétiques (i). marchand de Caen. Sa fortune immense laissait supposer au populaire qu'il avait dû découvrir la fameuse pierre philosophale, permettant de convertir en or tous les métaux. Elle lui valut la bienveillance intéressée de François l^', qui l'anoblit, au titre de seigneur d'Escoville. De Cahaignes, dans ses « Eloges », dit de lui : « Comme la « gloire s'acquiert de bien des façons, lui mit la sienne à construire de beaux « édifices, posséder de nombreuses seigneuries, avoir un grand état de « maison... Cet homme si opulent laissa en outre de grands biens et d'énormes « sommes d'argent, un mobilier somptueux (2). »
Nicolas Le Valois voulut avoir un hôtel en rapport avec sa nouvelle situation sociale, et dans lequel il pût recevoir et donner des fêtes. Biaise Le Prestre sut réaliser les désirs de son riche client en lui bâtissant un véritable petit palais, aussi élégant qu'original, dans le style nouveau. Le sieur Le Bras écrit à ce propos : « En iSSy, l'on commençait ce plaisant et superbe bastiment « que faisoit construire Nicolas Le Valois, sieur d'Escoville, près le carrefour « Saint-Pierre. » Une inscription, gravée sur la façade méridionale de la cour, portant le millésime de i555, infirme ce renseignement, et donne à penser que la date des premiers travaux remonte au moins à deux ou trois ans auparavant. Le pavillon nord avait été construit en 1540. Par conséquent, l'hôtel tout entier était achevé à cette date (3).
L'hôtel d'Escoville se compose de trois corps de logis. Celui qui est en Description
façade sur la place, présentant une ordonnance architecturale de grandes colonnes '^^ l'Hôtel d'Escoville. d'ordre composite, a perdu, à la Révolution, son caractère imposant. Le hautrelief figurant le Cavalier de lApocalypse, qui ornait le tympan de la porte d'entrée, et avait fait, pendant deux siècles, dénommer populairement el bâtiment Hôtel du Grand Cheval, et les sculptures en bas-relief, furent détruits parla populace, comme étant des emblèmes de la féodalité et delà religion. Dans
(i) D'après le sieur Le Bras, Nicolas Le Valois composa un livre orné de figures hiéroglyphiques, ayant pour litre : Hebdomas. hebdomadum cabalislarum, magorum, brahmanornm, aiitiquoriimque omnium fhilosofhorum mysleria conlinens.
(2) Page 53.
(3) Le récit de la mort subite de son propriétaire, fait par le même chroniqueur, en contient la preuve : < Le vendredy, jour et feste des Roys, mil cinq cents quarante et un, Nicolas Le Valois... « ainsy qu'il devoit s'asseoir à table, à la salle du Pavillon de ce beau et superbe logis près le carrefour « Saint-Pierre, qu'il avait fait bastir l'an précédent, en mangeant un huître îi l'escalle, luy âgé de « 47 ans, tomba mort subitement d'une apoplexie qui le suffoqua. >
l6o CHAPItRE QUATRIÈMK
la cour d'honneur, le corps de logis correspondant à celui de l'extérieur est d'une ordonnance architecturale assez étrange, qui semble résulter d'un remaniement de plans opéré au cours des travaux, pour convertir le rez-dechaussée et l'étage en une immense galerie, éclairée par de hautes fenêtres. Les parois des entre croisées sont remplies par un somptueux décor de quatre colonnes d'ordre corinthien superposées, encadrant, en bas, une vaste niche, et, au-dessus, un trumeau portant les armoiries des d'Escoville, placées au-dessus d'un bas-relief. Dans le comble, très élevé, cette ordonnance d'un caractère magistral, se continue par une monumentale lucarne, composée de deux pilastres en aplomb sur les colonnes, entre lesquels s'ouvre une large baie en plein cintre et que surmonte la base carrée d'un épi de pierre.
De côté, en branche d'équerre, s'élève un pavillon à rez-de-chaussée et à un étage, percés chacun de trois ouvertures séparées par des colonnes et des pilastres et que surmontent un comble avec double lucarne, une lanterne à deux parties, et un lanternon sommant la cage de la vis ; le tout d'une silhouette fort plaisante. La cour est fermée, sur les deux a^utres faces, par deux corps de bâtiments, qui devaient être jadis les offices, les écuries et les communs.
L'ornementation de l'hôtel d'Escoville est d'une très grande richesse. On ne voit, partout, que colonnes et pilastres, frises, corniches et trumeaux, statues et bustes, hauts et bas-reliefs, écussons d'armoiries. Quant aux thèmes décoratifs, leur diversité témoigne de la fantaisie d'imagination de l'artiste et de son client. Nicolas Le 'Valois était un lettré autant qu'un savant. Il connaissait la Mythologie et l'Histoire sainte; il avait lu le livre italien à la mode en France, en ce temps, le « Songe de Poliphile » ou « Hypnérotomachia » de Francisco Colonna (i), bréviaire d'amour, de galanterie et de philosophie sensuelle du xvi' siècle. Et, dans tout cela, il puisa abondamment les motifs du décor sculptural de son hôtel, avec inscriptions et devises latines, en vue de symboliser et glorifier, aux yeux de tous les visiteurs et passants, le travail, l'énergie, la volonté, l'audace, et l'amour conjugal, toutes vertus privées et publiques, familiales et sociales, qui avaient fait sa fortune, et lui valaient l'estime, la considération et le respect de ses concitoyens.
Plusieurs écrivains caennais, anciens, ont voulu y voir encore, et surtout, l'affirmation publique par Nicolas Le 'Valois de ses idées d'alchimiste et de philosophe hermétique :
« M. Le Valois, dit Vauquelin des Yveteaux, — qui poursuivit, lui aussi, la recherche de la pierre philosophale, — acheva le grand œuvre en la ville où les hiéroglyphes de la maison qu'il fit « bastir et que l'on voit encore vis-à-vis de la grande église de ce nom, font foy de sa science » (2).
(i) Edité en 1499, à Venise. Jean Martin publie en 1546 une traduction française de cet ouvrage. Il en fut imprimé pour Jacques Kerver, en la même année une autre édition in-folio.
(2) L'auteur anonyme des Remarques sur la ville de Caen ajoutait à la biographie du grand marchand caennais cette information très curieuse sur ce point et non moins précieuse pour l'histoire
HOTEL DESCOVILLE, A CAEN
Œuvre de Biaise Le Prestre
Li:s MAITRES r.AEXNAIS
Et Biaise Le Prestre, architecte habile autant qu'ingénieux, a3'ant à la fois de l'esprit et du goût, sut réaliser pratiquement les idées de Nicolas Le Valois. Les personnages des grandes niches de la façade du corps de logis sur la cour sont : Judith tenant à la main la tête d'Holopherne, et David vainqueur de Goliath (i). Au-dessus, les bas-reliefs représentent Jupiter enlevant Europe, et Persée délivrant Andromède. Dans les frises des baies du pavillon et dans le fronton de la porte d'entrée, l'on voit figurer Hercule vainqueur de l'hydre de Lerne, Vulcain et ses forgerons, Apollon et Marsyas, illustrations des inscriptions
latines :
Labor improbus omnia vincit.
Marsyas victus obtumescit (2).
Par la beauté de l'ordonnance architecturale, par la pureté des lignes et des profils, par l'harmonie des proportions, l'Hôtel d'Escoville est un chef-d'œuvre de l'architecture normande au temps de la Renaissance (3).
Peu de temps auparavant, de i53i à i534, un autre habitant de Caen, Etienne Duval, s'était fait bâtir un hôtel très élégant, mais de dimensions relativement restreintes, qu'on dénomme, aujourd'hui, la Monnaie, ou plutôt qui est un des trois corps de bâtiments auxquels on donne collectivement cette appellation.
Etienne Duval était un négociant en grains qui avait hérité de son père, exerçant le même commerce, une fortune considérable, qu'il augmenta encore par son intelligence des affaires et par son activité. Il avait le goût des grandes entreprises et y faisait preuve de qualités d'organisation supérieures; c'est ainsi qu'il contribua personnellement à la levée du siège de Metz, en i552, par la rapidité avec laquelle il sut approvisionner de grains et de farines la ville, malgré son investissement. Etienne Duval aimait les arts et les lettres : il fonda des prix de poésie aux Palinods.
de l'architecture en Basse-Normandie, pendant la Renaissance : « Les quatre terres que M. de Valois « avoit acquises, il les a bastie très magnifiquement. Chaque bastiment ne se feroit pas pour cinquante « mille écus. Dans l'un il y a une chapelle où tous les hicrogliphes de l'œuvre sont représenti^s. » Ces terres étaient Escoville, Fontaines, Mesnil Guillaume, et Manneville.
(i) Cette figuration sculpturale de Judith et Holopherne est très fréquente à la Renaissance; on la retrouve dans des château.\ nombreux, sur tous les points du pays.
(2) Travail acharné vient à bout de tout.
Marsyas vaincu enfle et se vide comme une outre. Les inscriptions de ce genre sont nombreuses en Normandie. Une des plus intéressantes est celle que Delaquérière avait relevée sur la façade d'une maison de Breteuil :
De pev à pev a grâd bien on parvient, Qvad par labevr d'estre riche on affecte. Avec espoir persévère côvient.
Car pierre à pierre est une maison faicle.
(3) Après avoir servi de siège à l'Académie de Caen, l'Hôtel d'Escoville fut cédé à la municipalité, en 1750, et devint l'Hôtel de Ville. Pendant la Révolution, il subit des mutilations qui dénaturèrent sa façade extérieure. Aujourd'hui, il est le siège de la Bourse, du Tribunal de Commerce et du Conseil des Prud'hommes.
L'Hôtel de Mondrainviile.
Etienne Duval, marchand caennais.
i6x CIIAIMTRK QUATRlt.Mli
Dans un livre de raison que rédigèrent Etienne Diival et son fils Nicolas,
la construction de cet hôtel est notée avec la mention de l'année i534 (i). En
i549, Henri II conférait à Etienne Duval le titre de sire de Mondrainville. Le
r, • ,• 1 ,. , niarchand anobli décida de faire construire un corps de bâtiment qui contiendrait Description de son hôtel. ^ . ... .
une grande salle des fêtes, et lui permettrait ainsi de recevoir. Cette construction
fut élevée à l'extrémité du jardin de l'hôtel, en une forme de pavillon comprenant :
1" un vaste rez-de-chaussée, ajouré par trois arcades que séparent de très
élégantes colonnes d'ordre composite, où se trouve une salle de près de 1 1 mètres
de long sur 4"',6o de large ; 2° un étage à attique desservi par un escalier à vis
inséré dans une tourelle quadrangulaire. Le fronton est orné de l'écusson des
Duval de Mondrainville, et la frise laisse apparaître les lettres d'une inscription :
De svdore qvies et de mœrore volvptas.
Ne vitam silentia praetereant.
Qvid optes avt qvid fvgias (2).
Des bas-reliefs représentent les Cavaliers de l'Apocalypse.
Les diverses parties de l'Hôtel de Mondrainville présentent les plus grandes analogies de dispositions architecturales et décoratives avec l'Hôtel d'Escoville. Les mêmes allégories et inscriptions philosophiques se retrouvent ici et là, témoignant de la même préoccupation de symboliser la fortune des propriétaires, les ver-tus privées et sociales qui leur ont permis de l'acquérir. N'est-il pas vraisemblable, d'après tout cela, que Biaise Le Prestre fut le maître maçon, à la fois d'Etienne Duval et de Nicolas Le Valois?
Dans la rue des Capucins, est une maison de style Renaissance, dite : la « Maison à la tête de mort ». Elle porte sur la façade l'inscription suivante :
L'an MDXxxii, ceste fenêtre Fut puys le bas jusques au hault Faicte et assise par un prestre Le trentième jour du nioys d'ault.
Le jeu de mots de cette inscription ne doit-il pas être interprété dans le sens que la fenêtre fut construite par Biaise Le Prestre ? Sans doute aucun, en considération de la date de i532. Le propriétaire en était très fier, et tenait à faire savoir à qui l'admirait qu'elle était l'œuvre du célèbre maître maçon.
L'Hôtel de Than. Caen possède un fort bel hôtel Renaissance, très renommé : l'Hôtel de Than.
Son premier propriétaire fut Thomas Morel, sieur de Torps, qui avait épousé
(i) Manuscrit de la Bibliothèque de Caen. (2) Du labeur naît le repos; de la peine le plaisir. Qu'ils ne passent pas leur vie dans le silence. Que souhaiter, ou que fuire?
Delaquérière signale la façade d'une maison de la rue des Vergeaux, à Amiens, qui, en son temps, présentait des inscriptions de maximes latines analogues.
i.l:s maîtres caennais
une sœur de Nicolas Le Valois. Le nom du maître uiaçon qui en donna les plans est resté ignoré jusqu'ici; mais, si l'on compare l'ordonnance architecturale et décorative de ses remarquables lucarnes avec des parties de l'ornementation de l'Hôtel d'Escoville, certaines analogies inspirent l'idée d'émettre une hypothèse d'attribution de ces lucarnes à Biaise Le Prestre. Les dauphins qui servent d'accotoirs au fronton de la porte d'entrée de l'Hôtel d'Escoville, sous le péristyle du pavillon de gauche, les têtes agencées dans les entablements des façades ds la cour se voient à l'Hôtel de Than. Il semble bien que les lucarnes en question aient été ajoutées après coup au corps de bâtiment; elle ne correspondent point aux baies de la façade. Ne peut-on supposer, avec vraisemblance, que Thomas Morel ait demandé à l'architecte de l'Hôtel d'Escoville d'égayer par ces fantaisies architecturales charmantes la façade de sa demeure qui lui apparut sans doute un peu sévère, lorsqu'il eut vu le logis artistique construit pour son beau-frère ?
L'œuvre de Biaise Le Prestre comprend encore la partie Renaissance du château de Fontaine-Henry, les châteaux de Lasson et de Chanteloup, et probablement le manoir de Luc-sur-Mer.
Vers i536 (i), Jean d'Harcourt seigneur de Fontaine-Henr}', décidait Le château
d'agrandir le manoir de sa famille. Contrairement à l'habitude générale, en cette de Fontaine-Henry, circonstance, de démolir, sinon de transformer, les constructions anciennes, propriétaire et maître maçon les respectèrent religieusement; ils firent, en cela, preuve d'intelligence et de bon goût, car ces constructions, conservées et entretenues avec soin, sont d'une beauté et d'une originalité exceptionnelles. On prolongea le principal corps de logis en lui donnant, au delà d'un pavillon d'angle, une annexe de mêmes proportions. Puis, en retour, était élevé un bâtiment carré énorme, qui présente la particularité d'un toit incliné gigantesque, d'une hauteur égale à celle des murs de façade ; et l'on ajourait de trois étages de croisées une vieille tour polygonale, qui se trouvait ainsi réunie au château. L'ordonnance architecturale et l'ornementation de ces divers corps de logis rappellent si fort celles des hôtels d'Escoville et de Mondrainville — , notamment la double lucarne du pavillon, les allèges des fenêtres, les pilastres superposés du rez-de-chaussée à la corniche, les médaillons et bustes de la façade, les figurines demi-corps paraissant sortir du mur, la tourelle d'angle en encorbellement, et à l'intérieur, sur le palier de l'escalier, une représentation sculpturale de Judith tenant à la main la tête d'Holopherne, — qu'il est impossible d'attribuer le nouveau château de Fontaine-Henry à un autre maître maçon que Biaise Le Prestre. De toute évidence, c'est l'artiste caennais qui en a donné les plans; et, lorsque Nicolas Le Valois le chargea de construire son logis du quartier Saint-Pierre, certainement l'œuvre exécutée pour Jean
(i) I.a lucarne du pavillon porle gravée sur un linteau la dale de 1537.
Le château de Lasson.
Le château de Chanteloup.
Le château de Luc-sur-Mer.
d'Harcourt n'avait pas été étrangère à son choix d'un architecte ingénieux et habile; elle dut servir de type pour résumer ce qu'il attendait de lui.
Vers ce mèine temps, Jacques II Thczard, seigneur de Lasson, — un domaine distant de quelques lieues de Cacn, — épousa, en secondes noces, Françoise d'Harcourt, fille du seigneur de Fontaine-Henry. Après son mariage, il se fit bâtir un château, dans le style nouveau à la mode, en remplacement du vieux manoir de ses ancêtres. Plusieurs parties de cet édifice font songer, par de nombreux points de ressemblance, aux bâtiments que Biaise Le Prestre avait élevés pour Jean d'Harcourt. N'est-il pas vraisemblable que Jacques II Thézard voulut donner à sa jeune femme, qui venait de quitter la résidence, pittoresque et riante, dans laquelle elle avait vécu jusque-là, le plaisir d'en retrouver à Lasson l'équivalent ? La tendresse conjugale et l'amour-propre d'un grand seigneur inspirèrent cette construction, et le génie du maître maçon en fit un bijou d'art. On lit, dans le couronnement de la façade de l'aile gauche, sur une frise, cette gracieuse inscription, en une langue composite quelque peu baroque :
Spero Lacon by assez perlen,
qui se peut traduire ainsi, semble-t-il : « Laçon, je l'espère, est assez une perle ». La qualification donnée par le mari amoureux à la réalisation de son rêve galant par Biaise Le Prestre est parfaitement justifiée : le château de Lasson est un chef-d'œuvre de goût, d'élégance et de fantaisie.
Un Montgommery, seigneur de Chanteloup, en Basse-Normandie, était allié aux d'Harcourt. L'idée lui vint, aussi, un jour, de transformer en un château moderne la vieille demeure, d'allure féodale, qu'un héritage avait transmise à sa famille dans les dernières années du xv° siècle. A Chanteloup, les travaux furent moins importants qu'à Lasson ; on reconstruisit simplement les façades sur la cour. L'analogie frappante de dispositions architecturales entre ces façades et celles des châteaux de Fontaine-Henry et Lasson donne à croire que Biaise Le Prestre en fut le constructeur. Le maître maçon de Caen était évidemment entré en relations d'affaires avec ces trois familles par suite de leur alliance; et, dans ses travaux pour Montgommery, comme dans ceux pour Jacques II Thézard, il s'était inspiré systématiquement de ce qu'il avait tout d'abord fait pour Jean d'Harcourt, et qui plaisait à tous, au point que l'imitation et même la ressemblance en était demandée ou acceptée comme une condition essentielle des marchés de construction.
Il est encore, aux environs de Caen, à Luc-sur-Mer, un autre château de style Renaissance qui en raison de lu ressemblance de sa physionomie avec celles de l'Hôtel d'Escoville et de l'Hôtel de Mondrainville, a été attribué constamment (i) à l'artiste qui a construit l'un et l'autre, avant même que son
(i) A. DE CaUMONT : Stalislique monumentale du Calvados, t. I, p. 396. Emile Travers : Normandie monumentale, i vol., p. 171172.
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L'Hôte] de Cahaignes.
LES MAITRES CAEXNAIS l65
identité ait pu être établie. Cette présomption aujourd'hui est une certitude. Biaise Le Prestre est incontestablement l'auteur de ce château que se fit bâtir un riche marchand de Caen, un Le Sens, rival, en puissance commerciale, et en goûts artistiques, de Nicolas Le Valois, d'Kticnne Duval, et de Thomas Morel, et qui fut, comme eux, anobli par Henri II pour services financiers rendus au roi, à la province et à la ville.
Quant à Abel Le Prestre, les « Eloges » de Jacques de Cahaignes lui Abtl Le Prestre. attribuent formellement la façade de l'hôtel que le médecin fit bâtir dans la rue de Cathehoule, qualifiée par Bourgueville de Bras de « bellissime rue », et qui est aujourd'hui la rue de la Geôle. La date de la construction de cette façade peut être û\ùe entre i56o et i5G3. Cotte présomption s'appuie sur les considérations qui suivent : En i538, à l'époque où l'on pensait (i) qu'il l'avait commandée, Pierre de Cahaignes, d'après le Matrologe de la Faculté de Médecine (2), n'était qu'un simple étudiant. Le '3 septembre ib-\3, seulement, il passait sa thèse de docteur. Ce n'est donc qu'à partir de ce moment qu'il put exercer la médecine, et, comme il était d'une famille peu fortunée, ce n'est pas avant quelques années de profession qu'il put amasser l'argent nécessaire à l'acquisition et à l'embellissement de sa maison. En outre, on sait, aujourd'hui, par les registres du Tabellionnage de Caen (3), que Pierre de Cahaignes acheta, en 1548, d'un de ses parents, Pierre de Perières, escuyer, seigneur de Touschet, une maison neuve, qui faisait partie des propriétés que celui-ci possédait à Caen, et sise « au carrefourg de la paroisse Saint-Pierre, tant sur le dit carrefourg que aux rues de CattehouUe et de la Grande rue ». C'est après avoir acheté cette maison que le médecin songea à en faire reconstruire la fiiçade par Abel Le Prestre. A la trop courte description, faite par Jacques de Cahaignes, de l'hôtel paternel, on peut ajouter le complément de quelques détails caractéristiques : l'encadrement de la façade par des pilastres ornés de disques et de losanges; l'ornementation composée de quatre médaillons renfermant alternativement une tête d'homme ou une tête de femme, qu'entoure une inscription en caractères romains tirée des « Triomphes » de Pétrarque :
Amor vincit aniorem.
Pudicitia vincit amorem. Fatna vincit amorem (4).
Le décor du linteau de porte est formé de volutes au milieu desquelles on remarque un singe jouant avec un dauphin. Des lucarnes ajouraient le comble.
(1) Léon Palustre: Ibidem.
(ï) Matrologium saluberrima: ac ccpiferœ modicorum facuilalis: munuscril iii-t'uliu «le la Dibliotlièque de Caen, n" 66, i*, 86.
(3) Archives du Calvados : Document découvert par Henri l'rentout.
(4) Léon Palustre a supposé qu'il devait y avoir primitivement, à la place des deux fenêtres modernes, deux autres médaillons complétant la moralité :
« 'l'empus vincit famam. »
« Kicrnilas seu Divinitas omnia vincil. »
l66 CHAPITRE QUATRIÈME
L'orgueil familial n'avait point fait exagérer par Jacques de Cahaignes le jugement porté sur l'œuvre d'Abel Le Prestre, qui, avant les mutilations qu'elle a subies, devait être d'une exquise élégance et d'une charmante originalité.
L'ornementation si particulière de l'Hôtel de Cahaignes, avant même qu'il ait été identifié exactement tant au point de vue de sa topographie (i) qu'à celui de sa date de construction (2), avait suggéré, il y a déjà longtemps, à Arcisse de Caumont, l'idée que son architecte ignoré était le même que celui Le Manoir. ^^^ ^^^''^ construit le Manoir des gens d'armes, à l'extrémité du Faubourg-
des gens d'armes. Saint-Gilles, sur la rive gauche de l'Orne (3). « Une maison de la Renaissance, « écrivait-il, offre quatre médaillons à figures identiques à d'autres du manoir « des gendarmes, ce qui semblerait annoncer qu'elle appartenait au même « propriétaire ou au moins qu'elle a été construite par les mêmes artistes. » Le nom de celui qui, au xvi" siècle, fit bâtir ce manoir est aujourd'hui connu : il s'appelait Girard de Nollent, seigneur de Saint-Contest. Le poète Vauquelin de la Fresnaye, qui, en 1674, était commissaire des vivres de l'armée où servait sous Matignon, le fils de Girard, Philippe de Nollent, sieur de Bombanuille, s'était lié d'amitié avec cet officier de mérite, et lui adressait un jour les vers suivants :
Me pourmenant par la belle prairie,
Je vois souvent cette gendarmerie,
(^ui fait la garde en votre beau Calis ;
Où les soldats ne sont point défaillis,
Depuis le temps quand les N'ollent donnèrent
Charge à ceux là qui le guet ordonnèrent (4).
. , , j p L'état civil du Manoir des gens d'armes est ainsi établi avec précision en
architecte de ce manoir, ce qui concerne son premier propriétaire. Quant à l'artiste qui le construisit,
les présomptions, si judicieuses, d'Arcissc de Caumont, sont devenues une
certitude depuis l'identification de l'Hôtel de Cahaignes : c'est Abel Le Prestre.
D s- ■ ton du manoir ^*^ manoir de Girard de Nollent, dont la dénomination populaire vient des
deux figures de gens d'armes placées sur la plate-forme d'une des tours, et qui semblent vouloir en défendre les approches contre les malfaiteurs, est une construction où la fantaisie et l'originalité dans l'architecture et la décoration ont été plus recherchées par le maître d'oeuvre que la pureté et k beauté des proportions et des lignes, en considération, sans doute, de sa destination de pied-àterre suburbain pour un habitant de la ville, désireux de passer quelques heures
(1) Ch. i)K Heavrepaire : Notes sur deux maisons de la ville de Caen. Bulletin monumental, I. XLVII, 1842.
(2) Henri I'renïoi'T: Ibidem.
(j) Arcisse de Caumont : Statistique monumentale du Calvados, t. Il, p. 45. (4) Les diverses foésies de Jean Vauquelin, sieur de la Fresnaye, publiées p.ir K. Travers, 1869, t. I, p. 209.
LES MAITRES CAENNAIS 167
daprès-midi, de temps à autre, par de belles journées d'hiver ou de printemps, dans le paysage riant de la plaine; car Girard de Nollent était propriétaire d'un château des Talbotières, qu'il avait fait reconstruire dans les premières années du règne de François I", et qui était son habituelle résidence d'été et d'automne. Le manoir se compose de deux tours d'inégalesdimensions, terminées en terrasses, que relie une longue courtine crénelée, avec un chemin de ronde, le tout en façade du côté de la rivière. Les parois de la grosse tour sont ornées d'un grand cartouche aux armes des Nollent, qui accompagne une fenêtre à chambranle d'arabesques, fronton en coquille et meneau crucial, et de douze grands médaillons à figures d"homme et de femme alternant, et dont quelquesuns sont d'une fantaisie fort plaisante : trois têtes masculines sous le même bonnet; une femme embrassée par deux hommes, avec cette inscription
galante :
C'est ma noriche et amie.
Les créneaux de cette tour et de la courtine ont la même décoration de médaillons, au nombre de quinze. Il n'y a aucune différence de physionomie, de dimensions, d'exécution entre ces médaillons et ceux de l'Hôtel de Cahaignes ; on retrouve ici et là la même exquise figure féminine de profil, personnifiant la Pudeur, d'après la légende :
Pudicitia vincit amorem.
Le même maître maçon en a donné les dessins et le même imagier les a sculptés. Ce maître maçon est Abel Le Prestre; on ignore encore le nom de l'imagier.
En terminant son Eloge d'Hector Sohier et des Le Prestre, Jacques de Cahaignes ajoute :
« Beaucoup d'autres chefs d'œuvre témoignent du génie de ces trois artistes ; (( la vétusté seule, qui finit par détruire tout ce qui sort de la main des hommes, « portera atteinte à leur perfection. On ne doit donc pas regarder avec mépris « les ouvrages modernes, comme si la nature eut répandu avec profusion tous « ses dons sur les anciens, sans rien réserver aux modernes ; ou bien comme « si, fatiguée, épuisée, elle ne put maintenant rien produire de louable. (( Cependant, par l'excellence de ses productions, notre siècle, aussi bien que « le précédent, soit dans les lettres, soit dans les arts mécaniques, pourquoi ne « prétendrait-il pas remporter la palme ? »
On peut conclure de ces lignes que, dans la ville de Caen même, ces trois maîtres maçons avaient construit beaucoup d'autres édifices publics et privés. Sans doute aucun, bon nombre d'hôtels et de logis, bâtis d'après leurs plans et sous leur direction, ont dû disparaître, au cours des siècles, par « vétusté », ou à la suite des transformations édilitaircs d'une cité qui s'est constamment
l68 CHAPITRE QUATRIÈME
agrandie ; et il est à craindre qu'en dehors des hôtels d'Escoville,de Mondrainville, de Cahaignes, de Than, il ne reste plus rien des créations d'Hector Sohier, de Biaise et Abel Le Prestre, si énergiquement défendues contre les critiques de quelques-uns de ses contemporains, par le professeur du roi en l'Université.
Robert I-e Prestre ^^ Maison des Templiers, rue Haute-Saint-Gilles, n'a, dans son architecture,
et Jehan Baston. ni dans son ornementation discrète, rien qui puisse la faire rattacher plus ou moins à l'œuvre d'un des maçons caennais connus. L'Hôtel ou Maison des Quatrans, dans la rue de la Geôle, avec sa tour octogone, qui porte la date de 1541, ne présente point non plus le caractère si particulier d'aucun des hôtels précités. Les Registres des Pasteurs de Caen nous ont fait connaître les noms de deux autres maçons de ce temps : Robert Le Prestre, frère d'Abel, et Jehan Baston. Peut-être sont-ils les constructeurs de ces hôtels anonymes de second ordre, de l'Hôtel Colomby de la rue des Cordeliers, de la partie Renaissance du Manoir du Pont-de-Creon, qui, pour n'être point des créations exceptionnelles, ne font pas moins honneur à l'Ecole caennaise d'architecture de la seconde partie du xvi' siècle?
Manoir ma Gens d'Armes, l'Rts ue Caen Œuvre d'Abel Le Prestre
Mt Mt kAt
LE MAÇON m
DU CHATEAU DU VERGER (anjou)
COLIN BYART
N un chapitre précédent, l'on a vu figurer parmi les architectesconseils de Gaillon Colin Byart. Qui était ce maître maçon investi d'une si haute mission : la « vue » sur les travaux de grands artistes tels que Guillaume Senault, Pierre Fain et Pierre Delorme?
Dans une sorte d'autobiographie, Colin Byart a esquissé lui-même un résumé de son œuvre, qui, par une singularité extraordinaire, nous est ainsi révélédans quelques parties, mais sans aucune preuve documentaire, alors qu'un certain nombre de pièces d'archives, d'une parfaite authenticité, nous informent avec précision de l'exécution de plusieurs autres travaux assez importants auxquels l'artiste lui-même ne fait pas la moindre allusion. « Depuis son jeune « âge, aurait-il déclaré, dans une enquête ignorée, il a toujours esté meslé et « entremis du faict de massonnerie, et entr'autres a esté à conduire le « commencement du pont Notre-Dame de Paris. Depuis fust appelé par le
Une autobiographie du maître.
Naissance de Colin Byart.
Colin Byart
au service
de la Ville de Paris.
« seigneur de Guez, mareschal de France (le maréchal de Gié) pour veoir, faire « et visiter quelques œuvres du chasteau du Verger (en Anjou), et au chasteau « d'Amboyse, et depuis au chasteau de BIo3's, qui sont choses somptueuses et (.( de grant entreprise, et a tousjburs hanté et fréquenté plusieurs maistres « expérimentés au dit mestier (i). »
Colin Byart serait né à Amboise en 1460. Sa parenté avec Péronnelle Biart, qui épousa le maître maçon Claude Sourdeau, est probable. Il put faire son apprentissage de maçon-tailleur de pierre dans d'excellentes conditions. En ce temps Louis XI faisait bâtir au château la belle chapelle Saint-Biaise et un grand corps de logis; la municipalité élevait la Maison de ville; on construisait l'église neuve de Saint-Florentin. Il y avait, dans la ville et dans la région, d'habiles maîtres d'œuvre : Jean Coquillart, Lucas Dupin, Jeannot Le Pelletier, Henri Regnault, Jehan et Martin Françoys, Jean Papin, Guillaume Gaudin, et Jehan Régnait.
Conformément à la déclaration ci-dessus, les Registres des délibérations du Bureau de la Ville de Paris (2) contiennent trois délibérations relatives à la reconstruction du pont Notre-Dame, où le nom de Colin Byart figure à cùté de celui de plusieurs autres maîtres maçons-tailleurs de pierre renommés, tant de Paris que de la province, mandés pour donner leurs avis sur ce grand travail :
« Le mardi tiers jour de Mars mil quatre cens quatre vingtz dix neuf, en « l'une des chambres de Parlement, en laquelle estoicnt Messire Guillaume de « Poictiers, gouverneur et lieutenant du Roy à Paris; maistres Martin de « Bellefaye; Guillaume Allegrin et Jehan Bouchard, conseillers du Roy en sa « court de Parlement; les commis au gouvernement de la dicte ville, messire « Jehan de Doyac, maistre Colinetde laChesnaye(3),et maistre Jacques Rebours, « procureur du Roy et d'icelle Ville : est comparu Michault Le Gros, M° tailleur « de pierre, demeurant à Paris, lequel a certilhé qu'il a, sur la rivière de Loing, <x au-dessus de Nemoux -(Nemours) deux lieues ou environ, une carrière en « laquelle on trouvera grande quantité de pierre bonne pour employer en « l'édiffice du pont Nostre Dame, que on aura à pris raisonnable. »
« Pour quoy a esté ordonné que lesd. M" Jacques Rebours et Michault « Le Gros, avec M° Mathieu de Louans, Colin Biart et Andry de Saint Martin, « iront demain veoir et visiter la dicte quarrière, pour de ce faire leur rapport « en l'ostel de la ville.
« Item, pour ce qu'on a fait venir plusieurs massons, tant de Blois que « Auvergne, et que besoing est payé les logis esquelz ilz ont esté jusques à
(1) Baron de GiRARDf)T : Les artistes de Bourges depuis le Moyen âge jusqu'à la Révolution, Paris, 1861, in-8', p. 20.
(2) Registres des délibérations du Bureau de la Ville de Paris, t. I, p. 25 et 28.
(3) Jehan de Doyac et Colinet de la Chesnaye étaient, à ce moment, maîtres des oeuvres de maçonnerie de la Ville de Paris.
l.E MAÇON bu ClîATËAtJ Utt VEKGEK (ANJOU)
« présent, a esté ordonné que on les fera loger ; et que les commis au gouver- « nement de la Ville ordonneront les paiemens qui sont necesscres, tant pour « leurs venues que pour les voiaiges et visitaçions qu'il fault faire.
« Et pour ce qu'il est besoing avoir aucuns principaulx maistres massons « et tailleurs de pierre qui aient regard sur l'ouvraige, maistres Didier de Félin, « Colin Biart et André de St. Martin ont esté eslevez et ordonnez maistres des « œuvres en l'édiffice dud. pont.
« Le cinquième jour dud. mois de mars, en l'ostel de la Ville de Paris,
« a esté conclud que lundi neuf"" jour dud. mois, les massons et ouvriers venus « de Blois et Auvergne seront assemblez aud. Hostel, avec le M" des œuvres et « autres maistres massons d'icelle, pour dire et déclairer leurs advis et oppinions « sur la forme et matière de l'édiffice et nouvelle construction du pont « Nostre Dame, affinque, leursd. advis et oppinions oyz, soit en ce prinse aucune « conclusion » (i).
Pour que le Bureau de la Ville de Paris ait fait ainsi appel à Colin Byart, afin qu'il aidât de ses conseils les maîtres des œuvres de maçonnerie de la A'illc dans une entreprise aussi importante et aussi délicate que l'était la construction d'un pont au commencement du xvi" siècle, avec les maisons qui le surmontaient sur les deux faces, et pour que ce maître provincial ait été délégué, avec eux, à la direction des travaux, il fallait qu'il eût déjà acquis une grande notoriété professionnelle par quelque œuvre remarquable.
Colin Byart continua à faire ses preuves de haute maîtrise par la construction du château du Verger, en Anjou.
Pierre de Rohan, seigneur de Gié, maréchal de France, avait acheté, le 9 mars 1482, aux héritiers de Pierre Chabot, pour 4.3oo écus d'or, les « chastel, terre et seigneurerie » du Verger, qui avaient appartenu autrefois à la famille de Du Guesclin, dont il descendait par sa grand'mère, Catherine Du Guesclin. Après avoir, par des acquisitions successives, reconstitué en entier le domaine de ses aïeux maternels, le maréchal résolut de « nouvel faire bastir « etédiffier ung grand somptueux, magnifie, et puissant logis et chastel, garny « de tours, pourtauix, foussez et douves à fond de cuve et aultres édifices de
r.e château du Vorper en Anjou.
Le maréchal de Gié.
(i) Ce n'est qu'à une séance antérieure, au mois de juillet, qu'apparaît, pour la première fois, Jean Joconde à qui une légende a fait attribuer le pont Notre-Dame, alors que cette construction était l'œuvre exclusive de maîtres maçons français. "Une mention est faite de son nom parce que le < deviseur de plans » italien, appelé en Conseil par la Ville, eut un différend sur la question de la hauteur des arches du pont, avec maître Didier de Félin et les autres maîtres maçons ; alors, il fut « ordonné aud. parties qu'ils facent d'une part et d'autre ung pourtraict du d. pont, icceluy veu en estre ordonné ce que de raison ». Cette mention du nom de Jean Joconde dans des actes officiels, à côté de ceux des superintendants et des maîtres des œuvres du i)ont, à propos d'un incident de discussion technique, deux autres mentions [jour des opérations de nivellement du tablier du pont, et de contrôle des pierres ne sauraient suffire, non plus que le témoignage d'un écrivain italien, pour faire attribuer à cet étranger la construction du pont Notre-Dame « le plus beau et le mieux bâti de Paris et du Royaume », au dire de Sauvai.
l^i- CHAIMTRË CINQUIÈME
« grant somptuosité et despense, en faisant abattre et desmolir l'ancien « chastel (i) ». Pierre de Rohan était fort riche ; il avait été comblé de biens et d'honneurs par Louis XI, qui le tenait en haute estime et sut employer ses talents de diplomate et de soldat. Le roi disait de son favori qu'il fallait le « remplir », car c'était un « grant avaricieux qui aimoit l'argent ».
La date de la construction du nouveau château semble pouvoir être fixée aux dernières années du xv" siècle, de 1490 à i5oo. L'inscription placée sous la statue équestre du maréchal au portique d'entrée portait la date de 1499.
Le choix fait de Colin Byart par Pierre de Rohan comme maître d'œuvre du Verger s'explique ainsi (2) : En ce temps, Pierre de Rohan était capitaine de la ville et du château d'Amboise, il avait pour lieutenant François de Pontbriand, surintendant des bâtiments à la foisà Amboise et à Blois. Lorsque le propriétaire du Verger décida de faire construire un nouveau château dans le goût du jour, il ne pouvait mieux faire pour trouver un habile maître d'œuvre que de s'adresser à François de Pontbriand; et celui-ci qui avait intérêt à bien servir le haut protecteur de sa famille lui désigna le maître maçon dont il avait eu maintes occasions d'apprécier le talent et l'expérience technique sur les chantiers des châteaux d'Amboise et de Blois. L'analogie frappante de dispositions architecturales et décoratives entre les façades du Verger, telles qu'elles sont figurées dans les gravures et les dessins de Mérian, d'Israël Silvestre, de Gaignières et de Seroux d'Agincourt et la façade Louis XII du château de Blois semble confirmer cette thèse.
Le Verger a été démoli à la fin du xviii° siècle, il n'en reste plus que des ruines. Le prince et la princesse de Rohan-Guéménée avaient vendu le domaine à un gentilhomme campagnard, nommé Hoard de Boissimon. Ce dernier s'étant vanté publiquement d'avoir acquis la dépouille des Rohan, le cardinal de Rohan, à défaut des vendeurs, voulut se venger de cette forfanterie. Il requit et obtint le retrait lignager du Verger, en mai 1 771 ; et fit procéder immédiatement à la démolition du manoir familial.
Description ^^^ aveux successifs faits par les propriétaires du château, à chaque trans-
du château du Verger, mission héréditaire, notamment celui de 161 5, découverts par M. Célestin Port ont permis à cet historien d'art de reconstituer la physionomie architecturale du château (3) :
« Six tours rondes, à couronnements de mâchicoulis, créneaux et haut toit « pointu, le mur plaqué de bourdons de Saint-Jacques en saillie (4), se reliaient
(1) Maulde de l.\ Clavière : Procédures foliliques du règne de Louis XII ; le frocès du maréchal de Gié.
(2) Cette attribution du Verger à Colin Byart est soutenue K la fois par Maui.de de i.a Clavière, et par Célestin l'ORT, dans ses Artistes Angevins.
(3) Célestin PoRT : Dictionnaire historique de l'Anjou, t. III, p. 684-686.
(4) A la suite d'un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, le maréchal avait pris pour emblème héraldique la coquille avec cette devise : < Dieu gard de mal le pèlerin ».
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