LE MAITRE D'OEUVRE DES HOTELS DE VILLE D'ORLÉANS ET DE BEAUGENCY
ÏÏ0S.
HARLES ViART s'csl illustré par la constructioa des hôtels de ville dOrléans et de Beaugency, qui sont au nombre des oeuvres d'architecture les plus caractéristiques de la première période de la Renaissance. Il a laissé des témoignages superbes de son talent original et vigoureux, ce qui importe le plus à l'histoire;
mais de sa personne, de sa famille, de ses ascendants et de ses descendants, de
ses alliances matrimoniales, on ne sait encore rien.
En 1443, le Corps de Ville d'Orléans achetait à Jehan Renart, pour la somme de 400 écus d'or, l'Hôtel des Créneaux, situé rue de l'Aiguillerie, près l'église Sainte-Catherine, maison qu'il avait à bail depuis treize ans ; et il s'y installait définitivement. En 1453, le maître maçon-tailleur de pierre Robin Galier élevait la Tour du beffroi, en lui donnant comme soubassement 1,1 xour (.lu beffroi, une tour carrée de la vieille enceinte de la ville.
A partir de 1494, on décida de faire bâtir un nouveau corps d'hôtel. En 1494, 1 5o6 et 1 507, les procureurs font des acquisitions de maisons « pour être
L'Hôtel des Créneaux.
jointes à l'Hôtel de Ville ». Ces acquisitions semblent avoir précédé les travaux; et on lit, dans le Compte de forteresse des années i5i3-i5i5, la mention d'une « bauche faite de par devant le corps neuf de la maison de la dite ville » (i). Ce sont là des indications sérieuses, sinon formelles, sur la période pendant laquelle fut construit l'édifice dont les plans avaient été demandés à Charles Viart.
Généralement, la date du commencement des travaux est fixée à l'an 1498, date de l'avènement au trône de Louis XII. Si elle est exacte, Orléans aurait été ainsi quelque peu en avance sur Gaillon, sur Rouen et sur Blois; et ce serait un beau titre de gloire artistique pour la ville et pour Charles Viart. Il n'y a rien d'impossible ni d'invraisemblable dans cette priorité; il faut y voir, au contraire, une démonstration saisissante de l'aptitude géniale de nos maîtres maçons-tailleurs de pierre de la fin du xv' siècle à adapter leur technique traditionnelle à la nouvelle esthétique architecturale ; et l'infirmation irréfutable des théories et des légendes du panitalianisme artistique.
Description La façade de l'Hôtel de Ville d'Orléans est divisée en neuf travées par une
du nouvel édifice. ijgne perpendiculaire de deux pilastres superposés, montant du bas de l'édifice jusqu'à l'entablement supérieur. De ces deux travées, quatre renferment les ouvertures, cinq forment des panneaux et des trumeaux. C'est le même dispositif qu'à l'Hôtel de Ville de Beaugency. Les pilastres inférieurs n'ont en hauteur que la moitié de la hauteur du rez-de-chaussée; mais les lignes de leur fût reparaissent au-dessus des chapiteaux et se continuent jusqu'au premier étage. M. de Buzonnière fait remarquer avec soin que le fût de ces pilastres offre le premier essai d'un genre de décoration qui allait être fort usité dans les constructions d'Orléans, pendant la Renaissance. « Il est couvert de cannelures « ravalées, sauf un encadrement composé d'une simple baguette ; aux extrémités « supérieure et inférieure du cadre, un demi-cercle formé par une autre baguette « renferme un fleuron dont le relief est également pris dans l'épaisseur du « fût (2) ». La composition des chapiteaux présente également, suivant les observations de cet érudit, une particularité notable, qui en fait un spécimen fort intéressant de la sculpture ornementale de ce temps : « Ils affectent tous le « même profil, celui de la corbeille corinthienne écrasée et renflée à sa partie « inférieure. Les volutes et les feuilles d'olive qui devraient s'y rattacher sont « remplacées par des feuillages fantastiques, par des figures monstrueuses, par « des mascarons à rinceaux; le surplus est rempli de fines ciselures présentant « un mélange aussi élégant que bizarre de figures, de vases et de rinceaux (3). »
(1) IMBAULT : Notice sur la façade occidentale de V ancien Hôtel de Ville; Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais, t. X.
Archives municipales, ancien inventaire de Lemaître, cote 30.
(2 et 3) M. DE BuzosxiKRF. : Histoire architecturale de la ville d'Orléans, '2 vol. in-8", 1849, 2' vol., p. 178179.
CHARLES VI.VRT 1 7<J
Nos maîtres maçons, même dans la période des débuts de la Renaissance, n'étaient donc point de serviles et vulgaires copistes des ordonnances architecturales et des dispositions décoratives fournies par les monuments antiques; ils s'en inspiraient purement et simplement comme conception d'ensemble, laissant ensuite, dans les détails, libre carrière à leur féconde imagination, qui savait inventer, en abondance, des motifs nouveaux, de l'originalité la plus accentuée, de la fantaisie la plus personnelle, et essentiellement primesautière.
Au rez-de-chaussée d'une physionomie sévère, le mur plein s'ajoure de quatre ouvertures : la porte et trois petites fenêtres à plein cintre. Les quatrième et cinquième pilastres, qui encadrent la porte, située ainsi de côté sur la façade, supportent deux plates-bandes couvertes d'exquises arabesques. Sur une troisième plate-bande, placée au-dessus de la corniche, devait figurer jadis ce motif de décoration : deux angelots soutenant un cœur ouvert d'où sort une Heur de lis, qui est des armes de la Ville d'Orléans, accompagné de la légende héraldique : « Hoc vernant lilia corde » (De ce cœur fleurissent les lis). La baie de la porte, en plein cintre, s'encadre de moulures très fines, au milieu desquelles l'on remarque une fine colonnette se changeant en torsade à partir de la naissance de l'arc. Des figures féminines tenant à la main, l'une des palmes, l'autre des cornes d'abondance, sont sculptées dans les tympans. Tout le parement du mur du rez-de-chaussée est semé de fleurs de lis et de cœurs de lis, ornementation fort gracieuse, et d'un très bel effet.
Un cordon léger, fait d'un rang de perles, sépare le rez-de-chaussée du premier étage, et sert de support aux quatre croisées, dont les allèges s'insèrent entre les piédestaux des pilastres qui les encadrent. Les croisées, très larges, à meneau et deux croisillons, ont des chambranles finement moulurés. Cinq niches cylindriques, renfermant des statues, à dais et supports très ouvragés, remplissent les trumeaux et les encoignures. C'est là un enrichissement particulier de la façade, qui n'existe pas à Baugency, et qui l'embellit de la façon la plus pittoresque. Au-dessus, règne une grande corniche, du plus fier profil, supportant une balustrade ajourée, qui relie deux échaguettes hexagonales, posées sur un encorbellement à base de culs-de-lampe et de tores par lesquels se continue l'ornement de la corniche. Un rang de lucarnes, à pilastres, corniche et pignon, couronne la façade. On accède dans la cour par un couloir voûté à croisées d'ogives, reposant sur des culs-de-lampe diversement ornés : mascarons de feuillage, marmousets, ou angelots tenant sur leur poitrine des écussons.
Il semble bien que le maître maçon-tailleur de pierre qui a donné les plans Transition
de l'Hôtel de Ville d'Orléans ait tenu, par amour-propre professionnel et e"*'^^ • •'^''' ogival et 1 art
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corporatif, a montrer que, s il abandonnait 1 art ogival pour les innovations
architecturales inspirées des monuments antiques, il conservait religieusement
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la tradition ancestrale des floraisons superbes d'ornements, de la fantaisie la plus charmante et du goût le plus délicat sur les façades des édifices publics. Ce sentiment infiniment louable lui a inspiré une belle œuvre qui a immortalisé son nom. En effet, cet édifice est, à ce point de vue de la décoration sculpturale, une des créations les plus originales et les plus typiques de l'Architecture nationale, dans les premières années de la Renaissance ; et Charles Viart s'y montre un des maîtres d'œuvre de cette période qui ont fait preuve de plus de hardesse, de décision et de sûreté dans l'application, méthodique et rationnelle, des idées artistiques nouvelles : il est de la race, fière et vigoureuse, et de l'école, puissante et féconde, des Guillaume Senault, Pierre Fain, Pierre Delorme, Rouland Le Roux et Colin Byart.
L'Hôtel de Ville subit de graves mutilations, en i562, pendant les Guerres de religion. Sous la Révolution, il fut, un instant, menacé d'une destruction complète. En 1792, le directeur du district requit les officiers municipaux « d'envoyer sur-le-champ à la maison qu'il occupe le nombre d'ouvriers suffisant « pour détruire, le plus promptement possible, tout ce qui retrace les différents « genres de servitude sous lesquels la France a gémi trop longtemps ». La municipalité éluda habilement l'ordre barbare; et, pour témoigner de son désir de purifier l'édifice par une utilisation d'actualité, elle fit installer au sommet de la Tour du beffroi un poste de télégraphie Chappe. Par suite du transfert des services municipaux dans l'Hôtel Groslot, en 1790, l'ancien Hôtel de Ville fut affecté aux tribunaux; et, depuis 1826, il a été converti en Musée.
La constatation de certaines analogies architecturales et décoratives entre la façade de l'Hôtel de Ville d'Orléans et la façade nord du château de Blois, a suggéré à Daniel Ramée l'hypothèse d'une attribution de cette partie de la résidence royale à Charles Viart (i). Cette hypothèse était antérieure à la découverte de documents d'archives qui permettent aujourd'hui de désigner d'une manière précise le maître d'œuvre de cette façade : Jacques Sourdeau (2).
I.a salle Saint-Lazare ^^^ tradition attribue à Charles Viart la salle Saint-Lazare de l'ancien
de l'ancien Hôtel-Dieu d'Orléans, qui était considérée, encore il y a un demi-siècle, comme
Hôtel Dieu d'Orléans, une des plus belles constructions de la Renaissance, pour ses vastes dimensions et pour son ornementation artistique. D'une description détaillée, faite en 1849, peu de temps après la démolition de l'édifice, par l'érudit auteur de 1' « Histoire architecturale de la ville d'Orléans », M. de Buzonnière (3), d'après des études archéologiques récentes, il paraîtrait que cette salle avait tout le caractère architectural de l'Hôtel de Ville, dénotant une évolution rapide et décisive de
(i) Daniel Ramée : Histoire générale de l'architecture Renaissance, p. 219.
(2) Voir plus loin le chapitre des Maîtres d'Amboise, Blois et Chambord.
(3) M. DE BuzONNliiRE : Ibidem, 2' vol., p. 194 197.
CHARLES VIART iSl
l'art ogival à l'art de la Renaissance, qui placerait, ainsi, définitivement, Charles Viart au premier rang des fondateurs de l'Architecture nationale nouvelle.
« Le bâtiment avait 40 mètres de long sur 12 de large. Il se composait d'un Description de l'édifice. « caveau dont les voûtes s'élevaient d'un peu plus d'un mètre au-dessus du sol « extérieur, d'un rez-de-chaussée d'une hauteur prodigieuse, correspondant à .. deux étages de croisées, et d'un grenier établi sur d'aussi larges proportions. « Du côté de l'ouest, cinq grandes croisées à croisillons s'ouvraient à chaque « étage dans le flanc du bâtiment.
« .... A l'aplomb des croisées s'élevaient cinq lucarnes en pierre de taille « de style monumental
« Le côté de l'est avait à chaque étage trois ouvertures toutes semblables à « celles-ci.
Le pignon du nord présentait « au rez-de-chaussée, une grande fenêtre « ogivale, sans meneaux, obtuse, écrasée, entre deux ouvertures plein cintre ; a au premier, trois croisées, semblables à celles des faces latérales ; dans la « pointe, trois jours plein cintre
Le pignon du midi « était divisé en trois tranches verticales par quatre « contreforts peu saillants, et qui ne s'élevaient pas tout à fait jusqu'aux ram- « pants. Cescontrefortsétaient sans redents et lisses, saufles lignes des corniches, « qui se contreprofilaient sur leurs faces et sur leurs flancs. Les deux externes a avaient pour couronnement l'une de ces corniches, les deux autres des larmiers. « Tous quatre étaient munis de bases appu3'ées sur un soubassement dont la « forte saillie était rachetée par une moulure en talon renversé. Les cinq étages « dont le pignon se composait extérieusement étaient couronnés par autant de « corniches.
(. En avant du portail, un perron se déployait originairement, déclare « l'érudit historien ; à l'époque de la construction des tours de la cathédrale, le « défaut d'espace força à le démolir. Il fut alors remplacé par un double « emmarchement latéral. »
A l'aflleurement du pignon gauche de la façade où s'ouvrait le portail, était une tourelle à pans coupés contenant l'escalier conduisant aux divers étages de l'édifice ; cette tourelle se faisait remarquer par une porte plein cintre, accompagnée de deux coionettes cannelées se détachant du mur, avec frise et entablement, et dont l'archivolte, les tympans, et les piédroits étaient couverts de sculptures et d'ornements du goût le plus délicat.
L'intérieur de la salle Saint-Lazare se composait d'une seule pièce formant un immense vaisseau, précédée d'un vestibule qui s'ouvrait sur le perron du portail. Le plafond était soutenu par une rangée de neuf colonnes de pierre, très hautes, dont les « chapiteaux, a écrit M. de Buzonnière, s'épanouissent comme des têtes de palmiers ».
« Les décorations du portail occupaient le compartiment central du rez-de-
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« chaussée y compris les contreforts, et s'élevaient jusqu'au milieu du premier « étage. Dans chacun des compartiments latéraux s'ouvrait Une baie plein cintre, « élance'e. Quatre autres ouvertures semblables éclairaient le premier étage, « disposées deux au-dessus du portail, les deux autres à l'aplomb des ouvertures « du rez-de-chaussée.
« Au milieu du second étage se dessinait un immense crucifix, appuyé sur « un cul-de-lampe qui se détachait de la corniche du premier, et abrité sous un « dais dont le pinacle en tourelle pointait dans l'étage supérieur. Deux écussons « se voyaient au-dessus des bras de la croix. Les deux contreforts adjacents « supportaient deux statues dans des niches à pilastres ornées de culs-de-lampe, « de dais et de pinacles semblables, sur de moindres proportions, à ceux du « crucifix. Dans chacun des compartiments latéraux, une grande croisée à « croisillon, semblable à celles des faces latérales, avait pour appui la corniche « du premier étage. La corniche du second servait également d'appui aux quatre « ouvertures du troisième qui étaient les premières de la pointe du pignon. « Celles-ci étaient plein cintre; leur disposition formait une sorte d'arcature. « Deux autres jours tout semblables marquaient le quatrième étage ; dans « l'extrême pointe se voyait un grand écusson entouré de palmettes. Les « rampants étaient bordés d'un gros tore. »
Cette ordonnance architecturale était inspirée évidemment de celle des constructions hospitalières du Moyen âge, dont la destination charitable s'affirmait au dehors par un aspect religieux, plein de majesté et de grandeur. Le maître maçon a maintenu résolument dans ce bâtiment l'ossature traditionnelle, mais il tiendra à la fleurir magnifiquement d'une ornementation touffue, dont l'art nouveau fournira les éléments constitutifs essentiels, employés fort librement, d'ailleurs, au gré d'une fantaisie, spontanée et primesautière, sans le moindre souci des canons classiques.
Ainsi, le portail, mesurant 6'",5o de hauteur sur 4'", 80 de largeur, était une baie, à archivolte plein cintre, encadrée de deux pilastres et d'un entablement. « Le tracé des piédestaux et des bases, lit-on dans la description, ne se « rapportait à aucun ordre »; les chapitaux rappelaient « le galbe composite, « quant au tailloir et au profil de la corbeille », mais « ils avaient à chaque « angle une feuille d'olive de premier rang composée de détails de fantaisie, « quoique corrects dans leur forme; et la feuille de second rang, le caulicole et « la volute correspondante étaient remplacés par une figure humaine torturée, « qui présentait dans son ensemble le galbe de ces trois parties réunies. Le « reste de la corbeille était relevé d'un bouquet d'arabesques. »
A droite du pignon, ajoute l'auteur de la description, se trouvait un petit corps de logis qui paraissait de la même époque, au rez-de-chaussée aveugle, au premier étage ajouré de sept baies plein cintre, et dont l'étage supérieur avait deux grandes lucarnes en pierre de taille, renfermant deux baies plein cintre, ornées de pilastres et d'archivoltes, avec fronton triangulaire.