CHARLES VIART
Le tailleur de pierre, fidèle à l'enseignement des maîtres d'antan, avait multiplié sur ce portail, dans la frise, dans l'archivolte, dans les pieds droits, aux clefs des arceaux, etc., les sculptures allégorisant ou symbolisant, de la façon la plus expressive, la Maladie, la Souffrance, la Mort, et aussi la Religion, la Médecine, l'Espérance, et la Foi, qui consolent, guérissent et font revivre; et, dans la porte de l'escalier, ainsi qu'à l'intérieur de la salle, il avait fait représenter, pour égayer les yeux et réjouir l'imagination, des scènes empruntées à la Bible, à l'Histoire et à la mythologie, et des motifs d'ornementation, fleurs, fruits, animaux fantastiques, oiseaux, arabesques, tour à tour pittoresques, plaisants, humoristiques, élégants, et gracieux.
Quelques historiens font également honneur à Charles Viart du portail j g portail sud ouest sud-ouest du Grand cimetière qui, par ses six grandes portes, ses galeries à du Grand cimetière, arcades ogivales, ses chapelles et sa croix centrale, rappelait les « Campo Santo » d'Italie. Ce portail, en l'état primitif, présentait une ordonnance architecturale, une ornementation sculpturale, et des dimensions qui en faisaient un véritable monument, d'aspect évidemment très grandiose. M. de Buzonnière nous en a laissé une description infiniment précieuse, en raison de la suppression du Grand cimetière, devenu, tout d'abord, du moment qu'on n'y fit plus d'inhumations, en 1786, une sorte de Champs-Elysées, rappelant les Alyscamps d'Arles, où, pendant les beaux jours, la population orléanaise venait se promener joyeusement sous les allées d'arbres, et, pendant l'hiver, dans les galeries couvertes; puis qui fut transformé en Halle au blé, en 1826.
« Le soubassement du portail, écrit-il, se compose d'un seul étage de « piédestaux à losanges fleuronnés. Les pieds droits et l'archivolte plein cintre « de la baie (ont) une torsade ravalée dans l'angle de l'alette et du tableau, une « plate-bande, une cymaise et un anglet. La cymaise est couverte de palmettes, « la plate-bande d'arabesques. Ce dernier ornement, varié dans les pieds droits, « se compose uniformément, dans l'archivolte, d'oiseaux ornés d'ailes fantas- « tiques et de queues en rinceaux, appuyant leurs pattes sur des tables rectan- « gulaires, au-dessus desquelles sont des os de mort posés en sautoir. Les « impostes des pieds droits sont lisses et profilés en manière de chapiteaux. A « la clef de l'archivolte, un cartouche découpé renferme un médaillon dans « lequel on voit, au lieu d'armoiries, trois têtes de morts avec deux os en « sautoir. La baie est inscrite entre deux pilastres et un entablement couronné « d'un fronton rectiligne. Les pilastres sont couverts d'arabesques ravalées, « dans lesquelles les attributs de la mort et du culte catholique sont entremêlés
(i) Le portail existe, encore dans la petite cour du concierge et du marchand de vin voisin de la Halle au blé, qui a remplacé le Grand cimetière supprimé au commencement du xix' siècle. Il fut restauré à la fin du xvii* siècle par Claude Godard, sculpteur Orléanais, qui ajouta au monument ancien deux squelettes et des figures accoudées sur l'écusson funéraire. L'architecte qui construisit, de 1824 à 1826, la Halle, eut l'idée ingénieuse de conserver les vieilles galeries ogivales en les transformant en greniers.
:i Viart du portail de Saint-Eloi
« à des enlacements de fleurs et de fruits. Aux trois cinquièmes de leur hauteur
« ces ornements cessent et un cul-de-lampe formé, pour ainsi dire, d'un faisceau
« d'oiseaux fantastiques, vus de face, supporte une statuette. L'entablement,
« presque dénudé de ciselures, se contre profile en saillie au-dessus des pilastres
« et de la clef de l'archivolte.
« La frise avait jadis une inscription dont on ne peut plus distinguer que
« les trois lettres du commencement I O B et les trois chiffres de la fin XIX. Les
« tympans, encadrés de cymaises à palmettes, renferment chacun un médaillon
« ovale, dans lequel on distingue encore un écusson orné d'arabesques légères
« et couronné de fleurs de lis. Le milieu du fronton est occupé par un médaillon
« ovale, parfaitement lisse. Deux figures, assises sur le larmier de la corniche,
« s'appuyent de chaque côté sur ce médaillon. »
Hypothèse d'attribution M. de Buzonnière nous dit(i)que le portail monumental du Grand cimetière
présentait une analogie frappante avec le portail de Saint-Eloi, également disparu aujourd'hui, avec l'édifice tout entier qui fut démoli au milieu du xix'' siècle. N'en pourrait-on, avec beaucoup de discrétion, à titre de simple indication de recherches à orienter dans ce sens, émettre l'hypothèse que Charles Viart aurait bâti ce portail, réputé jadis un pur chef-d'œuvre d'architecture et de sculpture, et décrit avec lyrisme dans une monographie par cet érudit, qui ne se lasse point d'en vanter la belle ordonnance, la délicieuse ornementation, et les ciselures de pierre incomparables, faisant songer à un travail d'orfèvrerie? « Ce portail se composait de deux parties distinctes, harmonieusement « encadrées l'une dans l'autre, savoir : un portique plein cintre à pilastres, « appliqué et faisant saillie sur le plan du mur, et la baie proprement dite, « tracée, au contraire, en retrait, et inscrite, avec ses jambages, son arc en anse « de panier, sa corniche et tous ses accessoires, dans le parallélogramme compris « entre les pieds droits du portique et une ligne tirée de l'une à l'autre de « leurs impostes. »
L'écrivain signale soigneusement, comme un caractère distinctif de l'œuvre, les chapitaux de fantaisie superposés des pieds droits du portique, en forme de pilastres, les trois étages de statuettes posées, les premières sur des piédestaux, les secondes sur des culs-de-lampe formant dais et socles à la fois, et les troisièmes abritées par un dôme léger et étroit. Ces particularités de l'ornementation du portail Saint-Eloi font songer immédiatement h celles du même genre constatées déjà dans la façade de l'Hôtel de Ville; elles viennent ainsi donner à l'hypothèse en question une première apparence de justification artistique, au défaut de documents d'archives.
L'Hôtel de Ville Kn i525, les échevins de la ville de Beaugency, se trouvant trop à l'étroit
de Reaugenry. dans le local affecté, d'ancienne date, à leurs délibérations, se firent autoriser par
les habitants à acheter l'auberge de la Croix-Blanche, située dans la rue du
(1) M. DE Buzonnière : Ibidem, p. 18.
HOTEL DE VILLE DE BEALGENCV Œuvre de Charles Vian
CHARLES VIART l85
Change, vis-à-vis du jeu de paume de la comtesse de Dunois, pour faire construire sur son emplacement un Hôtel de Ville neuf.
Pour les plans et la construction de l'édifice, ils s'adressèrent à Charles Viart, que l'Hôtel de Ville d'Orléans et la salle Saint-Lazare de l'Hôtel-Dieu avaient mis en grand renom.
La façade de l'Hôtel de Ville de Beaugency comprend un rez-de-chaussée et pç^^^iption jg l'édifice. deux étages. Au milieu du rez-de-chaussée s'ouvre la porte d'entrée, à plein cintre, flanquée de deux colonnes d'ordre corinthien, et surmontée de deux petites fenêtres à plein cintre géminées. A droite et à gauche de la porte d'entrée s'ouvrent deux larges baies en arc surbaissé, à doubles meneaux, et de dimensions inégales; dans les écoinçons, sur le plein du mur, sont encastrés quatre médaillons avec bustes d'hommes et de femmes. Le premier étage est divisé, par des pilastres délicatement ornés, en cinq travées ; les deux extrémités sont des panneaux de mur plein semés de fleurs de lys, et les trois autres, des fenêtres aux chambranles et meneaux couverts d'élégantes arabesques. Les allèges des fenêtres, formant chacune deux panneaux, sont ornées des armoiries du cardinal de Longueville, seigneur de Beaugency, de François, comte de Dunois, son père, du duc de Longueville, son frère, et de la salamandre couronnée de François I", qui, sans aucun doute, accompagnait, jadis, le chiffre royal. Audessus du premier étage, est une corniche à coquilles, modillons et métopes, décorés d'autant de motifs différents. Enfin, au deuxième étage, une large balustrade de pierre ajourée forme balcon, portant îi ses extrémités une échauguette en encorbellement, aux culs-de-!ampe délicatement sculptés, qui continuent le décor de la corniche. Un haut toit incliné surmonte l'édifice.
La date de la mort de Charles Viart est fixée à 1547. ^^^ corps fut Mort de Charles Viart. inhumé dans le Grand cimetière.
Des documents d'archives font mention, au milieu du xvi" siècle, d'un autre Pierre Viart.
maçon du nom de Viart et portant le prénom de Pierre. On trouve son nom dans la minute du Compte de forteresse rédigé par Henri Guilloreau. Il y est désigné ainsi : « Pierre Vyart,maistre maçon et tailleur de pierre » ; il dirige, en qualité de maître des oeuvres de la Ville, les travaux de la tour Gouvernante ; en 1 542, il construit un quai « à monter en la grant salle du corps neuf de l'Hostel « de la communité de la dicte Ville, ayant vue sur la rue Saincte-Katerine ».
Quelle était la parenté entre Charles et Pierre Viart ? On l'ignore encore. Le titre de maître des œuvres de la Ville que Pierre porte, et la date de 1642 qui le concerne pour un travail exécuté au nouvel Hôtel de Ville, autorisent à supposer qu'il pourrait bien être le fils ou le neveu de Charles. Les survivances sinon les successions de cette fonction entre père et fils, oncle et neveu, sont très fréquentes, et même, peut-on dire, habituelles.
Ainsi, se bornent à deux noms, ceux de Charles et Pierre Viart, les
isr.
renseignements documentaires que l'on possède actuellement sur les maîtres maçons Orléanais de la première période du xvi' siècle, pendant laquelle furent construits tant d'édifices civils et religieux, tant d'hôtels et de logis privés, d'une beauté et d'une originalité incontestées, qui ont fait d'Orléans une des villes les plus monumentales et les plus pittoresques de France. Saurons-nous jamais, hélas ! quels furent les artistes de génie, sinon de grand talent, d'une fécondité d'imagination et d'une vigueur de tempérament peu communes, qui bâtirent : et la chapelle Saint-Jean et Notre-Dame de Recouvrance, ces exquises Heurs d'art écloses à l'aurore de la Renaissance; et la maison de Coligny ou des « Travaux d'Hercule », dont les sculptures si délicates, échappées au vandalisme, évoquent l'élégance et le luxe, fort prisés par les nombreux personnages auxquels elle servit successivement de demeure, le cardinal Briçonnet, la première femme de Coligny, mademoiselle de Montmorency-Laval, le cardinal Odet de Chàtillon et le prince de Condé ; et la façade intérieure de la Maison de Pierre Compaing, dite d'Agnès Sorel, d'une si luxuriante ornementation ; etc., etc., etc. ? Puissent les archives nous livrer un jour les secrets qu'elles cachent peut-être, et qui donneraient quelques noms glorieux nouveaux à l'histoire de l'Architecture nationale.
PIERRE CHAMBIGES