LE CHATEAU DE MADRID, AU BOIS DE BOULOGNE
son retour de captivité' en Espagne, François l" décida de faire construire un château dans la forêt de Boulogne, où il put satisfaire sa passion de la chasse plus aisément encore que dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, relativement éloignée de Paris, et qui fut une résidence originale et plaisante par ses dispositions architecturales, par sa décoration extérieure, et par sa situation au centre d'un panorama superbe. La première mention officielle de ce projet se trouve dans les lettres patentes du roi, en date du 28 juillet i528, adressées à « Maître Guillaume Preudhomme, contrerolleur général de ses finances et trésorier de son espargne ». On y lit :
« Comme nous avons advisé de faire construire et édiffier, au bout de
« nostre forest de Boullongne-lez-Paris, plusieurs bastimens, ouvrages et « édiffices, et faire faire en icelles certaines réparations à ce que mieux et plus
« honorablement nous y puissions loger et séjourner, quand il nous plaira
« sçavoir vous faisons que, nous confians de la personne de nostre cher et bien « amé Nicolas Picart, receveur de nos tailles en la vicomte de Carenten
Lettres patentes
pour l;i construction
du château.
« avons commis, ordonné et député par ces présentes à tenir et faire le
« payement de la despence des dits bâtimens, ouvraiges et édiffices »
D'autres lettres patentes, en date du 3 décembre 1 528, adressées à Florimond de Champverne, qui avait été nommé par le roi, quatre mois auparavant, surintendant de ses bastiments « aux lieux de FontaineblcMU en laforêi de laBièvre, au lieu de Livry et en son bois de BouUongne près Paris », font connaître qu'on avait commencé à travailler sur ces divers points. Il est ordonné à ce fonctionnaire royal « d'avoir l'œil, regard et superintendance à faire bien deument, « promptemenr et diligemment besogner les dits ouvriers aux dicts édiffices et « bastimens en manière qu'ils puissent être faits et accomplis le plus tost que « faire se pourra ».
D'après les « Comptes des Bâtiments du roi », la construction du château de Boulogne, dénommé aussi château de Madrid, dura jusqu'en i563, soit pendant 35 ans ; mais, il est certain que, sans être complètement achevée, cette nouvelle résidence fut mise vers 1 540 en état d'être habitée dans quelques parties.
Description du château Dans « Les plus excellens bastimens de France », Jacques Androuet du
par Cerceau a consacré au château de Madrid plusieurs gravures et plans, ainsi
J. Androuet du Cerceau, qu'une notice, dont voici le texte :
« Ce bastiment est assis en une plaine, à deux lieues de Paris, du costé de « l'Occident, prochain de la rivière de Seine. Tout l'édifice n'est qu'une masse « et consiste en ce qui s'ensuit. Premièrement, à chasque estage est une salle, « garnie d'une petite salette,en laquelle est une cheminée royale. Derrière icelle « cheminée, y a un petit escallier, par où l'on monte d'estage à un autre, sans « estre veu. Le plancher de la salette est eslevé seulement de la moitié de la « hauteur de la grand'salle, y ayant au dessus comme une chapelle. « Ceste salette sert de retraite pour le Prince et ont leur regard tant l'un que « l'aultre sur la dite grand'salle. Aux deux costés y a huict chambres et quatre « garde robbes, quatre avec deux garde robes de chaque part, servantes de « commodité. Par le dehors régnent autour, tant au premier que second estage, (( allées ou gaileries ouvertes, à arcs voûtez à plat ; et au dessus d'icelles, qui est « le troisième estage, terraces régnantes pareillement. Es coings des susdites « quatre chambres et gardes robbes, qui font de chascun son costé un corps de « bastiment, y a un petit pavillon quarré en saillie, oultre les gaileries : dans « chascun desquels, assavoir aux quatre prochains de la salle, est une montée « et, aux quatre autres, des garde robbes. Entre les deux qui sont aux bouts, y « a encores une tour de chaque costé, esquelles est une viz fort bien et indus- « trieusement faite, principalement l'une d'icelles, qui doit estre soigneuusement « remarquée entre artisans et mise en leurs tablettes. Au dessus des terraces « sont aussi deux estages avec les galletas. Et est ce bastiment couvert de « plusieurs pavillons, entrelacez les uns aux autres et le tout si bien symmétrié « tant en son pian que enrichissemcns, que rien plus. P'ait au reste la plus
PIERRE GADYER 2î3
« grande partie des enrichissemens du premier et deuxièsme étage par le dehors « de terre émaillée. La masse est fort esclatante à la veiie, comme vous pouvez « veoir par les desseins et élévations que je vous en ay desseignez : d'autant « qu'il n'est pas jusques aux cheminées et lucarnes, qui ne soient toutes remplies « d'œuvre. Mais oultre ce que dessus, une chose me semble digne d'admiration, « de veoir les offices pratiquées dessoubs en mêsme sorte et manière de commo- « ditez que le dessus : et icelles toutes voûtées, ayans leur jour descendant du « hault par quelques quadres, aussi pratiquez au rez de terre, respondans iceux « jours chascun en son endroit de l'office : m'estant advis, qu'outre les singula- « ritez remarquables des bastimens exquis de la France, les offices de ce lieu « doivent estre tenus comme pour les principales de toutes. Le Roy François, « premier du nom, feit faire ceste maison : laquelle est accompagnée d'un parc, « contenant deux lieues de tour, ou environ. Et pour vous faire entendre que le « lieu est digne d'estre veu et considéré, je vous en ay desseigné particulière- (( ment quelques enrichissemens des choses plus singulières du dedans. »
La description du château de Boulogne par J. Androuet du Cerceau est Description du château utilement complétée par une autre que nous a laissée un écrivain de la fin du f-''^^ ^" xviii' siècle, xvui" siècle, Poncet de la Grave, pour certaines parties de l'édifice négligées par l'auteur des « Plus excellens bastimens de France » :
« Ce palais s'élève au milieu d'un terrein, enclos autrefois de fossez creux et solidement bâtis avec corniches en saillie bien soignées, un jardin qui paroît avoir été fort agréable l'entoure du côté du couchant, du nord et du levant; la cour d'entrée infiniment resserrée est au midi, quatre galeries couronnées de plafonds enrichis d'ornemens taillés et coupés avec autant de propreté que de délicatesse l'environnent par dehors à chaque étage; quatre escaliers remplis d'ornemens bien finis et couverts d'une voûte, que les gens de l'art appelent cul-de-four, taillée à côte de melon et enrichie des chiffres de Henri II, de Catherine de Médicis, et de Diane de Valentinois, qui tous diminuent insensiblement et avec beaucoup d'art, sont dressés dans les quatre angles de ce grand corps d'édifice.
« La masse entière est toute couverte de basses tailles travaillées délicatement, enduite d'une infinité, d'une grande quantité d'émaux ou plaquse de terre cuite vernissée en couleur, qui font un effet surprenant, lorsque le soleil les frappe: c'est César délia Robia qui a fait ces basreliefs, qui sont variés à l'infini et remplissent les entre-colonnes, les croisées et le massif des cheminées.
« On voit dans l'intérieur des alcôves couronnées d'une petite voûte très décorée par des ornemens bien coupés; ce sont les premières qu'on ait fait en France; François l" en apporta les modèles d'Espagne, que personne n'imita alors, mais dont on s'est servi ensuite, en les embellissant beaucoup.
« Le plus grand des escaliers est toujours admiré à cause de son noyau creux et par son rampant enrichi des Métamorphoses d'Ovide et de basses
La légende italienne
de
Girolamo délia Robbia,
architecte du château de Madrid.
Fausseté
do la légende.
tailles exécutées avec beaucoup d'adresse, de tendresse et de patience. C'est un de ces escaliers que les architectes appellent vis de Saint-Gilles, parce que le premier de ce genre fut construit au prieuré de Saint-Gilles, en Provence, mais celui du château de Boulogne lui est infiniment supérieur par la conduite et l'exécution.
« Je ne trouve d'agréable à l'extérieur, en me reportant au moment où le château fut bâti, que les galeries extérieures, ayant dans le milieu de leurs faces deux tours rondes couvertes d'un campanile, qui forment des avant corps aux extrémités, et d'autres pavillons de la même forme, situés aux angles, le tout formant un aspect très agréable et très varié. D'un côté, les galeries procurent la vue du Bois de Boulogne et du rideau de Saint-Cloud jusques audessus de l'Observatoire, et du côté du nord, l'aspect riant de la rivière de Seine, Puteaux, Surène, le Mont Valéricn, etc. (i) ».
La base de la légende qui a fait pendant longtemps un artiste italien architecte du château de Madrid est le passage suivant de la biogi-aphie des Délia Robbia, par Vasari (2) :
« (Girolamo délia Robbia) bâtit à Madrid, non loin de Paris, pour le roi « François, un palais qu'il enrichit de figures et d'ornemens formés avec une « pierre tendre assez semblable au plâtre de Volterra, mais de meilleure nature, « car elle devient dure et solide avec le temps. »
Il convient d'accorder peu de crédit aux renseignements publiés par Vasari sur les œuvres d'art exécutées en France par les artistes italiens; ces renseignements sont presque toujours erronés par suite de la préoccupation constante que cet historien apporte à assurer à l'art de son pays une prééminence universelle, qui lui a fait accueillir sans contrôle tout ce qu'il a plu aux intéressés de raconter de vantardises et de fantaisies sur leur compte.
Tout d'abord, l'étude de la question au point de vue de la chronologie fournit une première preuve de la fausseté de la légende. Les biographes les plus récents des Délia Robia (3) déclarent qu'on peut supposer que Girolamo arriva en France à la fin de 1627. Or, comme on l'a vu plus haut, par les lettres patentes royales en date du 28 janvier et du 3 décembre i528, la construction du château de Madrid était décidée depuis un certain temps, puisqu'àla première date l'administration des travaux était déjà organisée, et qu'à la seconde date les travaux étaient commencés, François I"" ordonnant de faire « promptement et diligemment besongnerles ouvriers ». Il faudrait donc admettre que les plans et devis de ce château colossal ont été improvisés au débotté par l'artiste italien, qui, au dire même de Vasari, n'était qu'un sculpteur et un céramiste, qui
(i) PoNCET DE LA Gr.we : Mémoires intéressants four servir à niistoire de France, 1785, t. IV, p. 319.
(2) Vasari, édition Leclanché, 1840; p. 41.
(3) Cavalucci et MOLINIER : Les Délia Robbia, leur vie et leur œuvre, in-4*, Paris, 1S84.
PIERRE OADYER
n'avait jamais fait œuvre d'architecte, ni même de simple deviseur de plans. L'information de Vasari sur les circonstances du voyage en France de Girolamo rend absolument invraisemblable ce tour de force artistique : « Déjà aiguil- « lonné par la concurrence de Jacopo Sansovino, Baccio Bandinelli, et Jacopo « délia Quercia, et plusieurs maîtres de son temps, dit-il, Girolamo était « devenu un vaillant artiste quand il fut conduit en France par des marchands « florentins ». Ce délia Robia n'était donc appelé en France ni par le roi, ni par aucun grand personnage de la cour; il y venait simplement chercher fortune à ses risques et périls.
Les documents officiels relatifs au château de Madrid, encore qu'ils soient peu nombreux et incomplets, révèlent, à les lire tout simplement dans leur texte, les véritables origines de cet édifice, qui sont celles de tous les autres châteaux neufs de François I" : Saint-Germain-en-Laye, Fontainebleau, Villers-Cotterets, et Chambord.
Dans les « Comptes des Bâtiments du roi », à la date du 5 février 1529, on lit :
« A Pierre Gadier, tailleur de pierres et maistre masson, et Jherosme de « Robia, tailleur d'ymaiges et esmailleur, ayans charge du dict seigneur du « bastiment qu'il fait présentement édiffier au boys de BouUogne près Paris, la « somme de quarante et une livres tournoys à eulx donnée et ordonnée par « le dict seigneur pour les récompenser de la despanse qu'ils ont faicte et payée « venant de Paris en la ville de Dijon recouvrer envers messieurs du conseil « du dict seigneur partie des deniers qui, par le dict seigneur, leur ont été « ordonnez, pour convertir au dict bâtiment. »
Ce texte est explicite. Girolamo délia Robbia n'y figure qu'au titre de « tailleur d'ymaiges et esmailleur ». Le vrai, l'unique maître d'œuvre du château de Madrid, soit l'architecte, est Pierre Gadyer, dont la qualification officielle « maistre masson tailleur de pierre » est celle donnée dans les « Comptes des Bâtiments du roi » à tous ceux qui ont construit sur leurs plans Saint- Germain-en-Laye, Fontainebleau, Villers-Cotterets, etc. : Pierre Chambiges, Gilles, Guillaume et Jacques Le Breton. A la fin du xv' siècle, et dans tout le Moyen âge, on ne donne pas d'autres titres, dans les Comptes des cathédrales et églises, neuves ou restaurées ou agrandies, à ceux qui en dressèrent les « pourtraicts »et qui en dirigèrent les travaux.
La confirmation indiscutable que Pierre Gadyer a constamment et exclusivement rempli la fonction et a eu la situation prépondérante de maître d'œuvre du château se trouve dans un autre document non moins officiel : les Lettres patentes qui suivent (i), où son nom est mentionné avec le titre de « maistre des œuvres » :
Pierre Gadyer,
maître d'œuvre
du château.
Preuves documentaires de l'attribution.
(1) .archives nationales, K. 84, n* 20.
•iiO CHAPITRE NEUVIEME
« Françoys, par la grâce de Dieu, Roy de France, à nostre amc et féal « conseiller, secrétaire de nos finances et trésorier de France, le sieur de « Villeroy, chevalier, et à nos chers et bien amez varlets de chambre ordinaires, « M"' Pierre et Paul des Autelz(Des Hotels) et à chascun d'eux salut et dilection, « pour aucunes causes et raisons à ce nous mouvans, confians à plain de vos « sens, expérience et dilligence, vous avons commis, ordonnez et deputtez, « commettons, ordonnons et députions par ces présentes, pour incontinant vous « transporter en nostre bastyment que faisons présentement faire au lieu de « Boullongne près nostre ville de Paris, appelé avec vous tous les maistres « des œuvres de nostre dicte ville et banlieue de Paris et les héritiers de feu « maistre Pierre Gadyer en son vivant maistre des œuvres de nostre dict « bastiment, faire mesurer, toiser, priser, et estimer, en vos loj'aultez et « consciences, la besogne jà fecte et parachevée en icelluy bastiment, et de tout « ce que aurez trouvé, advertissez nous en bien au long et par le menu, pour « après en ordonner ce que verrons estre affaire; de ce faire, nous avons donné « et donnons plain pouvoir autorité et commission, etc.
« Donné à Compiègne, le xxviij" jour de octobre l'an de grâce mil cinq « cens trente et ung, et de règne le dix-septième.
« Par le Roy. « Breton. »
Pierre Gadyer vient de mourir ; il y a lieu de liquider sa succession. Comme
des sommes considérables ont été engagées par lui dans la construction du
château, dont il était à la fois le maître d'œuvre et l'entrepreneur, le roi
ordonne de faire une expertise des travaux exécutés par le défunt. Si Girolamo
délia Robbia avait été l'architecte du château, son nom figurerait dans ce
document; or, il en est absent. Seuls les commissaires du roi, des maistres des
œuvres de Paris, et les héritiers de Pierre Gadyer sont convoqués à cette
expertise. C'est que l'artiste italien n'a jamais été au château de Madrid, pendant
la première période des travaux, du vivant de Pierre Gadyer, que le « tailleur Girolamo délia Rohhia ,, . , , ,. -n u - - ■ i i •
• , .,, d ymaiges », « e scu pteur », « esmailleur », charge spécialement et exclusi-
simple « esmauleur ».•'''' r î > o r ^
vement de la décoration de l'édifice, sous les ordres du maître d'œuvre.
Dans « les Comptes des Bâtiments du roi » plusieurs passages se rapportent personnellement à cet artiste toujours ainsi qualifié :
« Du ["décembre i532, acquict pour faire bailler et délivrer à Nicolas Le « Picard, commis à tenir le compte et faire le payement des bastimens de « Fontainebleau et boys de Boullongne, la somme de deux mil neuf cens « cinquante troys livres, deux solz, six deniers parisis, pour convertir au fait « de sa commission et mesmement audit bastiment de Boullongne, et icellc « somme avoir et prandre sur troys ventes de bois de haulte fustaye. Délivrées « à Jherosme de la Robva, esmailleur, comme plus olïrant et dernier enchéris- « scur, pour ladicte somme de ii'" i\'" i.iii liv. ii s. vi d. parisis. »
IMERRE GADYKR 227
« OUVRAGUS d'es.MAII. IAITS AU DIT LlliU DU
« BOULLONGNE PAR JhÉROSME DE LA ROBIA, SCULTEUR
« ET ESMAILLEUR f)KS OUVRAGES DE TERRE CUITTE. »
« Nous François, par la grâce de Dieu, Roi de France, certifions à nos amez « et féaulx gens de nos comptes, avoir voulu et ordonne' par ces présentes que « Jliérosme de Robia ait esté et soit payé des ouvrages par luy faicts et qu'il « doit encore faire en nostre cliasteau de Boullongne lez Paris au pris et sommes « de deniers contenues en chacune desdictes parties par norre amé et féal « notaire Nicolas Picart par nous commis à faire le compte et payement dudict « bastiment de Boullongne, audit Jhérosme de la Robia pour tous les ouvrages « susdits, la somme de i5.o8i liv. lo s.
« Ouvrages d'esmail »
« A Jhérosme de la Robie, sculpteur et esmailleur de terre cuitte, pour tous les « ouvrages par luy faicts d'esmail et autres certaines pièces de terre cuitte « audit bastiment de Boullongne, le 8 apvril ib3j 3.572 liv.
« Ouvrages d'esmail audit bastiment de Boullongne ».
« A Jhérosme de la Robie, sculpteur et esmailleur du Roy, pour ses gaiges de « quatre années finies le dernier jour de décembre m. v" xxx vin, à ii*^ xl liv. par « an et à praendre sur les deniers de l'espargne ordonnés estre distribuez autour « de la personne du Roy ix° lx. liv. t. »
Trois autres extraits de Comptes, en date des 8 avril i537 et i540-i5bo, concernent des payements personnels faits à 1' « esmailleur de terre cuitte et sculpteur pour le Roy », pour « les ouvrages en terre cuitte, recuitte et esmaillée, faits au bastiment du Bois de Boullongne ».
Ces divers titres, par rapport à la situation administrative et professionnelle de Girolamo délia Robia au château de Madrid, sont aussi explicites que ceux qui concernent Pierre Gadyer : l'artiste italien est sculpteur et émailleur, alors que le maître maçon français est maître d'œuvre, c'est-à-dire architecte au sens actuel du terme. Dans son acte de décès (i), le premier sera bien qualifié « architecte du Roy », mais cette qualification n'a pas la portée technique qui permettrait de le considérer comme aj'ant jamais fait œuvre vraiment architecturale dans la construction d'un édifice; elle est habituellement jointe, dans des actes d'état civil, dans des marchés, etc., à la qualification de sculpteur, lorsqu'il s'agit d'un artiste ayant conçu et exécuté quelque monument dans le genre d'un tombeau, d'un rétable, d'un buffet d'orgues, d'une fontaine, etc.
(i) Jal : Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 1066. « Le dimanche IIII* jour des « dicls mois et an (août 1566) décéda en Nesle, noble homme Hiérosme de la Robbye, italien florentin, « architecte du Roy, et fut son corps inhumé le mesme jour environ les six heures du soir en l'église « et couvent des Auguslius, suyvanl ma permission » : Registre de Saint-André-des-Arcs.
au cliâteau de Ma<lriil.
•ii8 CIlAl'lTRli: NEUVIÈME
De la part de ceux qui ont crée et propagé la fausse légende du château de Madrid œuvre architecturale de Girolamo délia Robbia, avec ou sans la collaboration de Pierre Gadyer, il y a toujours eu complète intervertion des professions et rôles techniques de ces deux artistes, soit par suite d'une mauvaise interprétation des textes, soit en raison du préjugé invétéré sur l'influence de l'Art italien en P'rance pendant la Renaissance. Les contradictions que présentent leurs plaidoyers en témoignent ; et leurs arguments en apparence les plus décisifs pour la cause de l'artiste étranger se retournent constamment contre lui.
La décoration De ce que le château de Madrid fut un admirable exemple de l'architecture
■-!tA?i! ^["'x'in.ir;,! polychrome, à laquelle François I" avait pris goût à la suite des types nombreux qu'il en vit en Espagne, et de ce qu'un artiste italien y fut employé pour fabriquer les ornements de terre cuite et d'émaiK nécessaires pour le mode de décoration adopté, ces écrivains en ont conclu à l'importation en France par cet artiste de l'architecture polychrome, et, par conséquent, à la rédaction des plans de l'édifice où l'innovation en fut faite. Or, en ce même temps, Pierre Chambiges faisait en grand, au château de Saint-Germain-en-Laye, de la polychromie qui n'était pas sans analogie avec celle du château de Madrid. Ce maître maçon y emploie, lui aussi, de la terre cuite et de la terre émailiée pour les encadrements des baies, pour les frontons et les tympans des croisées, pour les corniches, pour les revêtements des contreforts, pour les balustrades, pour les ornements de faîtage, pour les monogrammes et les armoiries des souches de cheminées, et pour la décoration intérieure. Et il n'y a à Saint-Germain-en-Laye aucune intervention d'artiste étranger pour la rédaction des plans de cet édifice à l'architecture polychrome, ni pour la fabrication de cette céramique ornementale.
L'histoire exacte des origines du château de Madrid est beaucoup plus simple et plus logique que celle qui a été inventée de toutes pièces pour justifier l'assertion de Vasari. Les commissaires du roi pour la construction de la nouvelle résidence, François de Neuville, Pierre et Paul des Hôtels ont invité Pierre Gadyer à faire dans la construction et l'ornementation la plus grande part à la polychromie au moyen de la terre cuite ordinaire et de la terre cuite émailiée. L'habile maître maçon-tailleur de pierre, que cet ordre ne pouvait embarrasser, adopta résolument les dispositions architecturales qui devaient donner à ce château sa physionomie si originale. Sur ces entrefaites, Girolamo délia Robia arrive en France pour y chercher fortune, en exerçant son métier de sculpteur et de céramiste dans les travaux nouveaux qui s'exécutent un peu partout. Avec l'entregent des artistes italiens de ce temps-là, il fait ses offres de service. Les commissaires du roi les acceptent sans doute sur le vu des spécimens qu'il a montrés et des essais spéciaux qu'il s'est empressé d'exécuter. Un marché en bonne et due forme est passé, et l'artiste reçoit, suivant l'habitude administrative, le titre de « sculpteur et esmailleur du roy ».
PIERRE GADYER 229
Qu'était en somme Girolamo della Robbia ? Un simple ornemaniste, dont Girolamo «Jclla Robbia le talent consistait à exécuter avec habileté les motifs de décoration qu'on lui ne fut jamais
demandait ou dont on lui fournissait les dessins. Bien que fils du célèbre Luca "" ^^^ «ecte.
della Robbia, le glorieux émule de Ghiberti et de Donatello, il n'avait point hérité de son génie. Vasari dit simplement de lui qu'il était travailleur de marbre, de terre cuite et de bronze avec succès, ce qui laisse à supposer qu'il n'était guère qu'un habile praticien ; et ses derniers biographes en ont été réduits à faire cet aveu pénible : « Aucune des œuvres antérieures à son départ pour la France « ne nous est parvenue, du moins nous n'en connaissons point (i). »
Au temps où écrivait l'historien qui a le plus contribué, par sa haute réputation d'érudit, à accréditer la fausse légende des origines italiennes du château de Madrid, L. de Laborde(i), Pierre Gadyer était pour lui un inconnu. Personne ne savait qui il était, d'où il venait, ce qu'il avait fait; aussi L. de Laborde le tient pour un simple entrepreneur choisi pour rendre pratique techniquement et réaliser en pierres de taille le projet improvisé du sculpteur et émailleur italien, esquissant en toute hâte les pians d'un château de son invention.
« Jérôme della Robbia, dit-il, était l'artiste créateur, l'homme de génie, « et de goût, Pierre Gadyer, le maître maçon ouvrier soumis, mais en réalité « le véritable constructeur; et si, dans cette association entre deux hommes diver- « sèment doués, l'art est d'un côté, le métier de l'autre, il est possible cependant « d'entrevoir et de définir l'espèce de compromis qui s'établit entre eux. Jérôme « della Robbia, livré à sa seule imagination, eut donné aux arcades de ces « deux étages une ligne suivie sans interruption et à ces appartements une « communication au moyen d'un large escalier ; Pierre Gadier, au contraire, « coupa cette longue façade de quatre-vingts mètres de développement en trois « corps de bâtiment, au moyen de pavillons qui, montant de fond, présentaient « à l'œil leurs surfaces lisses comme point d'arrêt et de repos, faisant mieux « ressortir la richesse des parties ornées, servant aussi de cages à d'innombrables « escaliers, dits vis de Saint-Gilles, restes des joujoux de nos architectes du « Moyen âge ».
Cette thèse est, de tous points, semblable à celle qui a servi à déposséder Pierre Chambiges de l'Hôtel de Ville de Paris au profit du Boccador. Or, il y a contradiction de raisonnements entre les deux parties du plaidoyer pour Girolamo della Robbia contre Pierre Gadyer. L'ouvrier soumis de la première partie est présenté dans la seconde comme un maître singulièrement hardi, indépendant, et autoritaire, bouleversant de fond en comble les plans de « l'homme de génie », qui accepta bénévolement, sans murmure, une association
(1) Cavalucci et MOLINIEK : Ibidem.
(2) Le comte L. de LAnoRDE : Le château du Bois de Boulogne ou ckàleau de Madrid, in-8*, Paris 1855, p. 25.
pleine de suprises et de mécomptes, aussi fâcheuse pour ses intérêts qu'humiliante pour son amour-propre. Cette division systématique entre l'art et le métier, entre le « deviseur de plans » et l'entrepreneur dans l'architecture française à la Renaissance est une erreur définitivement reconnue. L'histoire de tous les monuments de cette période prouve que ceux qui les bâtirent étaient d'aussi ingénieux artistes que des maçons expérimentés. Pierre Gadyer au château de Madrid continue la tradition glorieuse et ininterrompue des maîtres du Moyen âge, formés à leur grande école professionnelle.
Pierre Gadyer Qu'était Gadyer ? Les renseignements documentaires qu'on possède sur
et son œuvre antérieur. Iq} antérieurement à ses travaux du château de Madrid sont peu nombreux. En i5ii, i5i2 et i5i6, il travaillait, en compagnie de Jean Bourreau et Etienne Galbrun, à l'aile du château de Châteaudun construite par ordre du fils et des petits-fils du bâtard d'Orléans. Un escalier offrant des parties Renaissance pourrait être son œuvre. D'après un acte notarié (i), le 3i janvier i522, il achète une terre et une maison situées « es Varannes de saint Ladre près Tours ». L'acte le qualifie « maistre maçon architecte, maistre des œuvres à Tours, paroisse de Saint-Vincent ». Deux autres actes notariés, en date du II mai i527 et de mars i528, ajoutent à son nom le titre de « maistre de l'œuvre de l'esglise de Tours » (la cathédrale). Pierre Gadyer avait donc fait ses preuves de maîtrise, quand il fut appelé à construire le château de Madrid ; on lui attribue le clocher de la tour nord de la cathédrale, qui contient un chefd'œuvre de stéréomie, très renommé : un escalier à jour, d'une grande hardiesse, qui repose sur le centre de la voûte h ogives supportant le clocher.
Tous ceux qui ont écrit sur le château de Boulogne, Jacques Androuet du Cerceau, Poncet de la Grave et L. de Laborde sont unanimes à louer la perfection technique de sa construction, en signalent les innovations pratiques, et font remarquer combien l'ordonnance architecturale et l'ornementation en étaient originales et pittoresques. Or, c'est le propre des maîtres français de ce temps d'être à la fois des artistes et des constructeurs, pleins d'ingéniosité, sachant faire des bâtiments aussi commodes et confortables que plaisants et de grand goût. C'est tout le contraire en Italie. Les deviseurs de plans se montrent en ce temps beaucoup plus préoccupés de l'apparence du luxe et de la richesse que de la logique et de la solidité; ils n'ont d'autre ambition que de bâtir des palais qui, suivant l'expression satirique d'un de leurs compatriotes, ne sont que de beaux masques.
Catien Françovs AprèS la mort de Pierre Gadyer, l'entreprise et la direction des travaux du
au château de Madrid, château de Madrid furent confiées à un autre maître maçon-tailleur de pierre tourangeau : Gatien Françoys (2).
(i) rii. Jarry : Artistes aux gages de Jean, bâtard d'Orléans, 1890, p. 620. Minutes des notaires (Il comté de Dunois, 1511-1512.
(2) L'orlograplie du prénom de Gatien Françoys est des pin? fantaisistes dans les actes oiTiciels : Oatien, Gatian, Gratian, ou Gratiam ; la vraie est Gatien.
PIERRE GADYER 23 I
On peut présumer que la désignation de son successeur avait été faite par le maître d'œuvre de cet édifice avant sa mort. Pierre Gadyer était maître des œuvres de maçonnerie de la cathédrale à Tours au moment où François I"' le choisit pour donner les plans et diriger la construction de sa résidence du Bois de Boulogne , il connaissait Gatien Françoys comme un habile maître maçon, et peut-être l'avait-il eu comme apprenti et compagnon sur le chantier de la cathédrale.
Le nouveau maître d'œuvre du château de Madrid continua l'association avec Girolamo délia Robbia.
Les « Comptes des Bâtiments du roi », de i537 à i5b3, mentionnent Oatien Françovs désormais pour les payements des ouvrages de maçonnerie le nom de Gatien et
Françoys en compagnie de celui de Girolamo délia Robbia qualifiés, l'un et Girolamo delta Robbia. l'autre, tantôt « maistres maçons », tantôt a maçons », tantôt « entrepreneurs des bastimens du château de Boullongne ».
« Année iBSy :
« A Gratian François et Jhérosme de la Robia maistres maçons du dit « bastiment de Boullongne, pour avoir par eux fait tous les ouvrages de « maçonnerie au dit lieu de Boullongne par l'ordonnance des dits de Neuville « et Babou, signée de leurs mains, le 2" de décembre iSSy.
« Somme toute des dits ouvrages de maçonnerie :
« 54.288 livres, 17 s. jb.
« Aultre despence faitte pour les bastiment et édiffices de Boullongne lès « Paris, durant le temps de ce compte, contenant trois années commençant le « i" janvier 1837 et finies le dernier de décembre 1540.
« Maçonnerie :
« A Gratian François et Jhérosme de la Robia, maistres maçons, la somme « de 25.157 livres 14 sols 5 deniers, à eux ordonnée par les dits commissaires « de Neufville et Babou, pour tous les ouvrages de maçonnerie et taille par eux « faits au dit chasteau de Boullongne.
« Autre despence faitte par le dit maistre Nicolas Picart présent commis « pour les bastiments et édiffices de Boullongne lès Paris, durant le temps de ce « compte contenant neuf années et neuf mois, commencez le premier janvier 1540 « et finies le dernier septembre i55o.
« Maçonnerie :
« A Gratian François et Jhérosme de la Robia, maistres maçons, la somme « de 94.666 livres, i3 s. 11 d. à eux ordonnée par messires Nicolas de Neufville « et Philbert Babou, commissaires députez sur le fait des dits bastimens « pour les ouvrages de maçonnerie et taille par eux faits et qu'ils continuent « faire au dit chasteau de Boullongne.
« Année i53o :
« A maistre Graticn François et Jhérosme de la Robia, maçons, la somme
sSa -CHAPITRE NEUVIÈME
« de 2.347 'i^- 35. 2 d., pour les ouvrages de maçonnerie et taille par eux faits « audit chasteau de Boullongne, suivant le marché par eux fait audit sieur de « Lorme. »
L'artiste italien était très riche, Vasari l'affirme dans sa biographie. La fortune relativement rapide qu'il fit en France prouve son activité et son entente des affaires. II s'associa avec Gatien Françoys et lui fournit les fonds nécessaires pour le paiement régulier des ouvriers ; mais il n'était qu'entrepreneur, tout en continuant à figurer dans les pièces de comptabilité au titre d' « esmailleur et sculpteur du roy », pour les paiements des « ouvrages d'esmail ».
L. De Laborde et les derniers biographes des délia Robbia ont prétendu que Philibert de L'Orme nommé surintendant des bâtiments du roi, en i55o, força, par jalousie de métier, Girolamo délia Robbia à quitter le château de Madrid et même à retourner en Italie. Si l'artiste italien avait été le maître d'œuvre de l'édifice, le roi n'eût jamais accepté son renvoi, et Philibert de L'Orme n'eût point réussi à l'imposer. L'exemple des démêlés incessants du violent et vindicatif surintendant des bâtiments du roi avec le maître des œuvres de maçonnerie de Fontainebleau, Gilles Le Breton, et de la résistance invincible opposée par ce dernier à toutes les attaques, grâce à la protection constante du roi, en est la preuve. Cette version, d'ailleurs, est en opposition avec l'assertion de Vasari, qui donne du départ de l'émailleur cette raison plus vraisemblable que la précédente, et toute naturelle : « Il résolut d'aller jouir dans
Girolamo dtlla Robbia ,, ^g^ patrie des biens qu'il avait acquis à la sueur de son front. L'an i55o, il
quitte la France. , . • j -•- - .i- > 1^1 • -i 1 •. 1 • i • j 1 •
« s était déjà établi a rlorence ou il voulait laisser quelques souvenirs de lui.
« Il espérait être honorablement employé par le duc Cosme, mais, voyant ce
« prince tout occupé de la guerre de Sienne, il changea de pensée et retourna
« mourir en France. »
L'association entre Gatien Françoys et Girolamo dcUa Robbia fut rompue par le départ de l'artiste italien, dont le nom disparaît des Comptes, à ce moment.
Suivant Léon Palustre, Gatien Françoys avait apporté de sérieuses modifications aux plans de Pierre Gadyer; et, ainsi, il aurait mis dans l'édifice la marque personnelle évidente, incontestable, de sa manière.
<i A la mort (de celui-ci) dit-il, arrivée en i63i, c'est-à-dire en pleine « activité des travaux, Gatien Françoys, qui lui succéda, ne laissa pas que « d'apporter quelques modifications de détail. On s'aperçoit facilement, en « examinant les gravures de Du Cerceau, que le premier étage, tout en conser- « vant les dispositions arrêtées dès le début, n'est pas le produit de la même « main. Les triglyphes et les patères qui se voient dans la frise ne sont certai- « nement pas de l'invention de Pierre Gadyer. Quant aux parties supérieures, « nous sommes très portés à croire qu'elles ont subi de très graves altérations. « C'est le style de Henri II et non celui de François I"' qui se montre un peu
U jpiiSs J. AndroiU'l du Cerceau
Un des l'AVILLONS DU CHATEAU DE MADRID
Œuvre de Pierre Gadyer
l'ILKlŒ GADVEIÎ 233
« partout et la chose n'a rien d'étonnant puisqu'il est bien certain que le
« château de Madrid ne fut terminé qu'en i56c. » •
En i65(3, Gatien Françoys transmit à son fils, Jehan, son office de
« maistre des œuvres de maçonnerie, charpenterye et de couverture pour le
Roy en Touraine » ; il mourut cette même année, puisque sa veuve figure au
rôle établi en i556 dans la paroisse Saint-Vincent de Tours, pour la subvention
des pauvres (i). Si son nom réapparaît, accolé à celui de Girolamo délia Robbia, jehan Fnncovs
avec la qualification, pour l'un et l'autre, «entrepreneurs », dans le Compte au château de Madrid.
cinquième de M°Jean Durant, trésorier des bâtiments du roi, pour l'exercice i56i,
c'est, sans doute aucun, une liquidation d'anciens comptes, « pour avoir
fourn}' plusieurs matériaux audit château », obtenue par l'artiste italien, qui
est revenu d'Italie en France, et a été réintégré dans son entreprise de l'aché- Retour en France
(le vement du château de Madrid par la faveur du Primatice nommé surintendant q-^^]„„,^, ^^u^ Robbia
des bâtiments du roi, à la suite de la disgrâce que Philibert de l'Orme éprouva
à l'avènement de François II. Les Comptes du château de Madrid font mention
de Jehan Françoys, comme successeur de son père dans la direction et
l'entreprise des travaux. Les « ouvrages de maçonnerie » et les « matériaux »
de construction visés dans ces documents se rapportent à des travaux de
« réparations » du château, et à la construction des « basses offices érigées de
neuf en la cour du chasteau du Hois de BouUongne » (2).
Le château de Madrid montre en son maître d'œuvre, auteur des plans et ^ , . ,,,,.,
'^ Le château de Madrid
directeur des travaux de construction, Pierre Gadyer, un des types les plus œuvre architecturale
complets de ces maçons-tailleurs de pierre de la Renaissance française, élèves exclusivement française
des maîtres de la dernière période de l'Architecture ogivale, qu'un enseignement '^^ conception
r • 1 • , -.1-111 - 1. et d exécution,
proiessionncl aussi rude que severe, donne pendant les longues années d apprentissage sur les chantiers et dans les loges, avait formés de la plus admirable manière, et rendus aptes à exécuter les travaux de tous genres qu'on leur proposait, à dresser les plans et devis "de tous les bâtiments et édifices, les plus considérables et les plus nouveaux, qu'on leur demandait, à mettre partout l'empreinte inetfaçable de leur originalité, de leur ingéniosité, et de leur grand goût.
Le maçon tourangeau eut la bonne fortune d'être appelé à créer de toutes pièces un château royal, sans être as.servi à utiliser des parties d'anciennes constructions ou des fondations, non plus qu'à s'enclore dans un périmètre délimité par une situation^ topographique particulière. Mais la fantaisie et le caprice du souverain lui imposaient une ordonnance architecturale nouvelle, une décoration extérieure d'un nouveau genre, des dispositions et des aménagements intérieurs spéciaux. Pierre Gadyer a résolu avec une aisance parfaite tous les problèmes artistiques et techniques qui lui étaient posés.
(i) Archives municipales de Tours, pièces justificatives des Comptes. (2) Comptes des Parties extraordinaires -et inoppiiiies de Van 156^.
i34 cii.vi'iïKi; niîuviLme
J. Androuet du Cerceau, qui se connaît en architecture, donne en modèle aux artistes et aux artisans de son temps ce château de Madrid, où est « le tout « si bien symmétrié, tant en son plan, que enrichissemens, que rien de plus ». Et ce n'est point seulement l'œuvre d'art d'une magnifique ornementation qu'il loue sans réserve, il prodigue les témoignages les plus expressifs de son admiration pour maintes parties de la construction : la vis qui est dans chaque tour, « viz fort bien et industrieusement faite, principalement l'une d'icelles qui doit « estre soigneusement remarquée entre artisans et mise en leurs tablettes; « les offices partiquées dessoubs en mesme sorte et manière de commoditez que « le dessus... et qui, entre les singularitez remarquables des bastimens exquis « de la France, doivent estre tenus comme pour les principales de toutes ». Et, si l'on ajoute cette particularité que lors de la destruction du château, en 1792, la sape et le feu durent être employés pour venir à bout des murailles qui avaient résisté aux procédés habituels de démolition, ces diverses constatations sufTisent pour prouver irréfutablement que l'auteur du château de Madrid ne pouvait être un simple deviseur de plans italien, fut un maître maçon de France, un de ces architectes de notre race et de notre pays, plus soucieux encore peut-être des « belles reigles de nature qui concernent la commodité, l'usage et profit des habitans », que de « la décoration, beauté et enrichissement des logis », dont, quelques années plus tard, Philibert de l'Orme esquissera si plaisamment le portrait idéal, sans aucun doute d'après les modèles qu'il avait eus sous les yeux dans sa jeunesse : Chambiges, Les Le Breton, Charles Billard, Pierre Gadyer, etc., etc.