L'ESSOR NATIONAL
en 'analyser l'étymologie, à tous les points de vue, le terme « Renaissance » appliqué à la période qui s'étend de la seconde moitié du xv' siècle à la fin du xvi° est d'une exactitude, d'une précision, et d'une logique indiscutables. Il exprime bien, avec éloquence, ce qu'on veut lui faire dire : l'action de renaître, le retour à la vie.
Elle vient de se terminer, cette Guerre de Cent ans qui a fait tant de ruines, Fin de la
qui a créé tant de misère, qui a mis la France à deux doigts de la perte de sa Guerre de Cent ans. nationalité, mais pendant laquelle l'idée de patrie a pris une force prodigieuse et irrésistible, puisqu'elle a réussi à « bouter hors de France » l'Anglais venu chez nous, avec une armée et une administration formidables, pour faire de notre pays une colonie de l'Angleterre. Les invasions des troupes bourguignonnes, des routiers du comte d'Armagnac et du sire d'Albret, et des bandes bretonnes, qui, pendant la Guerre du Bien public, ont ravagé, mis à feu et à sang l'Ile-de-France, la Picardie, la Champagne et la Normandie, ont pris fin. La France, reconquise par les Français, renaît, respire, dans une paix qui permet aux ouvriers, aux artisans et aux paysans de travailler, de semer, et de récolter, en toute sécurité.
L'architecture
expression
de l'essor n.itional
Dévoloppemont
général
de l'architecture.
En Normandie.
Charles VII et Louis XI ont réorganise l'armée, les finances et l'administration, ont rétabli l'industrie et le commerce, ont créé une royauté, une noblesse et une bourgeoisie nouvelles ; et, ainsi, a e'té refaite une France qui a des ambitions, des aspirations, des goiàts, et des besoins nouveaux, qu'elle a hâte de satisfaire, dans l'expansion générale d'une force et d'une influence, politiques . et sociales, dont elle a conscience et orgueil.
C'est là vraiment une Renaissance. Cette Renaissance aura dans l'architecture nationale son expression publique, la plus complète, la plus éloquente pour les yeux et pour les âmes, celle que le peuple comprendra le mieux, et qui excitera une admiration universelle.
Sur tous les points de la France, dans les provinces les plus reculées, dans les villes les plus modestes, et dans les villages les plus obscurs, c'est une éclosion superbe, incomparable, de monuments et d'édifices publics et privés. Dans les formes nouvelles, successives, que l'architecture nationale revêtira : le style flamboyant, le style de transition, et le style inspiré de l'Antiquité classique, apparaît la manifestation saisissante des étapes de l'enthousiasme, de la foi, et de la joie de vivre, qui caractérisent les évolutions de l'idéal pendant cette période de notre histoire.
La construction d'édifices religieux, l'achèvement de ceux qui sont restés inachevés continuent, comme par le passé, à être la manifestation la plus répandue du développement général de l'architecture.
Dans la Normandie, qui, de toutes les provinces, souffrit le plus, et pendant le plus longtemps, de la guerre et de l'invasion, le mouvement artistique fut prodigieux. A Rouen, la vieille cathédrale se pare de son majestueux portail de la Calande, de l'avant-portail des Libraires, si élégant, de sa fière tour de Saint-Romain, et voit commencer la superbe tour de Beurre. Le vaisseau colossal de l'abbatiale Saint-Ouen est achevé ; Pierre Robin rebâtit Saint-Maclou, « la fille aînée des archevêques » ; le prieuré de Bonneville, rasé en 1418, est reconstruit.
A Dieppe et dans les environs, toutes les églises sont reconstruites, agrandies ou embellies (i). A Pont-Audemer, en 1478, les habitants font édifier l'église Saint-Ouen, dont les plans ont été dressés par Michel Gohier et Thomas Theroulde, « maître et ouvrier de la machonnerie de l'église », à Caudebec (2) qui les a devancés dans cette œuvre de résurrection ; et, dans la région, Bouctot, Bourg-Achard, le Marais, Vernier, Bourgtheroulde et Infreville, rebâtissent ou restaurent leurs édifices religieux (3). A Notre-Dame de Louviers,de 1498 à i5oG, Jehan Gillot construit les chapelles, et commence le portail des Baptêmes pour
(i) Abbé Cochet : Les Eglises de Varrondissement de Dieffe, p. 13.
(2) A. MOXIER : VEgUse Sainl-Ouen de Pont-Audemer. La Normandie filloresque et monumentale, 2' partie, in-folio, avec photogravures.
(3) Régniee : Excursions archéologiques à Ferri^res, Haut-Clocher et Caen, 1889.
AU LENDEMAIN tJE LA GUERRE L)E CENT ANS 3
« élargir l'église ». Dans le Pcrclic, afin d'aflirmcr hautement, sembic-t-il, l'indépendance nationale qu'ils viennent de reconquérir, villes et villages parent leurs édifices religieux de tours colossales, de la plus fière allure, et dont quelques-unes sont de remarquables monuments : la tour du prieuré de Sainte-Gauburge en Saint-Cyr-la-Rosièrc, la tour de la chapelle de Longny, la tour de Saint-Martin-de-l'Aigle, la haute tour de Mortagne, la tour de la Madeleine à Verneuil, etc.
Aussi, l'Ecole normande d'architecture est-elle, en ce temps, des plus prospères. La liste des maîtres maçons-tailleurs de pierre, maîtres des œuvres de maçonnerie, qu'on a pu dresser d'après les archives (i), ne compte pas moins de soixante-trois noms, tous bien français, normands même pour la plupart, et appartenant à des familles où la profession se transmettra de père à fils, d'oncle à neveu, de beau-père à gendre, pendant plusieurs générations.
Dans la Champagne, si fort éprouvée aussi par les misères de la Guerre de £„ Champagne Cent ans et de la lutte de Louis XI contre les Bourguignons, la fin du xv" siècle et le commencement du xvi° sont une ère de paix, de travail, et de prospérité. Le nombre des édifices religieux construits ou restaurés dans la région de Troyes et dans cette ville, particulièrement, pendant cette période, est prodigieux : « De quel côté que l'on aille, aussi bien vers Mussy-sur-Seine que vers Arcis-sur-Aube, vers Nogent-sur-Seine ou vers Brienne, ce sont toujours des églises de cette époque, et il paraît au premier abord que ni avant ni après on n'en ait construit; chaque village presque a la sienne (2). » Martin Chambiges met à la cathédrale sa majestueuse façade ; Jehan Guailde orne la Madeleine de sa « crouppe hardie », et de son superbe Jubé. D'une minable chapelle en bois, Saint-Pantaléon se transforme en un magnifique vaisseau de pierre, sous la direction de Jehan I" Bailly. On achève Saint-Jean-au-Marché; on construit Saint-Nicolas-du-Calvaire. Gérard l" Faulchot rebâtit l'abbaye de Montier-la- Celle ; et les églises de Pont-Sainte-Marie, d'Arcissur-A.ube, de Saint-Andrélez-Troyes, de Verrières, de Saint-Phal, de Rumilly-lez-Vaudes, d'Ervy, de Javernant, reçoivent les beaux portails qui les ont rendus si justement célèbres dans la contrée.
Orléans, qui fut le rempart glorieux de la Défense nationale, relève ses En Orléanais,
ruines, en moins de vingt ans, et renaît aune vie artistique d'une activité extraordinaire. Les églises Saint-Euverte et Saint-Laurent sont réédifiées, la première, dans le plus pur style ogival du xni" siècle ; les églises Saint-Pierre-le-Pucllier et Saint-Donatien, que les bombardes anglaises ont cruellemeut endommagées, sont complètement restaurées ; Saint-Pierre-Empont reçoit une tour toute neuve,
(1) Relevés faits par Ch. DE Beavrepaire, archiviste du département de la Seine-Inférieure, et publiés dans le Bulletin de la Société des amis des monuments roiiennais, années 1903-1904.
(2) Raymond Kœchlin et J. Marqvkt be Vassei.ot : La sciilfttire à Troyes et dans la Champagne méridionale au seizième siècle, in-8', 1900, p'. 24.
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non moins belle que l'ancienne. Les confréries des maçons et des couvreurs, qui se réunissent à la chapelle Saint-Michel, lui font ajouter une aile à leurs frais. Le couvent de Saint-Loup et le prieuré de Bonne-Nouvelle ressuscitent de leurs décombres. Pour mettre Saint-Aignan, qu'on va reconstruire, à l'abri d'un désastre pareil à celui dont il a été victime pendant le siège — sa destruction par les habitants eux-mêmes, pour qu'il ne pût être transformé en forteresse par les assiégeants, en raison de sa situation en un faubourg ouvert, — on l'enferme dans une nouvelle enceinte (i).
En Touraine. A la fin du xv° siècle, dans la seule ville de Tours, douze églises et chapelles
sont en construction ou en voie d'achèvement : les Carmes, les Jacobins, Saint-Clément, Saint- Pierre-des-Corps, Saint-Etienne, Saint-Pierre-du- Chardonneret, Sainte-Croix, Saint-Pierre-du-Boile, Saint-Denis, la chapelle Saint-Eloi, et l'église du prieuré de Sainte-Anne. Jehan Papin, de 1464 à 1488, et Jehan Durant, de 1483 à i5oo, terminent les travaux intérieurs de la grande nef et des collatéraux de la cathédrale, la grande fenêtre à rosaces de la façade principale, le clocher nord, la bibliothèque et la grande salle des assemblées du Chapitre, voûtées, et décorées de sculptures d'une grande originalité (2). En Touraine, on constate l'édification de Saint-Etienne de Chinon, des églises de Bueil, de Saint-Cyr-sur-Loire, de Nouatre, de Crissay, et de Saint-Florentin d'Amboise.
En Bretagne. A Nantes, pendant le xv" siècle, la moitié de la ville fut reconstruite et ses
faubourgs prirent un accroissement considérable (3). En 1448, Mathelin, « maistre maczon de Saint-Pierre » donne « la pourtraicture et devis du portail de Sainct-NichoUas, en trois fassons apportées devant le duc » ; maître Rodier, qui fut un des maîtres d'oeuvre de Saint-Gatien de Tours, est appelé par le Chapitre, quelques années après, en 1455, pour diriger les travaux de la cathédrale; vers 1460, François II lui confie l'exécution des travaux du château ducal. Vers 1470, la façade de la cathédrale est terminée par Johannès Mestre. Pasquier, Guillaume Geraut, Jehan Rousseau, et Guillaume Chausse construisirent les nouvelles fortifications de la ville. L'évêque Pierre Duchaffaut fait bâtir par Guillaume Noél, de 1478 à 1492, le nouveau palais épiscopal. Guillaume Pâtissier commence la construction d'un hospice général (4).
Le nombre des églises construites dans toute la France, du milieu du xv" siècle aux premières années du xvi° siècle, ne s'élève pas à moins de 636 (5).
(i) De Buzonnière : Histoire architecturale de la ville d'Orléans, 2 vol. iii-S", Paris, 184g.
(2) D' GiRAUDET : Les artistes tourangeaux, p. xxvi.
(3 st 4) J- l'ESRET et D. Caillé : Nantes ancien : maîtres d'œuvres et artisans, in 8°, 1910, N.intes, fassim.
(s) Camille Enlaet : Manuel d'archéologie française, t. II. Résume des statistiques dressées par l'auteur.
HOTEL DE CLVNY, A PARIS Type d'architcrturc de la fin du x\"" siècle