‹ La renaissance françaiseChapitre 44 sur 68 · HOTEL DE VILLE DE DREUX · texte numérisé non relu

HOTEL DE VILLE DE DREUX

Œuvre de Jehan Desmoulins

AUTRES MAITIŒS MAÇONS

i533, la municipalité le mandait pour visiter l'emplacement où elle voulait faire construire cet hôtel; et elle le chargeait de faire un « pourtraict » de l'édifice. L'année suivante, le maître maçon était de retour avec ses plans, que la municipalité' adopta, et pour lesquels il recevait 4b sols, plus une indemnité de 10 sols destinée aux deux compagnons qu'il avait amenés avec lui. Les travaux de construction furent adjugés, en i535, à Bernard Musnier, sous le contrôle et la surveillance d'André Sourdeau, assisté de François Chevalier, comme assesseur. André Fortin remplaçait, en i539, Bernard Musnier qui, en 1 54 r, reprenait l'entreprise. Le 11 août 1643, Jehan Baudouin recevait décharge officielle des travaux qu'il avait constamment dirigés, et qui coûtèrent la somme de 3.792 livres parisis.

En i5i2, un maître maçon, nommé Etienne Chéron, jetait les fondements de l'Hôtel de Ville de Dreux; mais il vint à mourir au cours des premiers travaux. Le 21 avril i5i6, après Pâques, un autre maçon, Jehan Desmoulins, demeurant à l'Estrée, passait avec la municipalité, par devant maître Couttet, notaire à Dreux, un marché par lequel il s'engageait : « envers le maire, pairs « et habitans de la ville de faire et parachever la maison et belfroy de la ville « qui a été commenté par Etienne Chéron, au moyen que tous les matériaux « et outils lui seroient fournis par la Ville et qu'il lui serait payé 5 sols par jour, « 3s. 6d. à ses maistres maçons, et i s.6d. à ses manœuvres ». (i)

Jehan Desmoulins avait pris pour associé dans cette importante entreprise Clément Métezeau, maître maçon à Dreux. Ce Métezeau est le fondateur de la dynastie des maîtres maçons et architectes de ce noms, qui ne comptera pas moins de cinq membres ayant acquis une grande notoriété : Clément et Jean, son fils, qui travaillèrent constamment à Dreux, de i5i6à 1600; Thibaut, autre fils de Clément (i533-i596), qui prit part à la construction du Nouveau Louvre sous Henri HI; Louis, fils de Thibaut, architecte de Henri IV et Louis Xni ; et Clément, son deuxième fils, le célèbre ingénieur de la digue de La Rochelle (i58i-i652).

L'Hôtel de Villede Dreux était terminé comme gros œuvre, en i525, moins la lanterne. A cette date, les Registres municipaux contiennent la mention du payement à Mathurin Deiaborde, maître maçon à Chartres, et à Thomas Buchin, maître charpentier à Chartres, de la « somme de soixante-quinze sols « tournois qui leur a été ordonnée par les maire et pairs de cette ville de « Dreux, pour estre venus voir et visiter l'édifice et lanterne que entendoient faire « lesdits sur la maison de ville ». Le beffroi recevait, en i53o, sa couverture d'ardoises, et la lanterne était construite en i532. A cette date, d'après les Registres, Jacques Lefèvre, tailleur d'images, touche 12 livres tournois « pour

Jehan Desmoulins.

L^ Hôtel de Ville de Dreux.

Les Métezeau.

(i) Inventaire des registres, titres et -jtafiers de Vllôtcl de Ville de Dreux, fait en Pannce 1765 pur Laurent Df.sjardixs, grcfllor; documents collalifmni's, annolés cl publi.'s par G. Ciiamp.m.xk, un vol. in-8", 1900, p. 35.

3l8 CHAPITRE QUATORZIÈME

« avoir par lui taillé et faitde son métier trois effigies des trois Vertus, lesquelles « ont été mises et apposées sur la porte principale d'entrée de la dite tour « carrée. » L'année suivante, il était payé à «Clément Métezeau, maître maçon, « sept sols, six deniers, pour une journée et demie employée à percer et faire « un trou pour passer les contrepoids de ladite horloge en la voûte de ladite « tour carrée ».

Jehan Desmoulins a également travaillé, en association avec Thibaut Métezeau, fils de Clément, à l'église Saint-Pierre, qu'il s'engageait, par un marche, en date de 1524, à continuer et terminer. On lui attribue la nef, le portail ouest, et les tours (1) de cet édifice.

A ses débuts dans la carrière artistique, Jehan Desmoulins avait construit, à Evreux, pour Amboise Le Veneur, doyen de Notre-Dame, le pavillon du Doyenné, terminé en i5ii (2). Ce pavillon était de style ogival et se faisait particulièrement remarquer par son ornementation, que décrivait ainsi un voyageur, au milieu du xviii" siècle : « Le portail d'entrée du Doyenné est bien « autrement décoré ; il paraît être du temps de Louis XII ou de la jeunesse de « François I". La couverture est bien plus haute que le bâtiment. Les balus- « trades des deux tourelles sont décorées de pierres découpées à jour » (3).

(i) I.EMAIRE : Histoire de Dreux.

(2) Abbé F. Blanquart : Comfies des défenses four la construction du favillon d'entrée du Doyenné d'Evreux, i^oy-isii et i$2-^-j}s'j petit in-8", 1900.

(3) Voyage d'Antoine Nicolas Duchesne au Havre et en Haute Normandie, lyôs, publié par l'Abbé A. Berxier, dans les Mélanges de la Société de VHistoire de Normandie, 4' série, p. 204-205.

MAITRES D'OEUVRE PEU CONNUS

FLANDRE, ARTOIS, CHAMPAGNE, LORRAINE, BOURGOGNE et FRANCHE-COMTÉ

'histoire de Cambrai a conservé les noms de quelques maîtres maçons qui, pendant la Renaissance, firent certaines œuvres architecturales importantes, et d'une réelle valeur artistique.

En 1 5 10, Jacques Mariage dressait les plans et les devis de la nouvelle façade de la Maison de Paix et de la Grande Halle, avec le campanile de l'horloge flanqué des deux Martin.

En i544, Jacques Peltier « maistre machon », est chargé de faire les plans de la « Neuve maison de ville ». A droiie et à gauche de la Maison de Paix et de la Grande Halle, étaient ajoutées des constructions latérales, qui présentaient, comme éléments décoratifs, deux ordres de colonnes superposées, ionique et corinthien, avec entablement couronné de plusieurs petits frontons sur table, destinés à masquer les combles, et reliés par une galerie en acrotère, de style ogival flamboyant. Ces frontons et les tympans des fenêtres à meneaux de pierre, encadrées, aux deux étages, de chambranles finement moulurés,

Cambrai.

Jacqiie.s Mariage.

Jacques Peltier.

Nicolas des Gardins.

Mathias Tesson.

L'Hôtel de Ville d'Arras.

étaient couverts de faisceaux d'armes, de trophées, de rinceaux, des armoiries de l'Empire, du Comte-évêque, de la Ville, des Serments militaires de la cité, etc., sculptés en bas-relief (i).

En 1 56 1, Nicolas des Gardins recevait de la municipalité la mission de reconstruire la bretèque de la Chambre de Paix. Jean et Robert Desnolles, « tailleurs de blan » (de pierre blanche), se rendirent adjudicataires pour la partie en pierre et l'ornementation. La bretèque, soutenue par six colonnes de grès, fut décorée par les deux artistes, aux voûtes, aux voussures, et à la galerie formant tribune, de divers ornements, et des armoiries de l'Empereur, du Comte-évêque, et de la Ville, sculptés dans des panneaux que séparaient des cariatides engainées. Le travail dura un an, et fut payé aux deux frères près de 200 livres (2).

Mathias Tesson a attaché son nom à la construction de ce qui dans l'Hôtel de Ville d'Arras est de style Renaissance. De i5oi à i554, le Corps de Ville avait fait bâtir, en style ogival flamboyant, une Halle (3), par Jean Delamotte, Pierre Goulatre et Jacques Caron (4) ; il décida, en 1572, de la faire agrandir d'un nouveau bâtiment, à élever sur l'emplacement d'une maison voisine, qui avait pour enseigne : « A l'asne rayé ». Dans le Registre-mémorial de 1645 à 1576, se trouve un extrait de délibération qui se rapporte à cet agrandissement, et dans lequel est mentionné le nom du maître maçon à qui en furent demandés les plans :

« Ayant mess" Maieur et eschevins en nombre, veu l'achèvement de la « nouvelle montée de ceste halle, et le couronnement des ouvraiges enssuyvans, « pour augmentation et eslargissement de la dite halle, faictz suyvant la « délibération de mesdits s", après le renouvellement de la Loy, à la Toussaintz (( dernière ; à quoy des lors ont esté commis et dépputés M'' Jacques « Doresmieulx, escuier, licenciés es lois, et Jehan Dupuich, aussi escuyer « s'' de Hebuterne et Busquoy, eschevin, qui auroient le tout bien et deuement « continué jusques aujourd'huy second jour d'octobre de cest an 73 (i573).

(i) Archives communales : Comptes de 1546-1547, f" 41, et 1547-1548, f" 46. Une aquarelle de cette façade, exécutée par A. Durieux, d'après des fragments de dessins provenant des archives, existe à la mairie.

(2) DuBiEUX : Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, 1884, p. 62-72.

(3) Le terme Halle signifie ici Hôtel de Ville; il a été maintenu avec cette signification dans la langue anglaise : Hall.

(4) L'Efigrafhie du Pas-de-Calais, p. 89, contient le document suivant :

« L'an mil cinq cent quatre

« Par un second jour de juillet

« Jean Delamotte et Pierre Goulatre

a Firent en ce lieu le premier guet,

« Etant nouveau le beffroi faict

« Par un nommé Jacques Caron,

« Maistre en cest art l'un des parfaits,

« Car il avait grand renom. »

ai ai <

MAITRES I) ŒUVRE PEU COXNUS

« mesdits s" Maicur cteschevins,avec les officiers permanents, ont unanimement « ordonné, décrété et prins résolution absolutc de faire continuer et achever « iceulx ouvraiges, encommonchez conformément ou (au) pourtraict et patron « qu'en a baillé M* Mathias Tesson, ayant encommenché iceulx ouvraiges. « Iceluy patron et pourtraict reposant en la chambre du conseil de ceste ville. « Faict en chambre, le second jour d'octobre, 1572. »

On ne sait rien autre de ce maître maçon, qui, d'après cette construction, fut, évidemment, un habile constructeur, et un artiste ingénieux.

La Renaissance architecturale commença à se manifester à Troyes, et dans la partie de la Champagne soumise à l'influence de ce grand centre artistique, d'une façon beaucoup plus tardive que dans les autres province de France. Les travaux de construction de la grande façade de la cathédrale et de l'Hôtel épiscopal ont absorbé toutes les ressources financières dont le clergé pouvait disposer. A l'exception du jubé de la Madeleine, aucun autre monument n'est élevé par les maîtres maçons troyens, dans les premières années du xvi* siècle ; et le chef-d'œuvre de Jehan Guailde est encore de style ogival. Après l'incendie de i524, qui détruisit une partie de la ville, jusqu'en i53i, les réparations et restaurations d'édifices se font dans le même style, et sont exécutées par les maîtres maçons qu'ont formés Jehan Garnache, Martin Chambiges, Jean de Damas, et Jehan I" Bailly; et, même, vers i555, Jean et Martin Devaulx reconstruiront-ils, encore, à la mode de la fin du xv° siècle, le transept, la grande nef, et les bas côtés de l'église Saint-Jean. Il semble bien, tout au moins jusqu'ici, qu'on ne puisse trouver à Troyes d'exemple de la simultanéité de production du style ogival et du style nouveau par les mêmes artistes, observée ailleurs, et si fréquemment.

En i525, Gérard Faulchot, chargé, avec son fils Jehan, et son gendre Claude Malleterre, de la réédification de Saint-Nicolas, adopte timidement un style de transition; et, en i53i, un maître maçon, resté inconnu, donne au portail neuf de Saint-Nizier l'ordonnance architecturale traditionnelle, agrémentée simplement de quelques ornements dans le goût de la Renaissance.

C'est par le fils de Gérard, Jehan Faulchot, que l'architecture nouvelle sera instaurée à Troyes, dans les édifices religieux, et de la manière la plus brillante. En 1541, ce maître maçon commence la construction du portail méridional de l'église Saint-Nicolas, qui, au dire d'un annaliste local, Grosley (i), excitait l'enthousiasme du célèbre sculpteur Girardon, retiré à Troyes, sa ville natale, à ce point qu'il se faisait placer dans un fauteuil pour l'admirer tout à son aise, et longtemps.

Recueillant la succession artistique d'Antoine Dumay, de i54(S à i5G5,

En Champagne.

Les Faulchot

(i) Grosley : Efhémérides Iroyennes, 2 vol. i» 12, 1811 ; Mémoires historiques et criliçues four VHistoire de Troyes, 2 vol. in-8°, 1811-181.2.'

J.i2 CllAl'lïKt; QUINZIEME

Jehan Faulchot exécuta d'importants travaux à Saint-Pantaléon ; bâtit la chapelle de Lorette, la voûte de la chapelle de Toussaint, le Mont-Calvaire ; puis, associé avec son fils Gérard II, il reprenait, en 1548, la construction de la tour de la Madeleine, commencée en i52o, par Martin Devaulx, et continuée, en 1540, par son fils Pierre Devaulx, jusqu'au premier étage, et ensuite interrompue.

Gérard II Faulchot construisit le portail de la façade de Saint-Jean-au- Marché, et la tour de Saint-Nizier. Le Chapitre de la cathédrale l'avait nommé maître de l'œuvre, à la mort de Gabriel Favereau ; mais cette fonction fut toute honorifique, car il n'eut pas à exécuter le moindre travail dans cet édifice.

De ces divers maîtres, on ne connaît que les travaux qu'ils firent à Troyes, et dont l'attribution peut être basée sur des documents d'archives (i). Mais, vers le même temps, à partir de i5o7, s'élevaient, dans la région troyenne, des constructions d'une architecture aussi originale que pittoresque : les portails de Saint-André-les-Troyes et d'Auxon, les portes occidentales de l'église de Pont- Sainte-Marie; on peut supposer qu'elles sont des oeuvres des P'aulchot, dont elles rappellent la manière et le goût.

Gabriel Favereau. Gabriel Favereau, — gendre de Dominique Florentin, le sculpteur italien

Domenico del Barbiere, établi à Troyes vers 1640 (2) — , fit de l'architecture nouvelle à la grande tour de la cathédrale, qu'il terminait par une corniche de style classique, et par deux lanternes à arcades plein cintre; il avait été nommé maître de l'œuvre en lôSg, à la mort de Jehan II Bailly. Gabriel Favereau contribua, pour la partie architecturale, au jubé de Saint-Etienne, dont son beau-père avait reçu la commande en 1549, et fait le « portraict ». Grosley écrivait, à propos de cette œuvre, dans ses « Mémoires historiques » : « En lui « donnant la forme d'un arc de triomphe, (les auteurs du jubé) y ont rassemblé « tout ce que les modèles que l'antiquité leur offrait en ce genre ont de plus « élégant, de plus noble, de plus exact pour l'architecture, de mieux distribué, « de plus correct, de plus fini pour les ornemens, les bas-reliefs, et les statues. « La seule maçonnerie peut fixer l'attention des curieux : les joints des pierres « ont été soignés de manière que tout le jubé paraît d'un seul bloc » (3).

Gabriel Favereau mourut en 1576; et son corps fut inhumé dans l'église Saint-Nizier. L'épitaphe de son tombeau lui donne la qualification de : « scientifique personne ».

(i) D'Arbois de Jubainville : Inventaire des archives de VAube.

AssiER: Les Comtes de la Fabrique de l'église Saint-] ean de Troyes, in-S", 1855; Les Comptes de la Fabrique de V église Sainte -Madeleine de Troyes, in-8°, 1854; Les Arts et les Artistes dans Il cafitale de la Champagne, t. II.

FiCHOT : Statistique monumentale de VAube, 5 vol. in-8°, avec grav., 1883-1897.

(2) La passion du panitalianisme artistique a poussé l'historien moderne de Troyes, Boutiot, à faire de Guillaume Favereau, au nom transformé, par une assonance fréquente au XVI* siècle, en Fabro, un ouvrier italien amené d'Italie par Domenico del Barbiere. Or, on trouve un Maurice Favereau, maître maçon de Saint-Pantaléon, de 1520 à 1525; et un Jean Fabro, maçon et sculpteur, gendre de Jehan Guailde, travaillant avec son beau-père au jubé de la Madeleine, de 1515 à 151 7.

(3) Grosley : Mémoires historiques et critiques four VMstoire de Troyes, t. 11, p. 282-283.

MAITRES D ŒUVRE PEU CONNUS

Le portail de la iMadeleinc sur le cimetière, commencé en 1 53o, est l'œuvre d'un maître troyen nommé Jehan Rousseau. A son nom est resté attache' le souvenir d'un acte de vandalisme qui le déshonore quelque peu. Pour dresser de chaque côté de la porte les colonnes d'ordre toscan sur lesquelles repose la frise de rosaces et de triglyphes, Jehan Rousseau fit marteler tous les ornements qu'avaient sculptés, sur cette partie de l'édifice, les imagiers du Moyen âge. Ce maître travailla à l'église Saint-Nicolas avec Clément Henri, dit le Lorrain, et Gilles Lyé.

Martin Chambiges eut pour « varlet », dans les travaux de construction des deux portails latéraux de la cathédrale de Sens, Hugues Cavelier ou Cuvelier. Lorsque le grand maître maçon quitta définitivement les chantiers, le Chapitre en confia la direction à son second. Un document d'archives, dans lequel on lit cette mention : « Feu Michel Hugues Cuvelier, maître de l'œuvre de l'église et de l'archevêché », donnerait à supposer que ce dernier édifice, élevé par ordre d'Etienne Poncher, œuvre fort intéressante de la Renaissance, pourrait avoir été bâti sur ses plans ; mais ce n'est là qu'une hypothèse.

L'aile du palais archiépiscopal, construite de i55i à i557, ^st la création du maçon Etienne, « maistre des ouvrages du roi en "Vermandois », sur qui 1 documents biographiques font complètement défaut (i).

es

Nicolas Godinet, maître maçon senonnais, bâtit en style Renaissance, l'année i535, l'originale et élégante lanterne de pierre, qui surmonte la grande tour de la cathédrale de Sens. Godinet succéda, en i532, à Cardin Guérard comme maître des œuvres du Chapitre.

Il convient encore de mentionner, parmi les rares maîtres maçons champenois de la Renaissance dont les noms ont survécu, Jehan Chéreau, maître maçontailleur de pierre de Joigny, qui a donné les plans, et a dirigé, à partir de ibjb, la construction de la façade de l'église de Villeneuve-sur-Yonne. Le même artiste bâtissait, en lôgô, la voûte de l'église Saint-Jean, à Joigny.

Pendant la Renaissance, la Lorraine a compté de nombreux maîtres maçonstailleurs de pierre d'une très grande valeur artistique, qui ont produit des œuvres remarquables, et d'un caractère essentiellement français, bien que le pays fût, à ce moment-là, un duché indépendant. Cette particularité s'explique par ce fait qu'il était de tradition dans la Maison de Lorraine d'envoyer à Paris les jeunes maçons qui manifestaient des dispositions exceptionnelles pour le métier,

Jehan Rousseau.

Cuvelier.

Etienne.

Godinet.

Jehan Chére.Tu.

En Lorraine.

(i) On trouve, quelques annijes après, au château du Pailly, près de Langres, un tailleur de pierre, du nom d'Etienne, occupé aux travaux de sculpture de la résidence du maréchal de Saulx- Tavannes. Y a-t-il là une simple coïncidence de noms, ou est ce le mtme artiste ? On ne peut tien écrire de précis là-dessus,

en vue dV faire leur apprentissage sur les chantiers des grandes constructions architecturales (i).

Jean Tarquot. ^^^^ Jacquot (orthographié parfois Jacot, et Jaco), dit aussi Jacquot de

Vaucouleurs, « maistre maçon du duché de Lorraine », sous le règne du duc Antoine, tient le premier rang, par ordre chronologique, et par ordre de mérite, parmi les maîtres d'œuvre lorrains notables du xvi° siècle.

Le Palaîs ducal ^^ Porterie du Palais ducal, à Nancy, construite de i5i i à i5i2, immor-

de Nancv. talisera son nom. Le « Septième compte des receptes et despences faictes par

« George des Moynes, recepveur ge'néral de Lorraine, pour les ouvraiges faicts « en la maison de Monseigneur à Nancy, depuis le premier jour de janvier mil « vc et xj jusques au dernier jour de décembre mil v" et douze, qui est « ung an entier » (2), fait ainsi mention explicite de Jean Jacquot comme auteur de cette importante et originale construction, à laquelle Mansuy Gauvain a également attaché, pour toujours, son nom, comme « imageur », auteur de la statue équestre du duc Antoine (3), et des gargouilles de la façade :

« Journées de massons en molure, feuillaiges et autrement, assayeurs de « taille, massons rencoutrans ladite taille.

« Payé par le recepveur à maistre Jaco, maistre masson dudit ouvraige, « Loys Jehan et Didier et Claude, ses valetz, Thouvenin de Condé, Jehan du (I Boys, le Bagnelot, Arnoult de. ., Grant Jehan le Velu, Labbé, Jacob, Didier « d'Essey, Jeminet, Odart, son fils, Guillaume de Brabant, Claude de La}^, « Aubertin Vosgien et plusieurs autres massons pour leurs journées de la « sepmaine commenssant au lundi v° jour de janvier mil v'^ et xij, qu'ils ont « ouvré audit ouvraige au taillier pierre de taille, massonner, assavoir les « ung quatre gros, xiij blans, iij gros, xj blans, x blans, et vij blans, « pour besonnier au parachèvement du portai du corp de maison de la « grant rue, et besoingner à ung vix qui se fait au quanton allant ou « petit jardin, et aultres ouvraiges et en plusieurs lieux en la dicte maison, « 40 fr. 5 g. 12 d. — Somme des journées de massons, 3, 212 fr. 6 g. et demi. »

L'œuvre de Jean Jacquot est une pure merveille de l'architecture de la Renaissance à son aurore. A deux extrémités de la France, à l'est et à l'ouest, en Lorraine et en Normandie, au même temps, le génie artistique de notre race affirmait ainsi sa puissance de création, d'originalité, et de fantaisie, dans la Porterie du Palais ducal de Nancy et dans le Palais de Justice de Rouen; et deux maîtres maçons-tailleurs de pierre, mélangeant, avec la plus ingénieuse habileté et avec le goût le plus délicat, les éléments caractéristiques de l'Art ogival et de

(i) A. Jacqvot : Esssai de réferioire des artistes lorrains. Rhinion des Société des Beaux-Arts des défartements, 1900.

(2) H. Lepage : Le falais ducal de Nancy, in-8°, 1852, p. 30-31.

(3) L'œuvre originale de Mansuy Gauvain, détruite sous la Révolution, a été remplacée par une copie qu'exécuta un sculpteur lorrain en 1850.

PORÏEKIE UU l'AI.AlS Dl CAL, A NANCY

Œuvre de Jean Jacquot et Mansuy Gauvain

MAITRES D ŒUVRE PEU CONNUS

l'Art nouveau, produisaient deux types d'œuvres nouvelles, admirables d'harmonie et d'unité, dans la diversité superbe des ordonnances et des ornements.

Le plus récent des historiens de Nancy a écrit, avec raison que « la Porterie, « le vestibule et toute la façade sur la grande rue ont été conçus par un même « architecte, sont sortis du même cerveau. » (i). La gravure de Deruet, qui se trouve dans le « Triomphe de Son Altesse Charles IIII », montre ce qu'était, en son état primitif, cette façade du Palais ducal, avec la porte d'entrée monumentale, les quatorze fenêtres h meneau surmontées de hautes lucarnes fleuronnées et ajourées, la tourelle hexagone de milieu en encorbellement, la corniche en forme de câble tordu, reliant les gargouilles gigantesques de Mansuy Gauvin, la crête en cuivre doré, semblable à une dentelle, couronnant le comble de la toiture.

Le « maistre des œuvres de maçonnerie du duc Antoine » avait une imagination fertile en inventions charmantes et pittoresques : à la voûte du porche et du vestibule adjacent, il mit une série de vingt médaillons â figures énigmatiques, d'une verve spirituelle, qui ont lassé les commentateurs les plus subtils, tout comme le singe habillé en cordelier, tenant un livre ouvert, et surmontant la tige fleuronnée du tympan du portillon.

En lôig, Jean Jacquot dirigeait les travaux d'achèvement d'une galerie de 200 pieds de longueur et de 20 de largeur, sur laquelle aboutissaient des appartements neufs destinés à la duchesse, et, en i52i, des besognes considérables qui furent faites aux deux jardins et à la fontaine du grand jardin situé hors de l'enceinte du palais. Dans un chapitre des Comptes du « recepveur général » pour i52o-i52i, on trouve une mention du maître maçon avec le titre de « concierge de ladicte maison » (le Palais ducal) (2).

Le duc Antoine anoblit Jean Jacquot, le 5 juillet i5io. La date de la mort du maître d'œuvre de la Porterie est encore ignorée.

Jean Jacquot aurait eu trois fils, dont un, du prénom de Nicolas, suivit la carrière paternelle, mais n'acquit aucune notoriété. Jacques Jacquot qu'on trouve, en i522, au service du Bailliage de Saint-Mihiel, était le frère de Jean Jacquot. Ils s'associèrent, en 149g, pour construire le pont de Maizeville.

Il y eut encore, vers ce temps, un maître maçon qui se fit une certaine réputation dans le duché et au dehors : Jehan Tabourin, dit Jehan de Lorraine.

Maître d'œuvre de la cathédrale de Toul, il en termina, vers 1491, le portail ; et il construisit le cloître de Saint-Gengoult. On le trouve à Lyon, de iSoyà i5ii, travaillant au pont du Rhône, puis, de i5i2 à i5i4, aux fortifications, sous la direction du « maistre des œuvres de maçonnerie et voyer de la Ville », Edouard Grand. Michel Colombe, dans une lettre relative aux travaux de

La famille de Jean Jacquot.

Jehan Tabourin, dit Jehan de Lorraine.

(1) PfisteR : Nancy, 2 vol. in-4', 1906-109;. (2) II. I.EPACF. : Ibidem, p. 39.

Claude Villon, dit l'Enfariné.

Claudin Marjolet.

Les Drouvii.

Florent Drouyn, dit le Vieil.

l'église de Brou, adressée à Marguerite d'Autriche, qualifie « très grands ouvriers en l'art de massonnerie » Jehan de Lorraine et Henriet de Lyon, que Jehan Le Maire de Belges, secrétaire de la princesse, avait mandés pour « veoir » les plans dressés par Jehan Perréal (i).

Au milieu du xvi« siècle, vécut un maître maçon de renom dans la contrée : Claude Villon, dit l'Enfariné, que divers documents qualifient « maître tailleur en l'art de la maçonnerie », « maistre maçon et maistre livreur es duché de Lorraine, bailliage des Vosges, comté de Vaudémont, et marquisat de Pont-à- Mousson ». Dès 1 564, en remplacement de Nicolas Chaubaut, il dirigeait les travaux du Palais ducal de Nancy, qui furent très peu importants pendant la période de sa maîtrise d'œuvre, sauf, toutefois, la construction du Trésor des chartes, qui lui est attribuée. Claude Villon travaille, en 1 556, aux fortifications de Nancy, et, en 1567-1571, aux châteaux de Blamont, Neufchâteau et Vaudémont. On ignore encore la date de sa mort.

Claudin Marjolet fut, aussi, en ce temps, au service de Charles III de Lorraine et de la Ville de Nancy. .Son nom figure dans les Comptes avec le titre : « ingénieur». Le duc l'envoyait, en i56i, à Paris, pour étudier le Jeu de Paume du Louvre, en vue de la construction d'un bâtiment identique à Nancy, pour laquelle on dépensa en effet, l'année suivante, une somme de 8.000 francs. Le maître maçon Nicolas Chaubaut en dirigea les travaux, exécutés par les maîtres maçons Girard Godon et Christophe Haller. Ce maître travaillait, de i566 à iSôg, aux fortifications de Nancy, et aux châteaux de Blamont et de Badonvilliers. En 1572 et 1673,11 construisait un corps de logis neuf au château de Viviers. On le trouve, deux ans après, à Lunéville, visitant les fortifications.

Les Drouin ou Drouyn forment une véritable dynastie de maîtres maçons, qui furent tous de très habiles gens de métier et des artistes de mérite.

Le plus ancien des maçons de ce nom est Jehan Drouyn, maître de l'œuvre de la cathédrale de Toul, qui, en 1440, y commençait le portail, en collaboration avec maître Jacquemin, sur les plans de Tristan, d'Haton-Chàtel.

Quels liens de parenté le rattachent à Florent Drouyn, dit le Vieil, et à Florent Drouyn, dit le Jeune, qui vivaient dans la seconde période du xvi° siècle { Il n'est point aisé de les déterminer.

Florent Drouyn, dit le XieU, visite, de 1679 à i58i, les fortifications de Dompaire, le pont de Pont-à-Mousson, et le château de Neufchâteau. Deux ans après, il entreprenait et dirigeait, à la tourMandraguerre, à Pont-à-Mousson,

(i) Dans les Comftes des défenses de la construction de Gaillon, p. 107, figurent parmi les maîtres maçons-tailleurs de pierre, travaillant en 1504, îi la « Grant Maison », un Jehan de Lorraine, ainsi qu'un Simon de Lorraine. Il est douteux que ce Jehan de Lorraine soit Jehan Tabourin. Mais cette mention montre que les maçons lorrains faisaient volontiers le Tour de France pour se perfectionner dans leur métier.

MAITRES D ŒUVRE PEU CONNUS 027

des travaux importants pour lesquels il lui était compté une somme de 2.600 florins. En i585, le maître est employé, au Palais ducal de Nancy, pour la construction de la Grosse tour, et signe, en qualité de « maistre de l'ouvrage », aux marchés passés avec Claude Chevillon, Jean Le Brun, et Jean de Virton, touchant « l'ouvrage de taille et massonnerie qu'il convient faire pour le rehaussement « du corps de logis du costé de l'église des Cordeliers, que Son Altesse prétend « faire rehausser en l'année prochaine i586;), et dont la dépense totale était évaluée à 7.944 francs. Le grand pont de Deneuvre, bâti de [586 à 1590, est son oeuvre.

Florent Drouyn, dit le Jeune, pratiquait les deux métiers de maçon et Florent Drouyn, sculpteur. Après avoir été, tout d'abord, au service de l'évêque de Metz, il vint dit le Jeune,

à Nancy, vers 1572, appelé par Charles III de Lorraine, qui le prit à son service, aux gages annuels de 200 livres, et avec le titre : « sculpteur du duc ». Claude Villon, « maistre des oeuvres de maçonnerie du duché de Lorraine », ayant démissionné pour cause de santé, la charge fut donnée à Florent Drouyn. A partir de cette date, ses travaux de maçonnerie et de sculpture alternent avec régularité. En i582, il visite le château de Rozières, et exécute la « Cène » des Cordeliers de Nancy ; il dirige ensuite la construction du château de Vézelise, et, en 1589, il fait le mausolée du cardinal de Vaudemont aux Cordeliers. Des documents d'archives le montrent, à partir de 1694, occupé aux entreprises les plus diverses. Tout en construisant, à Nancy, une écurie, travail pour lequel il reçoit 100 florins en remboursement de ses frais, il donne le modèle d'un char à l'antique, qui lui est payé 80 livres. Lors des grandes fêtes organisées, en i6oo, par la duchesse de Bar, il est chargé de dessiner toute la décoration ; et il monte « une machine en forme de fontaine et jardin, dans laquelle estoyent « douze cheises et y assises madame (la duchesse) et unze tant princesses que « damoiselles estantes de la suytte » ; il lui fut donné 020 florins pour ce dernier travail. En 1601, l'érection en la chambre de la duchesse de Bar d'un « cabinet artificiel, suspendu et advancé du jardin de la court » lui vaut une rémunération de 3 10 écus. A l'occasion de l'entrée à Nancy de la duchesse de Bar, en 1606, il construit un arc de triomphe et une galerie. L'année suivante, il dresse les plans d'une fontaine à ériger sur la Grand'Place, en remplacement de l'ancienne.

En 1609, Florent Drouyn recevait la mission de préparer les dessins des constructions et décorations projetées pour l'entrée à Nancy du duc Henri IL

La façade de l'hôtel Lunatis-Visconti, qui fut transportée, pierre par pierre, au XIX' siècle, de Nancy à Jarville, au château de Renemont, est attribuée à ce maître (i).

Florent Drouyn le Jeune mourut le 8 septembre 1612.

(1) D'après le nouvel historien de la Villç de Xancy, M. Pfisler, la façaile de cet hôtel aurait été envoyée toute faite d'Italie h Nancy !

Les Gratta.

La famille Siméon Drouyn, architecte et sculpteur des ducs Henri II et Charles IV,

des Florent Drouyn. était sans doute le frère de l'un de ces deux artistes. Au début du xvii" siècle,

travaillent de leur double métier de maçon et de sculpteur un Jessé et un Nicolas

Drouyn; on a toutes raisons de supposer qu'ils étaient les fils de Florent

Drouyn le Jeune.

Aux xvi" et xvii° siècles, les Gratta constituèrent également, en Lorraine, une véritable dynastie de maîtres maçons-tailleurs de pierre; on n'en compte pas moins de huit, dont deux se firent, par leur talent une certaine situation. Le premier, du prénom de Jean, était, en i568, « maître des œuvres et expert pour la Ville de Bar-le-Duc ». Un autre « maître maçon du duché de Lorraine et du duché de Bar », construisit, en i58o, le pont sur la Moselle, qui relie les deux parties de Pont-à-Mousson. Dans les Comptes du Palais ducal de Nancy, au xvn" siècle, on trouve un Antoine Gratta « maître marbrier et sculpteur », qui fait un pavé de marbre et de marqueterie pour la Chambre dorée.

En i563, ayant perdu son fils aîné, « et croyant la paix de durée», le

maréchal Gaspard de Saulx-Tavannes se retira en son château du Pailly, près de

Le château du Pailly. Langres. Pour calmer sa douleur et pour occuper ses loisirs, le vieux soldat

entreprit de faire reconstruire dans le style à la mode le vieux manoir familial.

Nicolas Ribonnier, « architecte pour le roy au duché de Bourgogne », fut chargé de dresser les plans et de diriger les travaux des nouveaux bâtiments (i). Ce maître maçon-tailleur de pierre était, sans doute, de Langres. Tout au moins, il y épousa, à une date encore ignorée, une jeune fille, Jehanne Devoyrines, d'une des plus anciennes et plus honorables familles de la ville, dont les armes se voient sur la clôture d'une chapelle en pierre, qu'on a tout lieu de croire une œuvre de Nicolas Ribonnier.

Du manoir, bâti au xv" siècle, le maréchal ne fit conserver que le donjon carré, d'une belle allure féodale; mais on l'ajoura de deux étages de fenêtres artistiquement ornées; on garnit son sommet de deux tourelles de guet; et les murs furent couronnés d'une espèce d'attique supporté par des modillons en forme de mâchicoulis. Néanmoins, le maréchal tint à faire donner aux constructions nouvelles un certain caractère militaire, en rapport avec l'allure du donjon, au moyen de trois tours rondes et d'un pavillon carré, qui furent élevés aux quatre angles, de courtines et de terrasses propres à porter des pièces de canon, et de portes d'entrée à ponts levis et barbacanes.

La disposition originelle du château nouveau était de quatre corps de logis entourant une vaste cour carrée; elle fut modifiée, vers 1766, par la démolition du bâtiment de l'entrée faisant face au corps de logis principal. Les travaux de

En Ijourgogne.

Nicolas Rilwnnicr

Description du Pailly.

(i) l'isToLLKT DE Saint-Ferjf.ux : Le château du Pailly. Mémoires tfe /a Société historique et archéologique de Langres, lo* livraison, année 1858.

os

MAITRES d'œL'VRE PEU CONNUS 32y

construction durèrent une dizaine d'années, sous la surveillance directe du maréchal, « à quoy il employé son bon mcsnage et s'exercite à la chasse » (i). Le Pailly est un des types les plus caractéristiques de l'architecture des châteaux au temps de Charles IX, soit pendant la seconde partie de la Renaissance. La physionomie générale n'a déjà plus l'expression, charmante et plaisante, de légèreté, d'élégance, et de grâce, des constructions élevées pendant les règnes de François I" et de Henri IL Le maître d'œuvre a visé au style solennel et majestueux, à l'effet colossal, par l'emploi systématique de soubassements énormes en pierres rustiquées, de colonnes et de pilastres aux fûts enguirlandés ou cannelés, de panneaux de marbres et de niches profondes comme motifs de séparation des ouvertures et des ordres, de galeries aux arcades trapues, de balcons soutenus par des consoles formidables, de frises épaisses au décor plantureux, d'attiques gigantesques que surmontaient jadis de nombreuses statues, de lucarnes immenses à fenêtres géminées, accompagnées de pilastres et de colonnettes, et portant des armoiries, des vases, et des ornements en forte saillie. Gaspard de Saulx-Tavannes, assurément, n'avait point, en matière d'art, un goût très fin et très sûr ; il aimait surtout l'apparat et l'ostentation. Sur la façade du principal corps de logis, il fit placer sa statue équestre ; et, au-dessous de la fenêtre de milieu, un bas- relief rappelant la prouesse de cavalier qu'il accomplit, alors qu'il était lieutenant de la compagnie du duc d'Orléans, fils de François l". Il avait fait exécuter à sa monture, dans la forêt de Fontainebleau, en présence de toute la cour, un saut de vingt-huit pieds de largeur, d'un rocher à un autre.

Malgré les mutilations considérables que le vandalisme révolutionnaire fit subir au château, et un long abandon, à l'état d'écuries et de granges pour un fermier du domaine, le Pailly, intelligemment restauré, fait grand honneur à la mémoire de Charles Ribonnier. Il prouve un maître maçon-tailleur de pierre d'un métier solide, d'un talent robuste, et d'une imagination vigoureuse, sinon très brillante. L'édifice a son originalité particulière, très accentuée, avec tous les caractères de l'architecture bourguignonne, portée aux ordonnances compliquées et massives, aux ornements nombreux, rebondis et exubérants.

Sans doute aucun, Nicolas Ribonnier construisit, dans la région, d'autres châteaux; mais ils ont disparu depuis longtemps. Pendant les Guerres de religion, la Ville de Langres prit parti pour Henri IV ; elle souffrit beaucoup des attaques incessantes des hommes d'armes des châteaux de la région qui tenaient pour la Ligue. Alors, le roi lui donna l'autorisation de détruire toutes les maisons fortes dont elle avait à se plaindre : c'est ce qui explique combien

(i) mémoires de 1res noble et très illuslre Gasfard de Saulx, seigneur de Tavannes, maréchal de France, admirai des mers du Levant, gouverneur de Provence, conseiller du roy, et cafilaine de cent hommes d'armes, publiés par son fils.

Le château de Sullv.

Hugues Brouhée.

Le Palais de Justice de Dijon.

il y a peu, dans les environs, de résidences princièrcs et seigneuriales de l'époque de la Renaissance.

Le château de Sully, près d'Autun, que Gaspard de Saulx-Tavannes avait commencé à faire élever, au moment de sa mort, est vraisemblablement l'œuvre du même maître maçon, en considération de l'analogie d'ornementation sculpturale entre les deux édifices. Mais les premiers plans durent subir des modifications considérables au point de vue de l'importance des bâtiments et de la dépense, car on lit dans les « Mémoires » du maréchal les réflexions suivantes inspirées à son fils par la passion de la bâtisse et par la prodigalité du vieux soldat : « Les bastiments sont un honorable appauvrissement et une « espèce de maladie. . . Après qu'on a basti en un lieu, on bastit en un autre, « cherchant des excuses de pluralité d'enfants pour couvrir cette maladie... « Nous devons jouir de ce que Dieu nous a donné, sans superfluité, ny com- « moditez, et sans s'endebter. Si les bastiments des princes et des seigneurs (( sont imparfaits c'est que l'envie de bastir ne vient qu'en la vieillesse ; telle- « ment qu'avant que les bastiments soient parfaicts la mort advient. Ainsy est-il « advenu à mon père, lequel avait seulement tracé le bastiment de Seuilly « (Sully), lorsqu'il estoit mareschal de France, gouverneur de Provence, et avait « cent mille francs d'estat du roy. »

En outre de Charles Ribonnier, et d'Hugues Sambin,qui fut plus un deviseur de plans génial qu'un maître maçon-tailleur de pierre, continuant la tradition corporative des maîtres des œuvres de maçonnerie du Moyen âge (i), l'histoire, encore très sommaire et fort incomplète, de l'Architecture nationale en Bourgogne n'offre, dans cette dernière catégorie d'artistes, qu'un seul nom à citer, celui d'Hugues Brouhée, « un inconnu à mettre au rang des meilleurs artistes « provinciaux de l'ancienne France » (2).

A Hugues Brouhée est due la belle façade du vieux Palais de Justice de Dijon. Par lettres patentes, en date du 12 novembre ib'ji, Charles IX accordait au premier président du Parlement de Bourgogne, Denis Brulart, que « des « plus clairs deniers provenant ou qui proviendraient des amendes adjugées en « la dite cour, seront prises et levées 3. 000 livres pour estre converties à bastir « et construire une salle à l'entrée du Palais à Dijon, pour servir à la commodité « et au soulagement des parties poursuivant la justice audict Parlement, et « aussi pour la décoration et embellissement dudict Palais ». Etienne Pinguet, maçon à Dijon, fut déclaré, le 23 mai 1672, adjudicataire de la Salle des Procureurs ; mais, est-il dit, dans un document d'archives (3), pour le portail dont Hugues Brouhée a donné « les pourtraicts » et dressé les devis, il y eut

(i) L.i vie et l'œu-vre d'Hugues Sambin seront étudiées dans un autre volume.

(2) Chabeuf : Dijon, gr. in-folio avec gravures, p. 339.

(3) Archives de la Côte-d'Or.

Coi R UU CHAl-EAL DU P.MLLY, EN BOLRIiOG.NE Œuvre de Charles Ribonnier

Uaiiiùs une ancienne lilhugruphie

Façade du Palais de Justice, a Dijon Œuvre d'Hugues Brouhée

MAITRES D ŒUVRE PEU CONNUS

une adjudication spéciale, « tranchée à Clamonet, maçon, pour 1.800 livres » le 8 avril 1574.

Hugues Brouhée prit, comme collaborateur pour l'ornementation sculpturale, le maître imagier dijonnais Gilles Parigot. Cet artiste fit certainement le lion placé au-dessus de la porte, très probablement, la statue d'Henri HI, qui couronnait la calotte du porche, ainsi que les figures allégoriques de la Justice et de la Force, abritées dans les niches, celles de la Prudence et de la Tempérance, portées par des colonnes corinthiennes accouplées, en pierre de Sampans. On remarque sur cette façade une fantaisie décorative très particulière, celle d'une sorte de frise formée de têtes de personnages, d'un caractère très réaliste, qui passent populairement pour être les portraits des imagiers employés par le maître d'œuvre ; l'un de ces portraits, notamment, serait celui d'Hugues Sambin.

Qui était cet Hugues Brouhée, dont le talent élégant, fin et original, est révélé par cette œuvre, parfois attribuée à Hugues Sambin, à qui sont dues les sculptures célèbres de la chapelle et de la Salle des pas perdus du palais ? On ignore tout de lui, de ses ascendants et de ses descendants.

Le panitalianisme a sévi jusqu'en Franche-Comté. Un érudit, qui a publié de nombreux et fort intéressants ouvrages sur l'art dans cette province, écrivait, il y a quinze ans, à propos de la construction du Palais Granvelle :

« Pour l'élever, des architectes italiens, l'un dont Delacroix et Castan ont « retrouvé les initiales I. O. A., l'autre dont j'ai fait connaître le nom : Onorato « Magena, furent les initiateurs des ouvriers locaux dans les formes et les « procédés de la Renaissance, implantés pour la première fois dans la vallée du « Doubs. Les bâtisseurs gothiques, qui pullulaient encore, profitèrent de la « leçon, quelques-uns du moins. Un « maître architecteur » fort habile, nommé « Richard Maire, habitait alors Besançon, et prêta son concours, son outillage « et ses connaissances techniques des meilleures carrières du pays, aux artistes « étrangers recrutés par Nicolas Perrenot de Granvelle (1) ».

En présence d'affirmations aussi nettes, on s'attend à les voir appu3'ées sur des documents formels et décisifs, rendant toute contestation impossible. Il n'en est rien. Cette thèse de l'initiation des maîtres maçons-tailleurs de pierre franc-comtois à l'art de la Renaissance par des deviseurs de plans, appelés d'Italie pour construire le Palais Granvelle, n'a aucune base sérieuse. Sur l'un des chapiteaux de la laçade du palais dans la cour, un jour, un architecte et un archiviste découvrent trois lettres initiales : I. O. A. Ces lettres peuvent être le sigle professionnel de quelque tailleur de pierre ; ils veulent y voir les initiales du nom de l'architecte de l'édifice ; et, de leur forme de voyelles, ils concluent qu'elles ne peuvent se rapporter qu'à un nom italien.

En Franche-Comté.

Besançon.

Le panitalianisme artistique.

(i) J. Gautier : Varchilecture civile en Franche-Comté. Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des défartemenls, 23' session, 1895, p. 676-6S3.

Quant à Onorato Magcna, l'identification de ce nom de l'autre architecte italien du Palais Granvelle ne révèle pas moins de fantaisie dans les hypothèses et les déductions. En un recueil d'Ephcmérides bisontines du dernier quart du xviii" siècle, écrites, sans doute par quelque bourgeois de Besançon, habitué du Palais, recueil publié par J. Gauthier (i), se trouve ce passage :

« Le premier août 1782, ont apporté à l'Hôtel de Ville tous les tableaux « de famille de la maison du cardinal de Grandvelle qui étaient dans une tour « par laquelle le cardinal de Grandvelle allait à la messe aux Carmes, et au « sortir de cette tour il entrait dans une tribune que l'on appelait la chapelle « du cardinal de Grandvelle. Comme on doit démolir la tour, on a commencé « le i''''août à démolir une partie de la maison qui joint le palais Grandvelle. « Quand on a ôté les laves, on a ôté la charpente du milieu, qui supportait la « charpente sur laquelle était le nom du charpentier qui se nommait Honoré « Magena. . . Le milliaire, quand on a bâti la tour et dont on a trouvé l'inscrip- « tion, est 1542, mais le nom de l'architecte qui l'a fait construire ne s'y est « pas trouvé. . . »

L'éditeur du recueil des Ephémérides transforme le maître charpentier en architecte, « Honoré Magena » en « Onorato Magena » ; d'une tour en hors d'œuvre, bâtie au moins cinq ans après le palais, il fait le palais lui-même. Et, c'est ainsi qu'a été dressé un état civil fantaisiste du Palais Granvelle, pour que cet édifice puisse être présenté comme une œuvre italienne, construite par des deviseurs de plans ultramontains, devant qui ne pouvait que s'incliner respectueusement le premier des maîtres maçons franc-comtois de ce temps, un émule d'Hugues Sambin, trop heureux et trop fier de mettre à leur disposition ses « connaissances techniques », son « outillage », et peut-être même son argent, pour « profiter des leçons » des étrangers !

Or, au Palais Granvelle, il n'y a rien d'italien; l'édifice est tout entier et essentiellement français d'inspiration, de conception, et d'exécution, à la fois dans son ornementation et dans son ordonnance architecturale (2). En outre, on savait bien que la famille de Granvelle et la famille Bonvalot, qui lui était alliée, avaient eu, pendant de nombreuses années, à leur service Richard Maire. Il semble que tout cela eût dû être une indication, suffisamment précise, pour orienter les érudits dans leurs recherches d'attribution du Palais Granvelle du côté de ce maître maçon, d'origine franc-comtoise ou bourguignonne.

L'Hôtel (le Champagney. ^n effet, Richard Maire rebâtissait, de i56o à i565, pour la veuve de

Nicolas Perrenot de Granvelle, Nicole Bonvalot, l'hôtel qu'elle avait reçu en héritage de son père, Jacques Bonvalot, seigneur de Champagney ; et, c'est

(i) ]. Gauthif.r : Annuaire du Douhs, anni5e 1891, p. 61.

(2) L'architecte qui a restauré le Palais Granvelle, Bérard, a écrit, dans une notice sur cet édifice, qu'il faut y voir une œuvre essentiellement française, malgré l'opinion contraire généralement adoptée.

Richard Maire.

ai e

MAITRES D ŒUVRE PEU CONNUS

L'Hôtel Bonvalot.

une œuvre architecturale pittoresque, qui, malgré ses mutilations et ses transformations successives, témoigne du tempérament artistique de Richard Maire, en même temps que de son respect de certaines traditions de construction qui donnent à l'architecture civile régionale une physionomie particulière, fort plaisante. Du côté de la cour, l'Hôtel de Champagney présente des galeries extérieures à chaque étage, soutenues par des colonnes en bois, de divers ordres, qui font, pour ainsi dire, pendants aux colonnes de pierre, à chapiteaux doriques, des corps de logis, disposés en aile, à droite et à gauche du principal bâtiment. Montaigne avait remarqué et noté soigneusement cette particularité architecturale, quand il se rendait en Italie par l'Est : « Ils sont, écrivait-il, si « accoustumez aux galeries, mesmes vers le Lorreine, qu'en toutes les maisons « ils laissent, entre les fenêtres des chambres hautes, des portes qui respondent « sur la rue, attendant d'y faire quelque jour des galeries (i). »

Le frère de Nicole Bonvalot, François Bonvalot, qui fut archevêque de Besançon, et ambassadeur de Charles-Quint auprès de François I", se fit construire par Richard Maire, entre les années 1 538 et 1544, un hôtel monumental, type superbe d'un logis de grand seigneur au milieu du xvi* siècle, et dans lequel il mourut, le 18 décembre i56o.

La Maison du Juif, à Luxeuil, bâtie vers le milieu du siècle, pour le même personnage, ne serait-elle point aussi une création de Richard Maire ? L'analogie d'un certain nombre de détails de l'architecture et de l'ornementaiion, que cet édifice, fort élégant dans sa simplicité, présente avec le Palais Granvelle, analogie signalée maintes fois par des écrivains et par des érudits (2), et qui peut être également observée entre l'Hôtel de Ville de Gray, semble justifier cette hypothèse. La façade sur la grande rue repose sur trois arcades, en anse de panier très surbaissée, que portent de forts piliers, garnis de colonnes doriques, et qui forment galerie ouverte au rez-de-chaussée : aux deux étages, sont appliquées sur le mur des colonnes engagées à chapiteaux, ioniques au premier, composites au second ; et les fenêtres carrées, au nombre de trois par étage, offrent la particularité d'une division en six ouvertures par deux meneaux perpendiculaires, que croise un meneau transversal. La Maison du Juif ferait grand honneur même au maître d'œuvre du Palais Granvelle.

Le cardinal Antoine Perrenot de Granvelle fut aussi le client du maître l^ j^yj jg Montniartin. maçon franc-comtois. Il lui donna à reconstruire le vieil hôtel, dit la Tour de Montmartin, qu'il venait d'acheter vers la fin de sa vie, en i58i, pour avoir une résidence personnelle, à la suite d'une brouille avec son neveu, propriétaire du Palais Granvelle, et avec son frère, héritier de l'Hôtel de Champagney.

La Maison du Juif à Luxeuil.

(i) Noies sur les voyages de Montaigne en Italie, 10-4", Paris, Le J.iy, 1774, p. 21.

(2) De Soultrait : Notice sur les monuments civils de Luxeuil. Bulletin de V Académie de /iesanfon. 20 juillet 1882, p. 30. J. Gauthier : L'architecture civile en Franche-Comté. Réunion des Sociétés des Beanx-.Arts des défart cm ent s. anni'e 1809, p. (\%2.

Le château de Frasnes.

Le Palais Granvelle.

Si l'on examine un peu attentivement, sur de simples documents graphiques, les caractères techniques et la physionomie artistique du château que se faisait construire, vers iSyo, à Frasnes, Antoine d'Oiselay, le mari de Perronne Perrenot de Granvelle, fille du chancelier, la comparaison de cet édifice avec les constructions authentiques de Richard Maire, et celles qui lui sont attribuées, inspire immédiatement la supposition que c'est là probablement une autre œuvre de ce maître maçon.

Les conditions politiques et sociales dans lesquelles se fit la construction du Palais Granvelle, telles que les a résumées très expressivement Auguste Castan (i), justifient pleinement, d'ailleurs, le choix fait par Nicolas Perrenot de Granvelle d'un maître maçon de la région de Besançon :

(f Petit-fils d'un forgeron d'Ornans, écrit cet érudit, il s'était élevé aux « charges éminentes de premier conseiller d'Etat et de garde des sceaux de « l'empereur Charles-Quint. N'étant encore qu'avocat de la couronne près le « bailliage d'Ornans, il avait, en i5i3, épousé Nicole Bonvalot, d'une des « premières familles de Besançon. Cette alliance avait été le point de départ de « sa fortune ; il s'en souvint, et eut toujours à cœur les intérêts de la république « bisontine. En cela, d'ailleurs, il servait la politique de son maître, car il « importait extrêmement à la maison d'Autriche que la ville de Besançon, boule- « vard militaire de la Franche-Comté, ne cherchât pas d'autre protecteur que (( le souverain de cette province. Ce fut donc tout à la fois pour être agréable (.< aux Bisontins, et pour avoir une position prépondérante au milieu d'eux, que (( Nicolas Perrenot de Granvelle fit édifier le palais qui porte son nom. Cette « construction fut commencée en i534 et achevée en 1540. La municipalité y « prêta le plus gracieux concours; on la vit successivement annuler une ruelle « publique qui aurait coupé diagonalement le futur jardin du palais, puis tf autoriser Granvelle à prendre dans les forêts communales les bois nécessaires (( au bâtiment, exempter perpétuellement l'édifice et ses dépendances de toute « imposition, concéder enfin un filet d'eau des fontaines publiques pour K l'agrément de la maison. »

Le chancelier de Charles-Quint était trop fin et trop habile diplomate pour avoir risqué de froisser l'amour-proprc des Bisontins et des Francs-Comtois en faisant venir d'un pays lointain les architectes de son palais, alors qu'il avait sous la main un maître maçon de mérite, et de grand renom, très vraisemblablement. Et Richard Maire répondit à la confiance dont l'honorait un si haut personnage, en lui bâtissant un véritable palais pour l'élégance, la noblesse et le luxe de haut goût qu'il sut donner à l'édifice, qui, dans des proportions plus vastes, pourrait être mis en parallèle avec les plus célèbres constructions monumentales de France et d'Italie, au temps de la Renaissance.

(i) Auguste Castan : Besançon et ses environs, in-12, Besançon, 1880, p. 259-260.

MAITRES D ŒUVRE PEU CONNUS

La façade du Palais Granvelle, bâtie en marbre du pays, se compose d'un Description de ^édifice^ rez-de-chaussée, de deux étages, et d'un comble à rangée de lucarnes. Elle est divisée en cinq grandes travées par une ordonnance de colonnes superposées, d'ordres différents, — au rez-de-chaussée, dorique; au premier, ionique; et au second, composite, — et sur lesquelles les entablements se contreprofilent vigoureusement, formant, ainsi, des sortes de contreforts. La travée centrale contient la porte d'entrée, flanquée de chaque côté par une colonne corinthienne portant l'entablement, et qui est à arcade elliptique et à voussure ornée de caissons et de tètes d'anges en bronze. Les fenêtres du rez-de-chaussée, à meneaux de marbre finement moulurés, s'encadrent de pilastres aux chapiteaux variés, que surmontent des frontons triangulaires, agrémentés de boules, et dans les tympans desquels s'insèrent des cartouches où sont inscrites diverses dates : i534, i539 et 1540, avec la devise du chancelier : « Sic visum superis ». Au premier étage, les chambranles des fenêtres, taillés en biseau, et entourés de boudins, sont ornés, au sommet, de délicates rosaces en bas-relief. Les lucarnes en pierre, au-dessus de l'aitique, ont un couronnement de consoles à jour et de pinacles en façon de candélabres.

Derrière le principal corps de bâtiment, est une vaste cour, carrée, de chaque côté entourée d'un portique à arcades très surbaissées, que supportent des colonnes d'ordre dorique, et qui constitue une sorte de cloître, au-dessus duquel est une galerie donnant accès aux pièces du palais. Cette galerie s'éclaire par des fenêtres à meneaux en pierre, aux appuis et couronnements surmontés de frontons triangulaires, et que séparent des pilastres d'ordre ionique, d'une grande légèreté, qui se profilent en aplomb sur les colonnes du portique.

On a toujours fort admiré les belles charpentes apparentes, aux maîtresses poutres, très ornées, et reposant sur des corbeaux en pierre, qui recouvrent le portique du rez-de-chaussée, la galerie du premier étage, et toutes les salles du palais. Autrefois, une galerie en bois, formant « loggia », desservait les pièces du deuxième étage ; il n'en reste d'autres vestiges que les corbeaux en pierre. L'auteur de cette belle oeuvre de charpenterie est très probablement cet Honoré Magena, qui signait, d'une façon durable, la charpente de l'annexe du palais. Cette préoccupation de transmettre son nom à la postérité à propos d'un travail qui lui faisait honneur est louable ; et l'on doit même regretter que la modestie particulière de nos vieux maîtres maçons ne leur ait pas fait suivre constamment cet exemple d'orgueil légitime. Mais, en prétendre que ce maître charpentier fut un maître maçon, et que ce maître maçon fat le maître d'œuvre du Palais Granvelle, qu'il initia, ainsi, les « ouvriers locaux dans les formes et les procédés de la Renaissance » : c'est pousser vraiment trop loin la passion du panitalianisme artistique.

Richard Maire, prenait part, en 1 58 1, au concours ouvert pour la construction de la façade intérieure de l'Hôtel de Ville de Besançon, mais sans succès, car le projet présenté par Hugues Sambin fut préféré au sien.

L'Hôtel de Ville Hors de Besançon, Richard Maire fit quelques travaux importants. Il bâtit

de Gray. sur ses plans l'Hôtel de Ville de Gray (i), qui devait servir, quelques années

après, de modèle pour la construction de l'Hôtel du Parlement de Bourgogne, à Dôle (2). On remarquera, sans doute aucun, par la comparaison des reproductions du Palais Granvelle et de l'Hôtel de Ville de Gray, qu'il existe entre les deux édifices un certain air de parenté, qui confirme l'hypothèse de l'attribution du premier au maître maçon franc-comtois.

Richard Maire mourut vers 1587.

Tean Miire ^' ^^^ "" ^'^ ^^ prénom de Jean, qui embrassa la carrière paternelle, et

travailla particulièrement à Besançon où il acquit une grande renommée.

Jean Maire, notamment, succéda à son père dans l'entreprise, inachevée, de la construction de l'Hôtel du cardinal de Granvelle. Le prélat écrivait, de Madrid, le 4 janvier 1 586, au prieur de Bellefontaine : « Ce m'est grand plaisir d'entendre « ce que vous me dites que le fils de feu maistre Richard vous semble à propos « pour suivre l'ouvrage entreprins par le père en nostre bastiment à Besançon, « et vous prie continuer d'y assister et d'aider à faire le marché pour le troisième « estage et pour la chapelle » (3).

Il y a bien des raisons d'attribuer à Jean Maire les nombreux hôtels privés de Besançon, construits dans la seconde partie du xvi" siècle, et qui se font remarquer par une évidente analogie d'ordonnance et de décoration : ouvertures surmontées d'un fronton triangulaire ou arrondi, chaque porte sommée par un œil-de-bœuf ; corniches aux profils vigoureux, supportées par des colonnes engagées ou par des pilastres ; frontons à décoration exubérante de mufles de lions, de masques grimaçants, etc.

(i) Archives municipales de Gray : Délibérations.

(2) Archives du Doubs : Fonds du Parlement de Dôle.

{3) Correspondance de Granvelle, publiée par l'Académie royale de Belgique, t. XII, p. 148.

Page 1