LA RENAISSANCE ARCHITECTURALE
aérés par de longues et larges avenues, propices aux chevauchées, et qui font aux édifices des perspectives ombreuses.
Après ces transformations opérées habilement par des maîtres maçons, d'une habileté et d'une ingéniosité extraordinaires, les châteaux rajeunis n'en donnent pas moins la sensation générale de l'architecture du passé; tant la tradition de cette architecture est vivace, profonde et indéracinable dans l'âme et l'imagination de tous. Et il semble bien que, pour désuètes et inutiles qu'elles paraissent, les formes féodales et guerrières, dont elle maintient l'emploi, sont tenues par la noblesse, la bourgeoisie, et le peuple, pour infiniment respectables et nécessaires, comme l'expression matérielle d'une grandeur, d'une gloire, et d'une puissance nationales qui se continuent indissolublement par la prospérité et parla sécurité. « Quand, au dict an 1627, fut commencé à abattre la Grosse Tour du Louvre, « par commandement du roi pour applicquer le chasteau du Louvre à logis de plaisance », le chroniqueur du «Journal d'un bourgeois de Paris » se fait, ainsi, l'écho des doléances et regrets populaires : « Toutesfois fut grand dommaige de « la desmolir, car elle estoit très belle, haulte et forte, et estoit appropriée à « mettre prisonniers de grand renom ».
A Chantilly, par exemple, dans les gravures anciennes de Jacques Androuet du Cerceau, Israël Silvestre et Pérelle qui nous la montrent telle qu'elle était en 1 53o, la résidence nouvelle d'Anne de Montmorency présente, dans son ensemble extérieur, une silhouette encore toute médiévale, aussi imposante que pittoresque, avec ses sept robustes tours rondes aux soubassements évasés, aux toits en poivrière, et aux larges mâchicoulis, s'élançant fièrement des douves profondes; avec son pont-levis jeté sur un large fossé, avec sa porte massive d'entrée, ébrasée en archivoltes, et surmontée d'un tympan; avec les grands combles de ses nombreux corps de logis. Jusque sous Charles IX, le château de Fontainebleau avait gardé, en chacun de ses tournants, des tours d'un caractère féodal, et rappelait ainsi, de loin, dans sa physionomie d'ensemble, le vieux manoir de saint Louis et de Philippe le Bel. Le Louvre, lui-même, dans les vues du Plan de la Tapisserie (1540 environ), du Plan de Mérian (i6i3), du Plan de Gomboust (1652), de l'album de Jacques Cellier (i 586), par ses quatre hautes tours garnies de créneaux et de mâchicoulis, par son enceinte fortifiée que des fossés entourent, et par ses portails d'entrée à baies ogivales, flanqués de tourelles, auxquels on accède par des ponts-levis, évoque à l'imagination le vieux palais bâti par Raymond du Temple, tel que le montrent le rétable du Palais de Justice et la miniature des Heures du duc de Berry.
François I", les princes, et les grands seigneurs font-ils construire de toutes pièces des châteaux nouveaux, ils ordonnent, et les maçons ont grand soin, de conserver le dispositif topographique général créé au Moyen âge pour les forteresses royales et féodales : un vaste quadrilatère avec pavillons ou tours
Physionomie
médiévale
des
châteaux nouveaux.
Maintien
clans les
nouveaux châteaux
du
dispositif topographique
du Moyen âge.
Plan de l'abbaye de Thélème.
Maintien
des aménagements
intérieurs
du Moyen âge.
aux angles. Chambord en est la démonstration typique, par ses quatre énormes tours et par son donjon central flanqué de quatre tourelles. Décrivant le château de Madrid, au Bois de Boulogne, J. Androuet du Cerceau, au xvi" siècle, et Poncet de la Grave, au xvni° siècle, noteront avec soin la multitude de pavillons et de tours comme une de ses plus intéressantes particularités. « Et est ce « bastiment, écrit le premier, couvert de plusieurs pavillons, entrelacez les uns « aux autres et le tout si bien symmétrié tant en souplesse que enrichissimens « que rien plus(i). » Les galeries, lit-on dans l'ouvrage du second, <.< ont dans le « milieu de leurs faces deux tours rondes couvertes d'un campanile, qui forment « des avant-corps aux extrémités, et d'autres pavillons de la même forme situés « aux angles (2) ». Au château du Verger, bâti pour le maréchal de Gié, six tours rondes à couronnement de mâchicoulis et de créneaux, d'épaisses murailles, surmontées de chemins de ronde, forment une haute et vaste enceinte, bordée de douves larges et profondes, avec pont-levis. Au château de Pagny, en Bourgogne, l'amiral Chabot, non seulement conserve les vieilles tours du manoir paternel, mais en fait construire de nouvelles, complétées par des courtines et des bastions. A Assier, Galiot de Genouillac flanque son nouveau château de cinq tours qui semblent dater du Moyen âge. Le château de Chenonceau, lui-même, présente des tourelles à ses quatre angles. Et, combien d'autres pourraient être encore cités pour leur physionomie toute féodale! Les hôtels les plus artistiques conservent la tradition ancestrale des tourelles en encorbellement : hôtel de Pincé, à Angers; hôtel de Marisy, à Troyes; hôtel d'Assier, à Figeac; hôtels Lallemand et Cujas, à Bourges. A Toulouse, des logis de marchands et de parlementaires se font remarquer par de hautes tourelles, dominant de plusieurs étages les corps de bâtiments, et qui ressemblent à de véritables donjons; la tradition en faisait un des privilèges édilitaires des familles comptant des Capitouls, les premiers magistrats municipaux de la cité.
Dresse-t-il le plan de l'idéale abbaye de Thélème, dans son « Gargantua » de i532, Rabelais imagine des dispositions et des ordonnances architecturales bien plus dérivées de l'art du Moyen âge qu'inspirées des créations des premiers maîtres maçons de la Renaissance : « Le bastiment feut en figure exagone, en « telle façon que à chascun angle estoit bastie une grosse tour ronde; et la « rivière de Loyre découllait sur l'aspect du Septentrion, formant ainsi un fossé « naturel, et alimentant ceux qui entourent l'édifice sur ses six faces. »
Dans la distribution des intérieurs de châteaux et d'hôtels, les maçons de la Renaissance conserveront également les dispositions adoptées par ceux du Moyen âge : services nettement distincts, groupés dans des corps de
(i) J. AXDROUET Dl' Cerceau : Les flus exceîlens baslimerts de France, t. Tî.
(2) Poncet de i.a Grave : Mémoires intéressants four servir à VHistoire de France, 1785.