LA RENAISSANCE ARCHITECTURALE I
une sorte de bouquet, colossal et superbe, de toutes les plus belles fleurs décoratives ogivales et Renaissance, « trossé » avec la fantaisie la plus spirituelle et la plus charmante, dans le but, semble-t-il, d'une démonstration malicieuse, offerte à tous les passants, de l'aptitude égale des artistes de France a faire indifféremment, et. d'une façon parfaite, ceci ou cela. Les oves, les cordons de perles, les denticules et les palmettes, de jeunes pousses d'acanthe, d'olivier et de laurier, s'y mêlent, harmonieusement, aux feuilles de chardon et de choux, aux épis de blé et de folle avoine, aux gousses de pois et de haricots, aux œillets, aux marguerites et aux roses. De gracieux oiseaux, au naturel, becquetant des insectes, des fruits et des baies, voisinent avec des animaux fantastiques, des dauphins, des hyppocampes, etc.; et des figures d'enfants sortent à mi-corps de rosaces ou de volutes, qui s'enroulent à côté de noueux sarments de vigne et de rustiques branches de chêne. Et toute cette faune, toute cette flore de notre pays ou du pays du rêve, sont sorties du cerveau d'un même maître d'œuvre, ont été sculptées par les mêmes tailleurs de pierre. N'en avait-il point, ce maître, trouve la première idée inspiratrice aux voussures de la porte nord du grand portail de Notre-Dame de Paris, ornées de rinceaux avec figures symboliques, mi-partie de tètes humaines, de corps d'animaux, dont la transformation en grotesques lui paraîtra naturelle et logique ?
Les dais et les culs-de-lampe des niches, composés d'édicuîes insérés si pittoresquement les uns dans les autres ou superposés d'une façon si plaisante, que les sculpteurs de la Renaissance aiment à mettre aux façades des hôtels, aux porches des églises, aux manteaux de cheminées, et aux monuments funéraires, ne dérivent-ils point en droite ligne de ceux que les tailleurs de pierre du Moyen âge et de l'Epoque romane multipliaient partout, comme éléments essentiels de la décoration des édifices civils et religieux?
Et ne faut-il point voir dans les têtes et bustes d'hommes et d'enfants, ainsi que de femmes, saillant pittoresquement des corniches et des frises, — qui sont un des thèmes préférés de la Renaissance — , les descendants des marmousets, des angelots, des gnomes, des grotesques, des masques satiriques et symboliques, qui peuplent les chapiteaux, les clefs de voûte, les retombées d'ogives, etc., dans les constructions ogivales du passé ? Par exemple, autrefois, dans le corps de logis de la Tour-des-Valois, à Angoulême, dénommé la Tour-Marguerite, qui est la première manifestation de la Renaissance dans cette ville (i),on voyait divers motifs de décoration sculpturale d'une fantaisie plaisante, rappelant ceux des « ymagiers » : A une console de fenêtre, un joueur de cornemuse, à la figure gouailleuse, saisissante d'expression ; aune autre, un personnage encapuchonné, avec de longues oreilles, tenant à pleines mains une bouteille pansue qu'il porte
(i) Emile Biais : Monuments nn^fliimohins, Rciinioii des Sodrics des lliMiixArls îles d(?|)arlemcnls, ann(;e 1902, p. 143.
à sa bouche ; ailleurs, un singe armé d'une massue et tenant comme un bouclier un chapeau (de cardinal ?) ; un joueur de hautbois encapuchonné, avec de grandes oreilles ouvertes ; une coquille d'escargots dont le chef est une tête de jeune femme coiffée d'un capuchon pointu, muni d'oreilles.
La corniche, élément essentiel des ordonnances architecturales nouvelles, donne par ses découpures, ses coquilles, et ses petits arceaux, l'illusion pittoresque des mâchicoulis d'antan, qui seront encore très fréquemment employés, — comme dans l'hôtel de ville de Niort, œuvre de Berthomé, — en façon de motifs pittoresques, consacrés par un usage immémorial.
Et combien d'autres exemples de réminiscences ou de ressemblances profondes du même genre entre le passé et le présent pourraient être cités comme démonstration irréfutable de la persistance et de la continuité des mêmes éléments décoratifs, dérivant tous d'une tradition architecturale indéfectible !
Comment s'est produit ce fait de maîtres maçons pratiquant simultanément l'art ancien et l'art nouveau, fait si longtemps resté inaperçu, dont l'ignorance ou la méconnaissance est ce qui a contribué le plus à accréditer et à répandre la légende du panitalianisme artistique en F'rance? Rien de plus simple, de plus naturel, de plus conforme aux conditions de circonstances et de milieux.
LA TRADITION DU CULTE ^ ^o DE L'ANTIQ^UITÉ EN FRANCE