DEVANT BOLOGNE
Nuit dTiiver, obscure et froide; le jour commence à naître. — Une maison de paysan ; des troupes françaises campées à l'entour. Grand mouvement de patrouilles d'infanterie et de cavalerie ; partout des postes et des sentinelles. La ville est entourée. On aperçoit des lumières aux étages supérieurs de quelques maisons dominant le rempart. — Auprès d'un grand feu, une table entre eux, le grand maître de Chaumont et le comte Jean-François Pico,
LE COMTE
Enfin, monseigneur, soit, je veux admettre ce que vous dites. Le Saint-Père ne s'est pas montré aussi fidèle qu'il l'aurait dû à la Ligue de Cambray. Beaucoup de choses seraient à objecter, mais nous n'en parlerons pas. Le Saint-Père, j'en conviens, a abandonné le Roi Très-Chrétien après la bataille d'Agnadel; il a...
LE GRAND MAÎTRE
Il a fait alliance avec nos pires ennemis, les Vénitiens; il les a arrachés de nos mains quand nous, les tenant à moitié morts, nous allions leur donner le coup de grâce; il a détaché de nous l'Empereur; il excite les Suisses à nous attaquer; bref il nous fait du pis qu'il peut. Il sera châtié ! Eh ! par la mort Dieu, qu'il se rende sans tant barguiner!
LE COMTE
Comment ferait-il autrement?... Quand vous Tauïez. au'en ferez- vous ?
LE GRAND MAÎTRE
Une bonne prison! Croyez-vous que cela manque? et, plus tard, déposé comme il l'a mérité amplement !
LE COMTE
Vous êtes dur. Le Pape en prison ? Que dira, que fera la chrétienté? Et vous-même, monseigneur, le héros de ce beau scandale, vous chargerez-vous de donner à madame la Reine, dont la piété est si connue, les absolutions que le moindre prêtre lui refusera?
LE GRAND MAÎTRE
Au diable! Croyez-vous me faire peur?
LE COMTE
Je voudrais vous ouvrir les yeux. Que diriez-vou3 si, au lieu d'un Pape prisonnier gênant, je vous amenais un Pape ami dévoué?
LE GRAND MAÎTRE
Vous me prenez pour une bête. Votre ami dévoué qui a volé la tiare à mon frère; pensez-vous qu'un pareil trait soit de ceux qu'on pardonne?
LE COMTE
Sans doute; mais je prétendais seulement vous rendre attentif à cette vérité : quand on veut trop bien servir, et son maître et soi-même, presque toujours on s'égare. Je vous offre de nous entendre, je vous affirme que nous le pouvons à votre plus grand avantage. Vous me refusez, c'est bien; mais remarquez que vous me refusez.
LE GRAND MAÎTRE
Je ne refuse rien. Je dis seulement, et je répète, que
l'on ne peut mettre en vous la moindre confiance... Ah! si vous étiez d'autres gens!... Alors...
LE COMTE
Voici, par exemple, ce que je vous proposerais... Retrait de l'excommunication contre vous et vos alliés... Alphonse d'Esté reconnu de nouveau comme duc de Ferrare, et rétabli dans sa charge de gonfalonier de la sainte Eglise... Ne serait-ce pas là une belle entrée en matière? Nous abandonnerions les Vénitiens... On vous donnerait à vous-même deux cent mille écus d'or... Est-ce que sur des bases pareilles il n'y a pas d'entente possible?
LE GRAND MAÎTRE
Il y a que vous êtes des fourbes avérés... sans quoi pensez-vous que pour le mince plaisir de me donner tant d'embarras, j'irais...
LE COMTE
Je vous fais la proposition formelle au nom du Saint-Père!...
LE GRAND MAÎTRE
Avez-vous des pleins pouvoirs?
LE COMTE
Les voici!
LE GRAND MAÎTRE
Cela ne me suffirait pourtant pas!
LE COMTE
Corps de Bacchus! vous êtes difficile!
32a LA RENAISSANCE
LE GRAND MAITRE
Je voudrais encore le rétablissement du seigneur Annibal Bentivoglio dans sa ville de Bologne, et que le Pape renonçât à la Romagne.
LE COMTE
Je vous avoue franchement que, sur ces points-là, je n'ai pas d'instructions, et il est vraisemblable que îe Saint-Père n'en voudra pas entendre parler.
LE GRAND MAÎTRE
Vous plaisantez! S'il refuse, je serre les doigts. N'est-il pas pris? Est-ce qu'il a la liberté de vouloir ou de ne pas vouloir?
LE COMTE
Nous souffrirons tout peut-être; mais je ne crois pas que Sa Sainteté renonce à Bologne ni à la Romagne.
'le grand MAÎTRE.
Alors, demain matin à l'aube, j'enfonce vos portes et je mets la main sur votre homme.
LE COMTE
Vous êtes bien décidé?
LE GRAND MAÎTRE
Si vous me connaissiez mieux, vous vous dispenseriez de cette question.
LE COMTE
En ce cas et devant la force, je cède:
LB GRAND MAÎTRE, riant.
Vous faites bien... Croyez-moi, et maintenant que nous sommes amis, votre maître va m'ouvrir les portes tout de suite. J'ai hâte de l'embrasser.
LE COMTE
Mais, en ce cas, il serait votre prisonnier sous un autre nom!
LE GRAND MAÎTRE, riant.
Vous le prendrez comme vous voudrez; je ne me départirai pas de cette condition.
LE COMTE
Notre position est horrible. Je vais aller rapporter )^os paroles au Saint-Père. Il décidera...
LE GRAND MAÎTRE
Présentez-lui mes respects de fils soumis de TEglise.
LE COMTE
Voyons, monseigneur de Chaumont, ne pourriezvous être moins dur?
LE GRAND MAÎTRE
Je ne suis que précautionneux Votre maître reconnaîtra mes intentions pour meilleures qu'il ne les croit. Vous avez dit trois cent mille écus d'or?
LE COMTE
'J'avais dit deux cents.
LE GRAND MAÎTRE
Ce sera trois cents, s'il vous plaît Quand screz-vous de retour?
LE COMTE
Je VOUS demande jusqu'à midi.
LE GRAND MAÎTRE
C'est impossible. Vous aurez deux heures! pas une minute avec. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps à bavcurder.
LE COMTE
Monseigneur! monseigneur! je vous en conjure!.., nous donnerons les trois cent mille écus! mais ne portez pas dans cette affaire des souvenirs d'animosité personnelle!
LE GRAND MAÎTRE
Vous m'avez sourdement menacé de la Reine, tout à l'heure... Vous voyez si je suis intimidé!... Allons, seigneur comte, reprenez courage! Je vous concède tout le temps que vous demandez, et deux heures encore, par-dessus le marché. Suis-je si diable?
LE COMTE
Merci. Le Saint-Père appréciera ce qu'il vous doit. Nous n'en sommes pas moins dans une horrible position.
LE GRAND MAÎTRE
Allons, allons, ne vous attristez pas. Notre alliance vaut bien celle de Venise. Vous y perde* la Romagne; mais qui sait si vous ne gagnerez pas autre chose? Il ne faut pas secouer la tête de cet air désespéré. Adieu; rappelez-vous d être de bonne foi.
LE COMTE
Adieu, monseigneur. Je serai fidèle au rendez-vous.
UsorU LE GRAND MATÎRE, seul.
Au fond, il n'avait pas tout à fait tort. Madame Anne n'est pas tendre en fait de dévotion et, surtout, depuis la mort de mon frère, je ne suis pas tellement solide... Il est vrai que le Roi est furieux contre le Pape et veut le détruire à tout prix... Trois cent mille écus d'or sont bons à recevoir, surtout quand le résultat est de nature à satisfaire le Roi, à ne pas choquer la Reine... Jules cherchera à me tromper... mais... il n'est pas dit que je me laisserai attraper par ces menteurs d'Italiens... Je les connais, Dieu merci, et...
YVES d'alègre.
Vous aviez l'intention de visiter les postes, monsei* gneur.
LE GRAND MAITRF.
J'allais vous envoyer chercher. Allons!
ja6 LA RENAISSANCE
Près d'un feu de bivac. — Le capitaine Bayart, le bâtard du Fay, guidon de vsa compagnie d'ordonnance ; le capitaine Molard, le capitaine Sucker, chefs d'aventuriers français et allemands; le capitaine Jacob Zemberg, commandant les Suisses. Une table grossière est dressée auprès du feu et chargée de jambons, de saucissons, de poulets, de bouteilles et de tasses en fer-blanc, en étain, en corne ou en bois. Les convives sont assis sur des bancs et des escabeaux qu'on a enlerés dans des chaumières. Autoujr de la table, un paravent construit par les soldats au moyen de manteaux jetés sur des gaules. Des torches de résine brûlent au bout de longs piquets plantés en terre. Les gentilshommes soupent; des pages et des laquais les servent.
LE CAPITAINE SUCKER.
En guerrre, je ne fais cas que de la bravoure. Le neste, je m'en soucie peu.
LE CAPITAINE BAYART.
Ce en quoi, mon compagnon, vous ne vous montrez pas homme très sage. Je fais cas de la bravoure, mais tout autant de la raison, parce qu'avec la raison on a la discipline, dont on a trop peu parlé jusqu'à ce jour dans nos armées.
LE CAPITAINE MOLARD
Quand un de mes hommes fait le diable, moi, je fais le Satan, et il n'y revient pas. Abandonnons, croyez-moi, monseigneur de Sucker, les vieilles façons sauvages de piller, d'incendier, d'éventrer. Ce sont folies qui ruinent ceux qui les font. Je suis de l'avis de Mgr de Bayart
BAYART.
Voici un rôti de bonne mine, et il vient fort à pro-
pos à la suite d'une chevauchée aussi longue que celle d'au') our d'hui. Puisque Mgr de Molard veut bien approu- /er ma petite sagesse, je vous dirai que depuis mon arrivée aux guerres d'Italie, et cela date de Tan 1494, c'est-à-dire depuis quelque chose comme dix-sept ans, j'ai vu bien des changements notables s'effectuer en toutes choses chez les Italiens comme chez nous.