BEMBO
C'est bien parler, et comme vous restez maîtresse de la crainte, des intérêts et de l'amour! Quant à la poésie, je ne vous ai pas dit assez combien votre chanson d'hier au soir est admirable! J'ai passé la nuit à la lire, à la relire, à la couvrir de baisers comme eût fait un écolier de vingt ans... Mais pourquoi avezvous écrit en espagnol ?
MADAME LUCRÈCE
L'espagnol est ma langue naturelle, et le sentiment que je voulais exprimer est fort comme la passion espagnole. Qu'avez-vous fait des cheveux dont s'ai2compagnait la chanson?
LE BEMBO
Ils sont dans une enveloppe de vélin avec des nœuds de rubans. Je ne crois pas que jamais berger de Théocrite, jamais amant d'Amaryllis ait été plus heureux que moi I
MADA^fE LUCRÊCB.
Savez-vous que les Florentins ont fait bien des sottises? Le gonfalonier Soderini n'a su ni traiter ni se défendre. On l'a expulsé. Les Médicis sont rentrés, et on les traite comme des citoyens ordinaires.
LE BEMBO
Compromis chimérique! Il en résultera une nouvéile expulsion ou la toute-puissance !
MADAME LUCRÈCE
Le Pape tient à prendre la Toscane pour lui-même.
LE BEMBO, '
Assurément. Si les Français avaient su se maintenir à Milan! Mais tout gagner en un jour et tout perdre en une heure^ ils n'ont jamais rien fait d'autre!
MADAME LUCRÈCE
Ce sont nos alliés et nos soutiens. En ce moment, leur malheur est le nôtre; mais, en somme, je vous le dis en confidence : je souhaiterais que Louis XII ne revînt jamais; alors, nos compatriotes, les Vénitiens seraient obligés de prendre garde aux empiétements du Saint-Père. Ils rompraient avec lui et s'uniraient à don Alphonse pour garantir la liberté commune. C'est ce que je voudrais arranger, et les Médicis ne seraient pas éloignés d'entrer dans cette combinaison.
LE BEMBO
Elle me paraît, en effet, pleine de sagesse et digne de la tête de Pal las, d'où elle est sortie. Laissez-moi y réfléchir, et lorsque j'en aurai apprécié les côtés forts> si cela vous agrée, je pourrai en écrire à Venise.
JULES II 37J
MADAME LUCRÈCE
Pourquoi perdre le temps? Mettez- vous à cette ta-> ble. Je vous expliquerai par le menu mes idées, ce qui m'est connu des intérêts secrets et des velléités des princes... ce que j'en devine... Nous allons en raisonner, et, de votre beau style cicéronien, vous rédigerez tout de suite un mémoire que nous enverrons à la seigneurie de Venise et au cardinal Jean de Médicis ! Le voulez-vous ?
BEMBO. (n va à une table.)
Travailler pour l'arbitre de ma vie, que puis- je souhaiter de meilleur?
MADAME LUCRÈCE
Connaissez-vous quelque chose de plus aimable quf ces vers du Rolaid? Lisez vous-même^
BEMBO, lisant.
La prima inscrittion ch'a gli occhi occorrOf,
Con lungo onor Lucretia Borga noma :
La OUI bellezza et onesta preporre Deva a l'antica la sua patria Roma...
Ce n'est que la vérité^ mais elle est bien dite. Potffquoi Mgr le cardinal Hippolyte affecte-t-il de traiter l'Arioste comme un petit compagnon?
MADAME LUCRÈCE
Parce que mon beau- frère est un sot Mettons-nous à Touvrage, et comprenez-moi bien.
LE BEMBO
'Un mot encore... Vous n*avez pas Taîr de vom
apercevoir que votre pensée va à Tencontre des maximes répétées depuis vingt ans? Savonarole voulait l'unité de l'Italie; votre frère, M. de Valentinois, ne prêchait pas un autre thème, et le Pape Jules II est peut-être, dans son genre, plus formel encore sur ce chapitre. Vous, au contraire, vous avouez ne prétendre qu'à la continuation du morcellement.
MADAME LUCRÈCE
Il n'est utile ni aux Vénitiens, ni aux Florentins, ni aux Napolitains, ni à nous, que l'Italie soit jamais réunie sous une seule main, car cette main ne pourrait être la nôtre. Tant qu'on n'a pas su comment le hasard disposerait des choses, vous autres, avec vos entreprises d'agrandissements sur la terre ferme, les Sfôrza, mon frère et le magnifique Laurent, ont tour à tour répété le même langage et voulu, à leur profit, concentrer la Péninsule en un grand Etat. Savonarole lui-même y songeait au profit de son idée. Maintenant, nous savons à quoi nous en tenir; nous avons tous échoué. Devenir des mendiants prosternés aux pieds du Sairxt-Père, ce n'est pas désirable. Désormais, on ne parlera plus, croyez-moi, de la grandeur de l'ensemble, mais uniquement de l'indépendance des partis. Comme phrase, c'est tout aussi sonore. Ecrivez, cher Louis, je vous prie.
LE BEMBO
Votre système m'est nouveau, je l'avoue; il ne m'agrée pas trop... Toute ma vie, j'ai professé le contraire.
MADAME LUCRÈCE, avec «n sourire.
Et même très éloquemment. Qu'en concluez-vous?
LE BEMBO
Mais, pensez-y donc! Si les forces de l'Italie doivent rester éparpillées, il ne pourra même être ques^ tion de chasser les barbares.
Madame lucrècs.
Espériez- vous sérieusement y réussir jamais?,
LE BEMBO
Il est évident que je croyais..,;
MADAME LUCRÈCE
Depuis dix ans, je ne crois rien de semblable... si, toutefois, je l'ai jamais fait... D'ailleurs, vous parlez à une Espagnole, ne l'oubliez donc pas; les gens de ma maison et de mon rang ne peuvent partager chacune de vos fantaisies. Qu'avez-vous ? Quoi ! vou3 semblez tout ému de ma confidence ! Je vous croyais quelque goût pour la société des barbares?.
LE BEMBO
Ne raillez pas trop fort... J'en conviens, vous m'avez comme étourdi... Si nous ne devenons jamais libres, nous autres Italiens; si nous devons toujours subir les caprices, les violences des étrangers, malheureuse race que nous sommes, que dirons-nous au ciel dans nos prières, sinon des reproches cruels et des plaintes trop justifiées ?
MADAME LUCRÈCE
Ingrat ! Ces étrangers qui viennent chez vous, est-ce que vous ne les dominez pas? N'êtes- vous pas, dans l'univers, le foyer des connaissances^ des réflexions»
des philosophies, des grandes pensées, et l'atelier où les Muses se sont assises pour produire leurs magiques créations? N'est-ce pas de vous que se détache l'étincelle de génie parcourant le monde et le vivifiant? Quelle gloire égale la vôtre? quelle puissance lui est supérieure?
LE BEMBO
D'accord; mais quand on est un géant d'une certaine manière, on désire l'être de toutes les façons. Ne souriez pas ainsi, je m'incline devant votre sagesse, et je prends la plume pour vous obéir. Je vais travailler avec vous et pour vous, et comme vous le souhaiterez, et je m'efforcerai de faire réussir vos plans, parce que je vous appartiens; mais, pourtant, je l'avoue aussi : je ne veux pas perdre l'espérance de ma jeunesse, l'idéal de ma vie. Je souhaite passionnément une Italie unie, forte, dominatrice dans tous les genres, et fût-ce sous la règle et au bénéfice du Saint-Siège apostolique, je m'en accommode et j'en bénirai le ciel; et après tout, que faut-il pour arriver au succès? Seulement quelques années encore accordées à ce Jules II, fort gênant, je le confesse, mais en ^ien des choses digne d'admiration ...Vous-même en onvenez quelquefois ! Et si le bonheur veut que la France et l'Allemagne restent gouvernées par des princes incapables, voilà notre rêve réalisé. LaissezcTiOi mes espérances.
MADAME LUCRèCE.
Vous êtes un grand enfant. Je ne dispute pas contre vos Illusions, certame qu'elles ne vous empêcheront
JULES II 37t
jamais de me bien servir. Vous m*aimez plus qu'elles!... Réfléchissez pourtant que ce sont des folies dont la réalisation ne vous rendrait pas heureux ni personne avec vous. Il n'existe de grand dans ce monde que l'amour des arts, l'amour des choses de l'esprit, l'amour de ceux qu'on aime, et quand, en outre, la vie, dans son cours, vous a porté sur un de ces plateaux où les fleurs deviennent plus rares et les horizons plus sévères, peut-être trouvera-t-on encore du plaisir à considérer sagement certaines choses éternelles dont on a moins de souci dans la première jeunesse. J'ai plus appris que vous, mon ami; j'ai plus agi, j'ai pius senti, j'ai plus souffert par les autres et par moi-même... Mais c'est assez! occupons-nous de nos affaires^ et maintenant écoutez-moi de tout votre sérieux.
38o LA RENAISSANCE
ROME
Au \^atican. — La chambre à coucher du Saint-Père, — Jules II, dans son lit. Bernard de Bibbienaj le cardinal de Sion^ le daiaire Laurent Pucci.
Cest fini... je meurs... et je n^ai rien achevé de ce que j'ai entrepris.