‹ La renaissanceChapitre 159 sur 189 · LES CONVIVES · texte numérisé non relu

LES CONVIVES

Très bien répondu! très bien agi! Vive madame Marie Gaudin!

LE ROI, tout bas.

On VOUS portera demain matin les perles dont vous avez envie, et je me charge de payer la terre que vous achetez en Touraine.

MARIE GAUDIN

Ah! Sire, c'est bien inutile... Je ne saurais vous aimer de plus tendre amour! Avez-vous acheté la Joconde d-u Vinci?

Oui, et j'ai chargé à Florence maître André del Sarto d'acquérir tous les chefs-d'œuvre dont il aura connaissance. Le roi d'Espagne, je le sais, a les mêmes désirs que moi; m.ais, voyez-vous, mes amis, je ne lui céderai pas plus sur ce terrain que sur les autres. Après la mort de Maximilien, et c'est un événement qui ne saurait se faire beaucoup attendre, Charles voudra la couronne impériale; foi de gentilhomme! c'est moi qui l'aurai ! Toutes mes mesures sont prises. Le fils de Jeanne la Folle prétend de même la haute main en Italie; je lui tordrai le poignet! Il veut se donner un renom d'aimer les savants et de mériter leurs louanges; j'en ferai bien plus que lui dans ce genre, et l'honneur m'en restera. Ah ! ah ! il serait beau de voir Salamanque plus docte que l'Université de Paris.

i^aa LA RENAISSANCE

CLÉMENT MAROT

J'en pleure de joie ! La France n'a jamais eu pareil monarque! Votre nom, Sire, sera dans la gloire jusqu'à la dernière génération des hommes 1

LE ROI

Ah ! mes amis, Dieu vous entende et me fasse monter sur tous mes rivaux! De la gloire! Oui. je veux de la gloire! Beaucoup de gloire et beaucoup de joie, et beaucoup de gaieté, et beaucoup de plaisr, et plus que beaucoup de tout ce qui rend la vie charmante! De la magnificence, de l'esprit, de l'éclat, du bruit, de l'amour, de l'amour plus que le coeur n'en peut tenir, à l'infini, bien haut, bien haut, par-dessus la tête!

MARIE GAUDIN

Vive le Roi !

TOUS

Vive le Roi!

Quant à monsieur du Pape, ma belle enfant, mes chers amis, qu'il en soit pour ses avances ! Les jours sont finis, où il pouvait, en effrayant les peuple'^. courber les princes!

FLORIMOND ROBERTET

N*avons-nous pas vu voire prédécesseur, le roi Louis, excommunié comme serpe par le feu pape Jules, et ne s'en porter que mieux ?

LE ROI

Nous l'avons vu ! aucun de nos sujets n'a bronché.

Personne ne se soucie plus du Pape dans le monda On sait ce que vaut la cour de Rome, et en quoi ses prélats ne ressemblent guère aux apôtres! Léon X ne demande aux chrétiens ni la foi, ni l'espérance, ni la charité, mais la bourse^ et i'ai résolu d'arrêter ses extorsions.

M. DB LAUTREC

J'aime mieux voir l'argent dans les poches du Roi et de ses serviteurs que dans celles des cardinaux.

FLORIMOND ROBERTET

Pas un homme raisonnable ne pense autrement^

MARIE GAUDIN

Ni une femme raisonnable non plus.

Foi de gentilhomme ! nous sommes tout aussi bons pour faire sauter les écus de mes peuples que les Borgia, les Rovère ou les Médicis! Mais savez-vous que les Allemands commencent aussi à se fâcher tout rouge contre les collecteurs pontificaux? Je suis curieux de savoir ce que pense mon frère Charles des remuements de Wittenberg!

M. DE LAUTREC

Des sottiseSj s'il ne prend pas conseil de Votre Majesté !

LE ROI

Je ne serais nullement fâché de voir l'Eglise ramenée au train modeste recommandé par l'Evangile.

MARIE GAUDIN

Le Pape devrait vous donner les belles choses dont

il n'a, au fond, nul besoin. Vous nous en feriez part, n'est-ce pas, Sire?

LE ROI

Foi de gentilhomme! je ne garderais jamais rieri pour moi! Tout à vous, ma belle! et à mes amis!

MARIE GAUDIN

Je ne veux que le cœur ! A votre santé, mon maître !

TOUS

Vive le Roi! mille et mille années! et davantage!

LÉON X 42s

ROME

Une salle dans le Vatican. — Léon X assis pr^s d'une fenêtre ; le cardinal de Bibbiena, le cardinal Bembo, le cardinal Sadolet. Dans le fond de la salle, près de la porte, le seigneur Charles de Maltitz, gentilhomme saxon, attendant qu'il lui soit dit d'approcher.

Je me mêlerai moi-même de cette affaire de Wittenberg.etje prétends la diriger de façon à mettre fin aux sottises par lesquelles on l'a embrouillée. Ce Lutherus, contre lequel les Franciscains réclament si fort, n'est pas un sot; ce n'est pas un moine illettré, comme la plupart d'entre eux. Il a de l'esprit, du savoir, de la raison. Il m'a écrit sur le ton le plus convenable, et je le soutiendrai contre les Tetzel, les Eccius, et cette bande de fanatiques ridicules! De telles gens voudraient mettre le feu en Allemagne! Je ne l'entends pas ainsi !

BIBBIENA

Votre Sainteté me semble dans la route de la justice et de rà-propos.

Soyez-en sûr. Il ne s'agit pas ici d'une question religieuse; c'est bonnement une difficulté de forme. Nos gens s'y sont mal pris pour obtenir l'argent qu'il nous faut, et je donnerai tort à nos gens.

SADOLET

Si les prédécesseurs de Votre Sainteté avaient toujours agi d'après des principes aussi sages, nous n'eussions pas eu à déplorer les funestes histoires de Jean Huss et de Jérôme de Prague.

Et, surtout» celle de Savonarole. Soyez-en sûr, je ne permettrai pas qu'on la recommence. Ce Frère Jérôme, qui, après tout, n'était qu'un énergumène, un ennemi de ma maison, on a réussi à en faire un saint par la sévérité absurde dont on a usé à son égard. Martinus Lutherus n'aura pas de ma main l'honneur du martyre;

BKMBO.

Ce bon Père écrit d aiie manière admirable

J'éprouve le dégoût le plus complet pour les susceptibilités de couvent et de sacristie. Le Pape est un grand prince, ne perdez pas de vue cette vérité; dans quelques années, il n'y aura sur la terre, en fait de puissances, que lui, l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre, et le Turc. Les autres souverains ne seront que de riches seigneurs sans autorité. Il importe donc que le Pape ne dirige plus sa conduite d'après les avis et les préventions des moines. Dites à M. de Maltitz d'approcher.

SADOLET

Approchez, seigneur de Maltitz. Sa Sainteté vous demande !

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Je suis aux ordres de Sa Sainteté, et sollicite la faveur de lui baiser les pieds.

LÉON X, faisant sur lai le signe de la cro!x*

Seigneur de Maltitz, nous sommes d'anciennes connaissances. Vous m'avez bien servi. Les capitaines généraux de l'Eglise m'ont fait de vos exploits, de vos talents et de votre fidélité, des rapports si avantageux que, dans une occasion importante comme celle dont je vais vous entretenir, je n'ai pas jugé convenable d'employer un autre dévouement que le vôtre:

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Très Saint-Père, ce moment me récompense au delï de tous mes mérites.

Pour la commission que je vais vous donner, il me faut un homme de guerre et, en même temps, un courtisan délié et un savant. Je rencontre ces trois personnages en vous, et j'en bénis mon heureuse fortune.

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Ce que je puis est assurément au service de Votre Sainteté.

LéON X.

Vous irez trouver de ma part votre naturel seigneur, le duc Frédéric de Saxe. C'est un prince éminent en sagesse, et je me réjouis de le savoir respecté par toutes les couronnes et les politiques réfléchis. Vous lui direz que je le vois avec plaisir accorder sa pro-

tection à notre cher fils en Jésus-Christ, dom Martinus Lutherus. Ce religieux de l'ordre de Saint-Aug stin est un docteur plein de science; je ne veux pas qu'il soit harcelé par des indiscrets ou des maladroits, tels que paraissent être l'inquisiteur Tetzel, Eccius, le professeur Hoffmann ou d'autres. Vous prierez Son Altesse Electorale de vous mettre en relation avec dom Martinus, d'intervenir entre nous et le bon Père pour que l'entente se fasse aisément. Il ne faut pas que les malintentionnés continuent à nuire à la réputation d'un si habile homme en répandant le bruit qu'il se soustrait à la sainte obéissance, ce dont je le sais tout à fait incapable; et afin de témoigner à l'auguste Electeur, par une preuve irréfragable, toute mon affection paternelle, vous remettrez à Son Altesse la Rose d'or. J'en ai expressément disposé pour elle.

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

L'Electeur, mon maître, sera certainement pénétré d'une reconnaissance sans bornes.

Ne manquez pas de le persuader fortement, ainsi que dom Martinus, que je n'entends pas soulever de sottes querelles, ni de controverses malsonnantes. Le Saint-Père est instruit que bien des abus se sont glissés dans les opinions soutenues avec plus ou moins de raison par des docteurs dont l'orthodoxie n'est peutêtre pas à l'abri de tout blâme. Arrangeons nos dissentiments sans bruit et dans un esprit de charité mutuelle.

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Il est probable qu'en s'y prenant de cette façon, les difficultés vont tomber. Votre Sainteté souffle dessus avec tant de douceur que la moindre irritation ne saurait tenir.

LéON X.

Cardinal Sadolet, donnez^moi les deux lettres qui sont sur cette table.

SADOLET

Les voici, Très Saint-Père.

Je vous les remets, seigneur de Maltitz. L'une est adressée au seigneur Georges Spalatin, l'autre au respectable maître Degenhard Pfeffinger. Parmi les conseillers de votre souverain, je n'en sache aucun dont il convienne de faire un aussi grand cas.

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Ils méritent peut-être un tel honneur par leur respect envers le Saint-Siège apostolique et leur dévouement à votre personne sacrée.

Je le sais, je le sais, seigneur de Maltitz. Vous les prierez, en mon nom, de bien remontrer à l'Electeur le véritable point de vue de la question. Il est essentiel que ni lui, ni dom Martinus ne s*y trompent. Sans doute, on a un peu abusé de la vente des indulgences, et surtout, dans la façon dont on procède, je ne serais pas surpris qu'il se fût glissé des irrégularités. Qu'on

me propose les remèdes convenables, et je suis prêt à les appliquer L'important, c'est que l'argent dont la Chambre apostolique ne saurait et ne voudrait se passer nous arrive ici comme d'ordinaire. Les moyens importent peu.

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Je ne suppose pas, dès à présent, qu'il puisse être dans les i .entions de l'Electeur d'imposer un préjudice pécuniaire à la Chambre apostolique.

Je ne le crois pas non plus, et, dans aucun cas, je ne voudrais l'admettre, car, sur ce point, je vous le déclare avec sincérité, les em'barras sérieux commenceraient. Autant je suis facile pour les autres questions, autant, pour celle-là, on me trouverait rigoureux. Vous avez assez vécu à Rome et dans mes Etats pour savoir que nos revenus et les prélèvements exercés par l'Eglise dans les pays chrétiens ne sauraient être diminués sans amener des inconvénients dont il est de mon honneur de ne pas grever l'Eglise. Ainsi donc, voilà qui est arrangé Je suis disposé à rester conciliant en toutes matières, pourvu que les besoins de la Chambre apostolique soient satisfaits. Adieu, seigneur de Maltitz.

LE SEIGNEUR DE MALTITZ

Je sollicite la bénédiction de Votre Sainteté.

Il s'agenouille et baise la mule pontificale. LÉON X, élevant la main droite et faisant sur lui le signe de la croix.

Benedico te in nomine ... Je vous enverrai d'excel-

lent vin de Sicile pour aider à vos dîners de voyage. Adieu, Maltitz. Cardinal Bibbiena, vous viendrez ce soir à notre petit concert. Et vous, Bembo, ne chasserons-nous pas ensemble aujourd'hui?

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