LE CARDINAL BEMBO
J*en meurs d'envie, Très Saint-Père:
Suivez-moi donc, Nemrod. On me dit que la battue est excellente; ne perdons pas plus de temps.
Us sortent* BIBBIENA.
Cher Maltitz, VOUS comprenez que nous ne tenons pas à ce que l'argent arrive par la route des indulgences ou autrement; mais rappelez-vous qu'en tout état de cause, nous voulons l'argent, nous ne voulons que l'argent, et il ne faut pas aller s'imaginer que nous céderons une obole de cet argent.
LB SEIGNEUR DE MALTITZ
Je suis un peu embarrassé, craignant que l'Electeur na tienne comme vous à cette question plus qu à toutes les autres.
BIBBIENA
En ce cas, tant pis. Dites à Fréd-^nV le Sage de ne pas irriter notre faim; nous deviendrions des tigre bi.
LE SEIGNEUR DE MALTITZ
Mon élonuence fera de son mieux. Adieu, révérendissimes seigneurs; il me faut achever mes préparatifs
pour me mettre en route demain matin. Je vous baise les mains, et me recommande à vos bonnes grâces.
Il sort.
SADOLET
S'il allait échouer dans sa mission?
BIBBIENA
Tl est difficile qu'il y réussisse. Du reste, tout craque sous nos pieds.
SADOLET
Et, cependant, nous travaillons à élever notre édifice jusqu'au ciel.
BIBBIENA
Ce sont les bases qui se dégradent
SADOLET
Nous les fortifions de notre mieux avec des blocs d'argent, de gros blocs d'argent, et, chaque jour, le besom de ces matériaux est plus poignant
BIBBIENA
Et chaque jour ils deviennent plus difficiles à extraire. Nous faisons ressource de tout. Les impôts montent, montent, montent! Bourgeois et paysans murmurent et menacent. On les réduit à la mendicité^ et le commerce tourmenté s'éteint Les privilèges des villes sont attaqués, et à travers les fissures que nous pratiquons, nous allongeons tous les doigts des deux mains pour nous emparer du peu qui se trouve. Nous vendons les offices, nous vendons les cures, nous vendons les évêchés> nous vendons les patriarcats, nous
vendons le cardinalat; nous inventons chaque jour quelque denrée ecclésiastique à vendre. Qu'est-ce que nous ne vendons pas? Nous avons fait périr assez lestement le cardinal Petrucci, au temps de la guerre d'Urbin et pour la conspiration de Batista Vercelli, et, si les cardinaux Sauli et Riario ont échappé, vous savez ce que le salut leur coûte !
SADOLET
Oui, à eux et à bien d'autres; on a battu monnaie sur le dos du sacré Collège au moyen de cette lugubre équipée.
BIBBIENA
Vous avez raison. Les trente-quatre promotions faites à la suite de cette affaire, sous prétexte de nous procurer des fidélités, vous en souvenez-vous? Le produit de cette opération financière a été de conséquence, mais la conscience publique n'avait encore jamais dû porter un si lourd fardeau. Si, maintenant, nous considérons notre façon d'agir à l'étranger, elle est absolument pareille. Nous regardons dans toutes les poches. Nous grappillons sur les annates, sur le Denier, sur les mutations, sur ces fameuses indulgences, l'embarras du moment, et, malgré tant de fatigues, de préoccupations, tranchons le mot, de rapines, rien ne nous suffit, nous ne réussissons pas à combler le vide, et chaque jour qui passe nous pousse dans une plus lamentable misère. Force nous est de crier piteusement à l'aide; notre indigence nous harcèle, nous écrase; nous savons de moins en moins comment en sortir, et, soyez-en bien persuadé! nous
Ênirons par nous attirer une protestation violente de la chrétienté indignée; on va nous ahurir d'un toile universel; les gouvernements, grands et petits, nous feront entendre cet arrêt suprême : C'est assez nous appauvrir, vous n'aurez plus rien !
SADOLET
Mon cher ami, je m'y attends On se demande déjà quel droit nous pouvons alléguer pour dévorer la substance universelle.
BIBBIENA
Il y aurait quelques bonnes raisons à donner en notre faveur. L'Eglise représente l'intelligence; les trésors que nous absorbons servent à la nourriture et à Finvigoration de la science, des arts et des autres bonnes disciplines.
SADOLET
Ils servent aussi, convenez-en, à la glorification et à l'engraissement de la mollesse, du vice et de la perversité.
BIBBIEN'A*
Je l'admets; mais il n'est pas d^étoffe sans un enfers. Toute société cultivée est une société corrompue. Faut-il, pour cela, retourner à la barbarie? Celle-ci, peut-être, est insen'=iible aux agaceries payées des belles courtisanes; mais elle ouvre le ventre aux prisonniers de guerre, et barbouille de sang ta figure kideuse de ses idoles... Pardonnez-moi si j'interromps ici notre entretien. J'ai donné rendez- vous chez moi à DCïtre cher Raphaël; je veux le gronder sur un cer-
tam chapitre. Si vous n*avez pas. d'occupation bien pressante, vous viendrez avec moi et joindrez votre morale à la mienne Qu'en dites-vous?
SADOLET
Volontiers, mon ami; descendons.
Dibbiena et Sadolet sortent av«c majesté de la salltt et tnverscnl fn gsithries et les appartements pontificaux ; la foule des employés et soldats é* Sacré Palais s'ouvrent devant eux et les salue avec respect. Au bas d« Fe»calier, ils trouvent leurs propres officiers, secrétaires, caudataires, eamèriers, gentilshommes et serviteurs de tous grades. On fait avancer tes mules caparaçonnées; on soutient sous les bras les deux dignitaires povr les mettre en selle. On s'achemine; on entre dans les mes de Rome. L'escorte ouvre passage au milieu de la multitude, qui s'écarte et se referme. De temps en temps, l'un on l'autre des deux princes de l'Église iive le bras et donne la bénédiction aux moines, aux iemœes, aiu wir cbands, aux gens du peuple, agenouillés à leur aspect*
BIiBRIENA.
Considérez ce bariolage de figures et de costumes f
SADOLET
C'est un spectacle dont je ne me lasse jamais. Il me semble propre à exciter Timagination la plus paresseuse. Nous voyons ici un échantillon de tous les pett-* pies du globe.
BTBBIENA,
Comme ces Espagnols ont la mine arrogante! C'est, de nos jours, le peuple dominateur; et depuis qu'ils ont découvert les Nouvelles-Indes, il n'est de bornes ni à leur orgueil, ni à leur rapacité. Le dernier d'entre eux se considère comme un petit roL
SADOLET
Et là, dans ce coin, ces trois Portugais! A l'expression de leurs visages, on s'aperçoit que les conquérants
de Goa et de Diu ne le cèdent pas en hauteur et en présomption à leurs voisins de la Guadiania. Mais regardez aussi ces Français, le nez au vent, traînant l'épée, raillant et charmés d'eux-mêmes!
BIBBIENA
Et là, là! ces braves Suisses, plus qu'à moitié ivres, qui se rudoient avec des Allemands!
SADOLET
Je vous montrerai à mon tour ces deux Anglais, froids comme des statues; ils s'arrêtent à contempler avec mépris un groupe de Syriens et de Grecs. Heureusement, voilà le seigneur Pompeo Frangipani avec ses hommes d'armes; il bouscule les insulaires et les jette de côté. C'est fort heureux Ils n'auraient bougé de la journée... Savez- vous quelles réflexions me vienttent à l'esprit?
BIBBIENA
II m'en vient des mondes! Ma tête bout, quand, surtout, je contemple ces longues lignes de nalais magnifiques, ces églises, ces tours à triple étage, ces glorieuses colonnes délivrées par l'effort des temps de leurs architraves détruites, et qui semblent proclamer encore les souvenirs de l'inimitable antiquité. Quel cadre pour un tableau aussi vivant!
Je me demande combien d'années encore tous ces gens d'origine si disparate vont rester attachés à la grande métropole, qui ne semble leur rendre d'autre service que de leur prendre ce qu'ils gagnent
BTBBTENA.
J'ai peur que les années ne soient désormais des mois.
SADOLET
Mon Dieu! vous êtes trop sombre. Est-il bien certain que ces peuples se rendent jamais compte de l'utile et du nuisible? Depuis longtemps, la sainte Eglise vit de leur substance; et l'habitude est un joug bien étrange. Il suffit qu'une chose soit, pour que la plupart des esprits en concluent qu'elle doit être. D'ailleurs, en matière de religion, qu'est-ce que le vulgaire désire? La pureté, la vérité?... Il ne s'en doute pas. Ni ses sens, ni son cœur n'en éprouvent le moindre besoin. Il lui faut des mots conventionnels, et toujours à peu près le même bagage de superstitions plus ou moins sottes que nous avons conservées du paganisme et que le paganisme lui-même tenait de plus loin. C'est là, pour les masses, ce qui s'appelle religion, et elles en auront toujours soif. Le danger actuel existe dans quelques idées sans cesse renaissantes, luxe d'une minorité, et une minorité met bien du temps à battre en brèche la folie générale.
BICBIENA.
Je vous en prie, accordez donc votre bénédiction à cette vieille femme à genoux qui vous présente ses deux enfants!
Volontiers!... Elle a la figure la plus respectable du monde... Qu'on lui donne un ducat... Je continue.
44j8 LA RENAISSANCE
Les savants nous occasio'^ ^ent un mal extrême avec leur engouement immodéré pour le passé.
BIBBIENA
Vous avez raison; cependant, il faut en convenir : le style des Pères est pitoyable, et, quant à celui des Décrétai es, franchement, il me couvre de confusion.
SADOLET
Je ne le nie pas; mais nous en vivons, prenez-y g^rde. On nous gâte notre bien; on le dénigre... Nous le dénigrons nous-mêmes, vous Bembo, moi... Eh quoi! le Pape encore plus que nous tous. Il ne manque jamais une plaisanterie, bonne ou mauvaise, sur les moines. Tout ce qui a de l'esprit et du goût agit de même. Je ne prétends pas que nous ayons tort 'Mais comment maintenir un établissement à la sainteté duquel nous déclarons du matin au soir que nous ae croyons pas du tout?
BIBBIENA
Savez- VOUS un remède?
SADOLET
Il y a des maladies qui viennent du temp^r^tment. Le tempérament de l'Eglise est de vivre d'abus. Il faudrait tant de réformes! et de si profondes! Je me Suppose réformateur et consentant à me faire tapissier comme saint Paul, pour souper d'un oignon cru dans une taverne sale !
BIBBIENA, soudant*
Vous me faites frissonner.
LÉON X 43f
SADOLET
Jugez ce que répondraient à la proposition d'en faire autant. Léon X et chacun de nos révérendissirnes collègues! Leur indignation serait partagée, d'ailleurs, par tous les archevêques, évêques, abbés, prieurs, moines prébendes de la chrétienté, comme aussi pax les princes qui me trouveraient suspect d'hypocrisie, de fanatisme, de démagogie, et n'auraient peut-être pas tort. Je ne suis pourtant pas éloigné d'admettre que de temps en temps une tentative d'ascétisme n'ait ses avantages. Il n'est pas mauvais qu'un maître fott quelconque, cherchant au fond de sa cellule des aventures spirituelles, se mette au pain et à l'eau et se flagelle à tour de bras. Outre que de pareilles frénésies plaisent au bas peuple en maintenant la tradition des anachorètes de la Thébaïde, successeurs des honnêtes Corybantes et de tous les Isiaques qui se sont plu à se fouetter eux-mênnes depxiis que le monde est monde; cela sert plus tard de raison pour bâtir de belles églises en porphyre, en marbre, sous l'invocation du saint homme, et faire en son honneur d'admirables peintures, des statues de beauté merveilleuse, et. hnalement, créer de riches bénéfices pour des ecclésiastiques qui n'ont rien de commun avec leur saint. Mais d'autres résultats? Je n'en peux pas apercevoir.
BIBBIENA
Mon Dieu! que les hommes sont fous! Vivre et laisser vivre, est-il rien de meilleur et de plus ai?é? Quand le monde est si beau! Quand les objets aimables abondent de toutes parts! Quand on peut faire
de son temps, de son esprit, de son cœur de si doux et si faciles emplois!
Et, à défaut du reste, la curiosité seule ne suffirait-elle pas à charmer l'existence? L'aspect des affaires est intéressant au delà de toute mesure! Par exemple, la sagesse des Vénitiens est d'un enseignement fort grave, l'inconsistance des Florentins pleine de surprises amusantes ! Et voilà les Français qui prennent comme nous l'amour des arts, et le nouveau César germanique, Charles-Quint, ce jeune homme dont on ne sait rien encore, comme il est curieux d'observer ses premiers pas!... Mais des cris?... Quel bruit!... Que faites- vous donc, Ambrosio? Pourquoi -axrêtez-vous cet homme ?
l'officier interpellé.
Monseigneur révérend issime, c'est un voleur! Les sbires le poursuivent, et il cherche à s'échapper... Nous le tenons!
SADOLET
Laissez-le aller, ce pauvre voleur!... Va, mon enfant, va, sauve-toi et tâche de te corriger... Je disais donc... Mais nous voici à votre porte, et, précisément, j'aperçois maître Raphaël. Arrêtons-nous.
RAPHAËL, suivi de quelques élèves et de serviteurs, s'approche et saine
les deux cardinaux.
Excellences révérendissimes, je baise vos pieds !
BIBBIENA
Salut, je suis charmé de te voir.
SADOLET
Salut, cher maître, donnez-moi la main.
Les cardinaux mettent pied à terre. Ils entrent dans le palais, échangeât des compliments, Raphaël les suit, et, en causant tous trois, ils monteHt le large escalier. Leur suite s'anête dans une vaste galerie; ils poussent plus loin et entrent dans une salle ornée de peintures et de dorures, avec d'immenses portières en ëto£Ees du Levant.
BIBBIENA
Mon ami, prenez place, je vous prie, dans ce fauteuil. Assieds-toi, Raphaël, mon enfant; mets-toi sur ce tabouret; tu viens ici pour être chapitré.
RAPHAËL, souriant.
Je m'en suis douté à la tournure de votre billet... Est-ce à cause de ma conversation d'hier avec deux de vos révérend issimes confrères?
BIBBIENA
Qu'est-ce que tu leur as dit?
RAPHAËL
Ils étaient devant mon tableau des Apôtres et prétendaient que saint Pierre et saint Paul étaient trop rouges. Je leur ai répondu qu'ils ne pouvaient être autrement, voyant l'Eglise gouvernée comme elle l'est Je vous assure que ces deux seigneurs sont partis sans en demander davantage.
BIBBIENA, à Sadolet.
Vous entendez? C'est le commentaire à notre coiv versation. Maintenant, Raphaël, il s'agit d'autres affaires... de tes intérêts, mon enfant! Le cardinal Sadolet te veut du bien comme moi-même, et nous pouvons parler ouvertement devant lui.
RAPHAXI»
L'un et l'autre, vous me comblez de bontés. Je serais le dernier des ingrats si je le méconnaissais.
BîBBJENA.
Depuis la mort de ta fiancée, ma pauvre nièce, ma chère Marie, je ne sais qu'imaginer pour ton établissement. Dis-nous, toi-même, n'as-tu pas quelque desseia à cet égard? Il est temps d'y penser. Tu ne seras pas toujours jeune, et même tu atteins trente-sept ans tout à l'heure. De mon côté, je me fais vieux. Je voudrais voir ton avenir assuré et la vie se tracer devant toi, solide, sereine, calme et telle qu'il te la faut pour produire librement les chefs-d'œuvre qu'on est en droit de te demander, car tu es sur cette terre une créature unique.
SADOLET
Toi et Michel -Ange, on peut vous appeler comme Horace fait les Dioscures : Lucida sidéra.
RAPHAËL
J'ai pleuré la mort prématurée de ma fiancée. Marie de Bibbiena. Je l'ai pleurée, la pauvre fille, pour ses qualités à elle et, aussi, parce que vous appartenant de si prés, elle me serait venue de vous comme épouse. Pourtant, je ne vous l'ai pas taché : je n'ai jamais songé avec confiance au mariage. Ce sont des biens qui ne m'attirent pas. J'aime ma liberté J'aime devaumt mes yeux un lointain sans barrières; j'aime la vie et, pour vous dévoiler le fond de mon cœur, j'aime, jusqu'à l'idolâtrie, le souvenir d'une autre que j'ai
perdue et qui, seule au inonde, m'aurait pu faire daaager d'opinion.
BIBBIENA
Ne parle pas de ta pauvre Béatrice... N'en parle pas... Ce souvenir t'afflige.
RAPHAei.,
S'il m'afflige, il m'ennoblit. Cette créature adorée m'a fait ce bien de me donner à connaître ce que l'affection la plus noble peut atteindre de désintéressement et de bonté; du sein de la mort, elle m'envoie encore ce ressentiment d'une céleste mélancolie, source pure que je n'aurais jamais connue sans elle. Sa mémoire m'enveloppe d'un voile de crêpe dont les plis n'ont rien de lourd et que je ne voudrais pas rejeter. L'affection qui nous a unis brûle en moi comme une lampe allumée aux flambeaux de l'immortalité. Pour vous plaire, j'avais consenti à une alliance à laquelle vous saviez bien que ma volonté ne me portait pas... Le ciel ne Ta pas permise... Ne parlons plus de rien de semblable.
BIBBIENA
Alors tu prétends demeurer dans l'indépendance
inconsistante de la jeunesse? Je respecte tes motifs,
mais il n'en est pas moins vrai que tu consens à rester
l'homme de l'imprévu, de l'aventure, et à ne jamais
connaître cette maturité d'existence qui seule conduit
à la considérytioQ civile dont le génie lui-même ne saurait se passer.
RAPHAËL
Conmie vous prenez les choses de haut, révéren*
dissime seigneur! et je m'aperçois à la mine de Mgr Sadolet qu'il partage vos idées.
Mon enfant, l'art est une grande création de Dieu et tout à fait égale, suivant moi, à la littérature, par la dignité et la puissance. Néanmoins, une existence assise et bien équilibrée apporte à celui qui la possède des consolations nécessaires dans les misères de la vie.
RAPHAËL
II me semble que le but peut être atteint sans qu'il soit nécessaire de prendre femme. Le désordre des mœurs et des habitudes m'est en horreur; c'est une cause de stérilité pour un artiste et le pire des esclavages. Mais les moyens d'y échapper ne me manquent pas plus que la volonté. Je suis assurément le plus riche des artistes, et, malgré le train un peu dispendieux que je mène et qui me paraît obligé pour la satisfaction de mes goûts et la liberté de mon esprit, je ne laisse pas que de porter l'attention convenable à ce genre d'intérêt. En ce moment, dans la ville je Rome, je possède une propriété de deux mille ducdts, ce qui me procure un revenu de cinquante écus d'or. La surintendance des travaux de Saint- Pierre m'a été conférée par le Pape depuis la mort du Bramante; elle me vaut un traitement annuel de trois cents ducats, et je suis en voie d'obtenir avant peu d'autres avantages de même sorte. Sa Sainteté, en me commandant de peindre une nouvelle salle dans le Vatican, m'a alloué pour cet effet douze cents ducats. J'ai été
nommé, ces jours derniers, inspecteur des monuments antjoues, charge qui m'assure de larges bénéâces, et, de toutes parts, on me demande des tableaux pour lesquels j'obtiens le prix qui me plaît Dans une telle situation, je m'entoure à mon gré de serviteurs fidèles et attentifs, je mène une existence sans pareille, et je n'ai nul besoin d'mstaller chez moi une femme et un ménage, source d'ennuis plus que d'agréments. Ceci dit, vous feriez bien de venir visiter avec moi mes travaux à Saint-Pierre, et ensuite nous irions prendre des sorbets à ma vigne.
SADOLKT.
Il ne raisonne pas mal, qu'en dites-vous? En vérité, il est prêtre comme vous, bien que servant une divinité profane, et ce que j'apprécie le plus dans mes devoirs ecclésiastiques, c'est le bonheur du malheur du célibat
BIBBIENA
Soit; je ne parlerai donc plus de tout ceci. Mais, Raphaël, je voudrais te voir soigner ta santé davantage. Tu travailles trop, tu t'amuses trop. On m'inquiète sur tes accès de fièvre; j'en ai grand'peur; tu te consumes plus vite qu'il ne faudrait
RAPHAËL
Jamais je ne me suis senti si fort ni si libre de mes membres. Je viens d'assister à des fouilles au Campo Vaccmo. Je suis resté trois ou quatre heures dans les branchées. Que j'ai été ravi de cette matinée! Maintenant, allons à Samt-Pierre.
BTBBIEKA.
Eh bfen, allons! Il y a au moins deux jours que je ne t'avais vu,, mon enfant, et le temps me semblait long.
SADOLET
Réparons-le! Je vous lirai, ce soir,, quand mous serons bien reposés, la délicieuse élégie adressée pai" notre ami Guidus Posthumus Sylvester au Pape. C'est une des plus saisissantes poésies, latines dont j'aie jamais eu connaissance :
H en! Qnam nostra levisy quant non diuturna voluntas Quain juvat ingratnm sœpï qiiod ante fuît!
et tout coTïtimie de ce ton. C'est admirable!