‹ La renaissanceChapitre 161 sur 189 · L'ATELIER DE MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

L'ATELIER DE MICHEL-ANGE

Réduit froid et obscur. La nuit est profonde. Une statue à peine dégro-sie sur laquelle tombe la lumière d'une petite lampe de cuivre, que tient à la main Antonio Urbino, le serviteur de Tartiste. Ce dernier est occupé à terminer une sorte de casrjue en carton dont le cimier est au vert et disposé de façon à servir de récipient.

MICHEL-ANGE

Vois-tu, Urbino? Tu disais que je ne réussirais pas! J'ai parfaitement réussL Maintenant, donne-moi la

lampe.

WRBINO.

Elle ne tiendra pas là dedans f Elle va tomber et

VOUS incendier les cheveux. Belle invention que vous avez eue!

MICHEL-ANGE

Je te dis qu'elle tiendra! Pourquoi ne veux-tu pas

qu'elle tienne?

URBINO

Ce n'est pas moi qui ne veux pas qu'elle tienne, c'est elle qui ne tiendra pas.

MICHEL-ANGE

Allons! obstiné! donne-moi ta lampe, enroule solidement ce fil de fer autour de la base... tourne encore une fois... Bon' Maintenant, j'introduis la machine là-dedans; j'attache le hl ici... Bon! vois-tu?... çai tient.

URBINO

En remuant de côté et d'autre^ quand vous aureE cela sur la tête vous mettrez le feu au carton.

MICHEL- ANGE

Pas du tout ! L'ouverture est large, et la flamme a toute la place nécessaire pour vaciller de droite et de gauche. C'est superbe! Je travaillerai désormais la nuit et avec des effets de clarté sur le marbre qui me donneront les plus beaux résultats.

URBINO

Vous feriez mieux de vous coucher. Vous avez toujours des idées comme personne n'en a.

MICHEL-ANGE

C'est fort commode à porter. Je me sens la tête parfaitement à l'aise. Passe-moi le marteau et le ciseaa plat... ici... sur la caisse de bois!

URBINO

Je vous dis, moi, que vous feriez mieux d'aller vous coucher au lieu de travailler comme un pauvre mercenaire. Vous savez bien que Son Excellence madame la marquise n'est pas contente quand vous vous f atigueiz trop.

MICHEL-ANGE

Bon ! tu iras demain matin prendre de ses nouvelles, et tu lui diras que c'est ma femme qui ne veut pas que je me couche.

URBINO

Votre femme? votre femme? qu'est-ce que c'est que ça ?

MICHEL-ANOB.

Elle est là, à côté de moi. me regardant avec ses beaux grands yeux; elle me pousse le bras et me dit • Michel-Ange, travaille, travaille pour ta gloire «t pour le mienne, et elle me montre un bout de fet.*lle verte qu elle a dans la main et qui est du laurier.

URBINO

Ce sont des manières de parler qui ne vous empêchent pas de vous fatiguer à en mourir.

MICHEL-ANGE

De longtemps, je n'avais été aussi heureux ! II fait nuit profonde, et à la lueur de cette petite lampe, j'aperçois des mondes d'idées... Quelle heure peut-il bien être?

URBINO

J'imagine qu'il ne doit pas être loin de minuit Vous feriez bien de vous coucher.

MICHEL-ANGE

Il pleut à verse. On entend l'eau frapper les toits et tomber sur les dalles de la cour comme une large rivière. L'orage a été terrible. Des éclairs sillonnent la noirceur miroitante de la vitre. Mais, au fond de ces bruits sévères, quel calme ! Les grondements lointains de la tempête et ses mugissements majestueux, mais pas une voix humaine, pas une voix fausse, mensongère, criarde, prétentieuse ou sottement arrogante ne s'élève pour m'irriter! On peut créer... on a l'esprit libre... on est heureux!... on est tout entier à ce qui vaut la peine de s'en laisser posséder, et le sein compact et serré du marbre s'entr'ouvre; déjà commence à se dégager cette tête vivante... Blanche, blanche, elle palpite sous le ciseau qui délivre chacun de ses traits... Ils sortent de la matière. .. ils parlent... Urbino ?

URBIHO,

Maître!

MICHEL-ANGE

Tu t'endors sur cet escabeaiL C'est toi qui ferais bien d'aller chercher ton lit!

URBINO

Je ne peux pas. Quand vous dormirez, je dormirai, mais pas avant

MICHEL-ANGE

Voilà une étrange obstination!

URBINO

Il est vrai que je ne suis plus jeune, et les veilles me I. 19

â,so LA RENAISSANCE

fatiguent, mais madame la marquise m'a dit : Quand ton maître ne se repose pas, ne te repose pas non plus, et nous verrons s'il veut abuser des forces de son vieux serviteur.

Accorde-moi encore quelques instants; il y a là une chose à terminer.

URBINO

Quelques instants, mais pas davantage. Madame la marquise désire expressément...

MICHEL- ANGE

C'est bon, c'est bon!... Raconte-moi une histoire pour me tenir éveillé.

URBINO

Je suis allé aujourd'hui chez votre notaires

MICHEL-ANGE

N'en parlons pas.

URBINO

Il dit que les deux jeunes filles que vous avez dotées sont de bien respectables personnes.

MICHEL- ANGE

J'en suis aise, Urbino. Je voudrais qu'elles fussent heureuses; ce sont d'aimables enfants, bien que fort laides.

URBINO

J'ai vu aussi votre neveu. Il est venu pendant que vous étiez sorti.

MICHEL-ANOE.

Très bien... Si, par hasard, il revenait, tu lui dirais de me laisser tranquille et d'aller à ses occupations.

URBINO

Il pense, et il a raison, que son occupation la plus pressante est de vous remercier des trois mille écus que vous lui avez donnés, et vous n'êtes pas riche.

MICHEL-ANGE

Il sait que je l'aime; il n'a que faire de me remercier.

URBINO

Maître, l'heure sonne... une heure après minuit...

MICHEL-ANGE

J'ai fini... mais je meurs de faim. N'as-tu rien à manger ici? Regarde dans la huche.

URBINO

Je vais voir... Ah! votre maison n'est pas montée sur un grand pied. Sitôt que vous avez de l'argent, c'est pour le donner au premier venu.

MICHEL-ANGE

L'homme n'a pas besoin de beaucoup pour son corps. Mais ses forces ne suffisent pas à élever son âme.

URBINO

Voilà du pain... il est un peu dur... et un morceau de fromage, et même un fond de bouteille...

MICHEL- ANGE

C'est excellent ! Apporte-moi tout cela.

Il tte son casque de carton, met la lampe sur une planche et mangue deboat, regardant sa statue. On frappe violemment à la porte.

Qui peut venir à cette heure? Regarde par le guichet

URBINO

Qui frappe?

UNE VOIX

C'est moi, Antonio Mini... Ouvrez, maître f... C'est moi, votre élève ! J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre !

MICHEL-ANGE

Mon élève, Antonio Mini! Ouvre! S'agit-il d'un malheur?

ANTONIO MINI, entraaU

Ah! maître, un grand malheur!

MICHEL-ANGE

Qu'as-tu?... Tu es tout pâle!

ANTONIO MINI

Raphaël se meurt! Il est sans doute mort à l'heure qu'il est

MICHEL-ANGE

Raphaël ! Dieu du ciel !

ANTONIO MINI

J'étais dans son atelier avec deux de ses élèves, •Timoteo Viti et le Garofalo. Il pouvait être trois

heures. Un serviteur est venu lui dire que le maître se trouvait mal. Il avait la fièvre depuis hier au soir.

MICHEL-ANGE

Depuis hier? Cela ne m'étonne pas. Cest un homme de complexion délicate, moitié féminine, moitié enfantine. Il passe trop de temps au travail et beaucoup trop à ses plaisirs. Je l'ai rencontré, il y a quatre jours, faisant des fouilles dans le Campo Vaccino, et je me souviens même que je l'ai prévenu de se méfier des remuements de terre en pareille saison. Tu dis qu'il est plus malade?

ANTONIO MINI

S'il n'est pas mort, il n'atteindra pas le point du jour. Il s'est fait porter dans son atelier. Je l'ai vu, oui, je l'ai vu, blanc comme un linceul, à demi éteint, les yeux fixés sur son tableau de la Transfiguration... Auprès du lit, qu'on lui avait dressé à la hâte, se tenaient ses amis, les cardinaux Bibbiena, Sadolet et Bembo, et d'autres seigneurs que je ne connais pas... Au chevet était le Saint-Père. Léon X pleurait et s'essuyait les yeux.

MICHEL-ANGB.

Urbino, donne-moi mon bonnet, mon manteau. Il faut que j'y aille! Raphaël... Raphaël... Mourir! Ah! mon Dieu! est-ce possible!... Donne vite, partons!

URBINO

Voici, voici, maître ! Laissez-moi le temps d'allumer une lanterne, je viens vous éclairer.

MICHBL-ANGE.

Tu dis qu'il n'y a plus de ressource? En es-tu sûr?.

Avait-on prévenu les médecins? Qu'ont-ils dit? qu'ont-ils fait? Partons!

ANTONIO MINI

Des médecins, il n'en manquait pas; il y avait celuî du Saint-Père, maître Jacopo de Brescia; puis maître Gaëtano Marini, et d'autres. Tous avaient l'air fort triste et secouaient la tête, faisant signe des yeux que leur science était à bout.

MICHEL-ANGE

Allons! Urbino, es-tu prêt?

URBINO

Maître, me voici! »

MICHEL-ANGE

Marche devant» vite!

Ils sortent dans la rue, profondément obscure; la pluie a cependant cené de tomber; une déchirure se fait dans les nuages rapidement roulés les nos sur les autres par le vent, et laisse apercevoir une partie du disque de la lune, dont la lumière blanche éclaire quelque peu le faîte des maisons et le chemin. On entend un grand bruit de pas.

Quel est ce tumulte?

URBINO

Nous le saurons après avoir tourné l'angle de la ruelle !

ANTONIO MINI

Avançons! Prenez garde à cette flaque d'eau, maître.

Il soutient Michel-Ange par le bras.

Passe rapidement et en désordre une troupe nombreuse d'officiers, d» soldats, de serviteurs et de porte-flambeaux, dont les torches jettent une lumière rouge sur les maisons; au milieu de ce cortège, la litière pontificale avec les riâiaux fermés.

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MICHEL-ÂNGE, à un camérier»

Que signifie cela^ monsieur?

LE CAMÉRIER

,C*est le Saint-Père qui rentre au Vatican.

MICHEL-ANGE

Est-ce que Raphaël?...

UNE VOIX

Raphaël est mort, et Michel-Ange reste seul en Italie!

L« cortège passe. Michel-Ange tombe assis snr un banc de pierre. Les nuages se sont écartés. La lune brille aa milieu d'une atmosphère profonde.

MICHKL-ANGB.

Je reste, c'est vrai... Je reste seul. L'an dernier^ c'était Léonard... Maintenant c'est lui, et tous ceux que tous les trois nous avons connus, que nous avons écoutés, ils sont partis depuis longtemps. Cest vrai, je reste seul. Il fut un temps oii j'aurais aimé être ainsi le seul, l'unique, le plus grand, le confident exclusif des secrets du ciel créateur! Je me figurais que de ressembler au soleil, au milieu du monde, sans égal, sans rival, était la plus admirable part de bonheur qu'on pût envier... Comme s'il était quelque chose de pis que d'être seul sur la terre!... Pendant des années, je n'aimais pas Léonard... Je querellais Raphaël dans le fond de mon cœur... Je me répétais, pour m'en convaincre^ que je ne les estimais pas... Oui, oui, il y a eu des jours oii toi, Michel-Ange, tu n'as été qu'ua pauvre misérable^ à la vue courte et circonscrite porté,

à blâmer et à méconnaître ce qui n'était pas semblable à toi, et je te le dis, parce que c'est vrai, ce qui valait tout autant que toi et peut-être mieux! J'ai maintenant ce que ma sottise désirait! Les astres se sont éteints dans le ciel, et me voilà seul... bien seul, et j'étouffe dans mon isolement!... Il y a pourtant encore le Titien; c'est un grand génie, c'est un grand esprit... Il y a André del Sarto ...Il y a... Mais non, hélas! ce ne sont pas, si grands qu'ils soient, les pareils de Léonard et de celui qui se couche là-bas... Ah! celui-là!... la beauté, la finesse, la grâce, la gentillesse, et, dans ses propos comme dans ses regards, le miel divin!... tout ce que je n'ai pas, tout ce que je n'atteins pas... tout ce que je ne suis pas!... celui qu'on a tant aimé et qui l'a tant mérité!... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu'est-ce que je sens donc? Qu'est-ce qui s'agite en moi et me tire les larmes de ces yeux qui ne voulaient jamais pleurer? A quoi vais-je songer? Oui, un fleuve douloureux se fait jour et roule au fond de mon sein; les larmes s'échappent de mes paupic.es, elles ruissellent sur mes joues, elles tombent sur celui que j'ai toujours grondé, évité, et qui était tellement meilleur et plus aimé du ciel que moi! Elle me Tavait dit, elle... Vittoria... elle me l'a toujours dit, et je n'en voulais pas convenir... Mais, je le sais bien, au fond, je le sentais, et, maintenant que l'éclair de la mort vient de passer entre lui et moi, que je suis resté là, les pieds dans la boue du monde, tandis que sa noble et charmante figure m'apparaît au sein de Dieu, resplendissante des clartés célestes, je vois combien j'étais peu sincère et com-

bien j*étais petit! Non... non, Titien et les autres, pour admirables qu'ils soient, ne sont pas les égaux de ces grands hommes maintenant partis! Autour d'eux, autour de moi qui restons, la lumière se ternit et recule, les ombres s'allongent... Oui, me voilà seul, et l'air glacial du tombeau qui vient de s'ouvrir me frappe à la figure. Que deviendront les arts? Et nous, qui avons tant espéré, tant voulu, tant imaginé, tant travaillé, en définitive, à quoi aurons-nous réussi, et que laisserons-nous à la postérité qui nous suit? Pas même le quart de ce qu'il aurait fallu faire!

Il se couvre la figure de ses maios* URBINO.

Venez, maître, vous allez prendre froid.

ANTONIO MINI

Donnez-moi le bras, et rentrons chez vous.

MICHEL-ANGE

C'est juste. Il faut garder ses forces et travailler aussi longtemps que la chaîne de la vie vous garrotte.

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