‹ La renaissanceChapitre 25 sur 189 · LA COMPAGNE · texte numérisé non relu

LA COMPAGNE

Prends garde à lui. Il a l'œil mauvais et la main leste. Son couteau ne doit pas tenir bien fort dans la gaine.

Sur la lisière du camp, au milieu d'un beau jardin plein do fleurs et planté de cyprès, un petit palais bâti dans le style le plus récent, avec des rinceaux, des arcades, des colonnes accouplées, des statues, le toit plat et une log^gia portée sui des figures de satyres en terre cuite. — Une salle élégamment peinte et meublée, des bahuts incrustés d'ivoire et de nacrey des armoires en ébène sculptées de figurines, des glaces de Venise, de grands sophas. — Auprès d'une des fenêtres, et tourné de façon à recevoir le meilleur jour, un tableau placé sur un chevalet. — Le seigneur Déiphobe de l'Anguillara, capitaine général des aventuriers; le capitaine don Sigismondo de Brandolino, le poète napolitain Cariieo.

ANGUILLARA

Voyons, seigneur Cariteo, vous qui êtes un grand délicat, un grand vertueux en fait d'art, comment trouvez-vous ce tableau?

CARITEO.

Il est du Barbarelli, si je ne me trompe?

ANGUILLARA

Bien deviné! C'est du Giorgione. et de ses meilleurs, sur mon âme !... Mais je ne veux pas vous mfluencer... Prononcez librement!

CARITEO.

Voilà une peinture magnifique!

ANGUILLARA

Je suis bien aise que vous pensiez ai^sî. Ce trésor m'arrive à l'instant, et l'on vient de le déballer.

CARlTKd.

Merveille! merveille, vous dis-je! On ne saurait pousser plus loin le prestiiie de la couleur! En outre,

il y a là comme un reflet délicieux de la manière du Vinci! Puis, au fond, quelle oris^inalité ! quelle franchise ! quel feu ! C'est un homme que ce Giorgione, ^ une des gloires du siècle !

LE CAPITAINE BRANDOLINO.

Je préfère pourtant les peintres de Florence à ceux de Venise; leur dessin est infiniment plus sévère, et leur touche a quelque chose de mâle qui me ravit

CARITEO.

Croyez-moi ! le Giorgione et le BelHni sont des êtres divins!..- M'est-il permis de remarquer ici que motv seigneur Déiphobe n'a pas voulu que î'ar^-jste allât contempler dans le ciel la beauté incomparable de cette Junon?... Il la lui a montrée sur la terre.

ANGUILLARA, souriant.

Vous êtes un indiscret, et les dames ne pardonnent pas ce crime-là... Sérieusement, vous l'avez reconnue?

CARITEO.

Oui, sans doute, bien que le génie du peintre soit resté au-dessous des perfections inconcevables du; modèle.

ANGUILLARA

Sans doute, le modèle n'est pas mal.

LE CAPITAINE BRANDOLINO.

Le seigneur Déiphobe est heureux en toutes choses.

LE CAPITAINE BARTOLOMMEO FALCIERA, sur le s«uil de U port*.

Puis- je parler à monseigneur?

ANGUILLAKA.

Que demandez- vous ? Je suis occupé, capitaine. Entrez pourtant... Qu'y a-t-il?

FALCIERA.

, Sur l'accusation de misérables contadins, un de mes meilleurs cavaliers a été saisi par les prévôts, et l'on dit que vous ordonnez de le pendre.

ANGUILLARA

Je sais ce dont il s*agit. Votre cavalier sera pendu. J'en suis fâché pour vous; mais il sera pendu.

FALCIERA.

Considérez pourtant, monseigneur, le préjudice que vous me causez. Depuis quatre ans je forme cet homme, je le défraye de tout, c'est un sujet solide et exercé dans les armes; naturellement je lui ai fait des avances, et il ne me doit pas moins de quinze ducats... Je vais les perdre.

ANGUILLARA

C'est fort désagréable, j'en conviens; mais je n'entends pas qu'on maltraite les campagnards, et qui le fait est pendu. C'est réglé ainsi, et je ne m'en départirai pas. Votre imbécile s'en va griller tranquillement la jambe droite d'un homme du village d'en face, et lui en promet autant pour la gauche, s'il ne livre son argent! «on m.) C'est tout ce qu'il y a de plus absurde au monde! Sommes-nous en Allemagne, en France, ou même à Naples? Alors ce serait fort différent, je pourrais fermer les yeux par considération pour vous,

et, d'ailleurs, ça ne vaudrait pas la peine de se fâcher. Mais que diable! nous sommes en Italie, et si les aventuriers traitent de la sorte les laboureurs, nous serons bientôt pris par famine, et Ton nous courra sus comme à des bêtes féroces. Je n'aime pas ces mauvaises pratiques; il y faut renoncer. Nous faisons notre métier; faisons-le tranquillement o: sans molester les autres qui font le leur. Votre homme sera pendu.

FALCIERA.

Je joue de malheur. A la dernière r<*nrontre avec les Vénitiens, j'ai eu un de mes gendarmes à bas, et il en est mort

ANGUILLARA

Est-ce que l'ennemi se serait permis de le tuer, par hasard ?

FALCIERA.

Mon Dieu, non ! Les camarades de l'autre parti nous ont, au contraire, aidés à relever notre cadavre : c'étaient des gens du capitaine Hercule Bentivo^lio. Le pauvre diable a eu tout bonnement un coup d'apoplexie causé par la chaleur et le poids de l'armure.

ANGUILLARA

Personne n'y peut; mais consolez-vous, capitaine Falciera. Il faut de temps en temps supporter quelques traits d'adversité, et Sénèque vous le dirait mieux que moi. Asseyez-vous cependant, et prenez un verre de ce petit vin du Frioul qui n'est vraiment pas trop mauvais.

FALCIERA, avec un soupir.

A votre santé, magnifique seigneur!

Entre messire Vinrer.zo Quirini, sénateur vénitien, rîchement vêtu d'ane robe de brocart roupe i grands ramages verts et jaunes, une chaîne d'or au cou, et tenant à la main sa barrette de velours noir entourée d'un cor don de grosses perles; beau visage, très bnin, cheseux noirt coupés court, longue barbe noire frisée, boucles d'orailles «n rubis.

aUIRINI, à Anguillara,

Quelle joie de vous voir! Dieu vous garde, mon illustre ami! Laissez que je vous embrasse!

ANGUILLARA, courant à lui et le serrant sur son cœuri

Quoi! c'est vous? Ah! seigneur Vincenzo! quelle félicité!... mon noble, mon illustre compère!

aUIRINI.

Je salue de tout mon cœur le seigneur Cariteo et les excellentissimes seigneurs que j'aperçois. Sans plus de paroles, la sérénissime seigneurie me députe vers vous. Nous voudrions savoir si vous accepteriez notre solde.

ANGUILLARA

Mon engagement avec les Aragonais expire dans un mois. Combien m'offririez- vous?

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