‹ La renaissanceChapitre 26 sur 189 · QUIRINI · texte numérisé non relu

QUIRINI

Douze mille ducats par mois, tout payé.

ANGUILLARA

Nous ne conclurons pas à ce prix. J'en ai quatorze mille en ce moment, et je reçois du seigneur Sforza et d' s Français les plus belles propositions. Don Francesco Sansevcrino est venu lui-même me les apporter. Voyez ce qui vous agrée. Me voulez- vous? payez ce

qu'il faut. Ne me voulez-vous pas? j'irai ailleurs. En attendant, asseyez-vous donc.

ÔUIRINI,

Dieu! le délicieux tableau!... Junon embrassant Jupiter!... Admirable!... Du Giorgione. c'est clair! Lui seul est capable d'un pareil chef-d'œuvre!... Ah! mais, attendez donc!... Il me semble que c'est le portrait de la... Mille compliments, seigneur Jupiter!... Ma foi, mon ami, si vous veniez à nous, pour mon compte, j'en serais grandement aise; mais, avant tout, vos intérêts, cela va sans dire. Nous trouverons toujours des condottieri, moins célèbres sans doute, mais plus accommodants.

ANGUILLARA

Vous n*aurez, au prix que vous voulez y mettre, aucun capitaine de marque: ni le cardinal de Capoue, ni le magnihqueGattamelata, ni leColeoni.ni le Piccinino, ni dal Verme; seulement des mesnadiers de second ordre. Mais à votre aise! Pourtant n'oubliez pas que les marchandises à bon marché sont la ruine de l'acheteur. J'avais déjà dix bombardes de fer; je viens d'en acheter six autres, et l'on me les a amenées hiei. Deux sont de l'invention rhi petit Michel- Ange Buonarotti. Elles lancent des pierres grosses comme nuit fois votre tête, et qui vont frapper à peut-être quatre cents pas ! Je n'exagère en rien.

RRANDOLINO.

C'est parfaitement exact, j'ai vu les essais et en suis resté terri fi.é.

6o LA RENAISSANCE

ANGUILLARA

Aucunes bandes ne possèdent des artilleries comparables aux miennes, car je ne vous parle que des bombardes, et j'ai force coulevrines, canons et serpenteaux, servis et manœuvres par des Allemands qui me coûtent, chacun, seize florins par mois, plus le casuel; mais, laissons ces détails dont je ne prétends pas vous éblouir. J'ai deux mille hommes d'armes parfaitement exercés et en complet équipage; mille stradiots albanais admirables, et quatre mille hommes de pied, la fleur de l'infanterie. Il me semble qu'en demandant seize mille ducats je ne fais tort à personne.

âUIRINI.

Sans doute... sans doute... et même on vous donnerait, sans des hésitations trop fortes, ce que vous souhaitez, si les mauvaises langues ne vous taxaient de ne jamais engager vos troupes, par crainte de les gâter.

ANGUILLARA, vivement.

Mon opinion, pareille à celle de tous les véritables hommes de guerre, est de gagner les batailles et de décider les campagnes en manœuvrant. Je n'ai nul besoin de massacrer du monde sans nécessité. Un tel principe est clair c jmme cristal ! Quelle sottise, quelle brutalité sauvage d'aller faire égorger ou blesser de pauvres diables de soldats pour le plaisir de frapper à tort et à travers! Bon pour des Suisses, des Français, des Espagnols... des barbares! Nous autres, nous sommes des Italiens !

SAVONAROLE 6i

aUIRINI.

Malheureusement ces barbares y vont à tour de bras, et, à ce jeu, ils doivent finir par avoir le dessus.

ANGUILLARA

Tant que je vivrai, je mènerai la guerre selon les règles.

aUIRINI.

Que pensez- vous de notre discussion, vous, illustrissime seigneur poète, qui nous représentez sans cesse le dieu Mars en rage au milieu des bataillons sanglants?.

CARITEO.

Chaque temps a sa mode, et les poètes imaginent le plus souvent ce qui ne convient pas dans la réalité.

ANGUILLARA

Bien répondu! D'ailleurs, cher seigneur Vincenzo, interrogez votre Alviane, qui semble marié à la sérénissime république, puisqu'il ne sert aucune autre puissance; il vous dira s'il aime à sacrifier ses gens sans raison. Et pourtant, c'est un brav^ celui-là!

aUIRINI.

Nous ne lui refusons ni honneur, ni argent ; nous lui avons donné la ville et le territoire de Pordenone...

ANGUILLARA

Il en a fait un paradis. On n'y voit qu'artistes, littérateurs, gens de talent; son académie est célèbre au loin. Mettez-moi en état de mener une vie si élégante et si noble, je vous servirai tout aussi bien que lui.

aUIRINI.

Vous eng-aî^eriez-vous à tenir ferme dans les occasions nécessaires, dût-il même vous en coûter du monde?

ANGUILLARA

Franchise entière!... Contre d'autres condottieri, jamais! Il serait beau, honnête, loyal, de causer des pertes à un camarade qui, le lendemain, m'abîmerait mes troupes et avec lequel je ne pourrais, désormais, me trouver sous les mêmes drapeaux dans de nouveaux enrôlements! Jamais, vous dis-je! mais contre des barbares qui ne ménagent rien, j'irai de bon cœur, et vous ne refuserez pas de m'indemniser tant par homme tué, tant par homme blessé, tant par cheval, en tenant compte aussi des bagages perdus... Cela vous convient-il ?

ÔUIRINI.

Nous commençons à nous entendre;

ANGUILLARA

Alors nous pouvons traiter; ce sera, s'il vous plaît, demain matin; et pour le moment, soupez avec nous.

BRANDOLINO.

Je vous avertis que la Morella est id.

aUIRINI.

Vraiment?

ANGUILLARA

Bravo! le feu lui monte aux joues!

SAVÔNAROLE 63

ÔUIRINI.

Mais votre camp, cher ami, votre camp est, tout à la fois, une Athènes et une Amathontel

BRANDOLINO.

Sans compter que nous avons des sonneurs d'instruments du plus rare mérite, et ce danseur incomparable Gian-Pagolo ! De plus, le seigneur Cariteo ^t Séraphin Aquilino vont nous lire leurs dernières poésies.

ANGUILLARA

Allons, à table !

aUIRINI.

Encore un mot, je vous prie! Si nous parvenons à nous entendre quant à l'engagement, et que vous preniez le service de la République, vos troupes ne houspilleront pas trop le paysan ?

ANGUILLARA

Je maintiens une ferme discipline, vous pouvez vous en remettre à moi. D'ailleurs, demandez au seigneur capitaine ici présent, à messire Bartholommeo Falciera, ce qu'il en pense. Il l'éprouve en ce moment.

aUIRINI.

Ceci vaut de l'or. Nous y tenons beaucoup.

ANGUILLARA

Assez d'affaires pour aujourd'hui; ne songeons plus qu'à nous distraire; allons souper!

VENISE

Une salle dans le palais ducal. — Les trois inquisiteurs d'Etat en séance ; table couverte de dépêches et de papiers,

PREMIER INaUISITEUR, tenant une lettre.

Voici la nouvelle! Les Français, après avoir triomphé si insolemment à Rome et à Naples, viennent de quitter cette dernière ville dans le plus extrême désordre. Quels fous! Ni raison, ni modération, ni prévoyance! Les Aragonais courent après eux; les troupes du Pape les harcèlent Ils vont à pleines marches sans s'arrêter et s'efforcent de gagner et de fran« chir les Apennins.

DEUXIÈME INQUISITEUR

Il a été décidé hier que nous renoncions à la neutralité. Les ordres d'attaquer sont-ils partis? Notre armée est-elle en bon état pour combattre?

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