‹ La renaissanceChapitre 69 sur 189 · LES CAPITAINES · texte numérisé non relu

LES CAPITAINES

Merci, don Michèle! Vous êtes de même, ce semble?

DON MICHELE

Ah! bien tourmenté, je vous jure! Depuis que vous

et lui avez l'air de ne plus vous entendre, monseigneur est fort triste et nous fait passer une vie très mélancolique.

PAGOLO

Que la peste étouffe votre monseigneur! C'est un homme sans foi!

DON MICHELE

En quoi donc, je vous prie?

PAGOLO

N'est-il pas clair qu'il veut jouer au despote, et quand, avec notre secours, il se sera rendu tel, nous aurons sur les bras toutes les puissances de l'Italie, et pour pire adversaire celui-là même qui, nous devant tout, fera sa paix à nos dépens?

DON MICHELE

Comme je ne suis pas venu ici pour vous bercer d'illusions, ni répondre en l'air à des incriminations imaginées, mettons de l'ordre dans nos discours, je vous prie. Seigneur Pagolo, en commençant par vous, que signifient vos plaintes? Votre solde n^st-elle pas payée régulièrement et même avant les termes?

rAGOLO.

Je...

DON MICHELE

Pardonnez-moi, mon bon, mon aimable Pagolo! Vous me répondrez tout à l'heure ce que vous voudrez, tout ce que vous voudrez et aussi' longuement qu'il vous conviendra; mais, d'abord, sachez bien à qui

CÉSAR BORGIA l^jf

VOUS avez affaire en ma personne; c'est pourquoi il faut que je m'explique. Ah ! je suis un homme franc, sincère, loyal, tout droit, simple et sans ambages! Je vous le jure par l'amitié véritable que j'ai pour vous, et par mon salut éternel que je ne voudrais pas manquer ! Pourquoi donc irais-je vous dire telle chose qui ne serait pas rigoureusement exacte? Ayez confiance en moi tous les quatre, et laissez-moi vous parlât d'abondance de cœur! Non, Pagolo, non, mon com« pagnon, le duc ne vous a pas fait le moindre tort; au contraire, il vous a singulièrement chéri et honoré, et c'est aussi ce qu'il fait à l'égard de la maison Orsini et de la maison Vitelli. Ainsi, ce que je vous atteste pour vous, je le jure également pour ces autres capitaines. Vous n'avez rien à reprocher à mon maître quant au passé l

OLIVEROTTO

Je vous demande mille fois pardon, Michèle,

mais..,

DON MICHELE

Patience! patience! Laissez-moi finir! Dans le passé, je vous le répète, rien ne vous a offusqué; mais l'avenir ? Ah ! vous craignez l'avenir ? Vous croyez le duc tellement ambitieux de régner seul, qu'il pour^ rait lui arriver de méconnaître vos services?

GRAVINA

Ce ne serait pas impossible.

VITELLOZZO.

Pour moi, je ne m'en étonnerais pas.

DON MICHELS.

Moi, je m'en étonnerais beaucoup. A part la question d'ingratitude, ce serait tellement absurde et maladroit.,. Raisonnons un peu. Le duc est soutenu par les Français?

OLIVEROTTO

Comment, soutenu? Ce sont eux qui l'ont créé du limon comme Dieu a fait Adam !

Oui, mais qu'est-ce qu'a fait Adam? Il a tout de suite comploté contre Dieu, parce qu'on n'aime jamais son créateur; c'est un maître trop humiliant Comprenez-vous cela?

VITELLOZZO.

Pour se défendre des Français, il compte sur le Pape.

DON MICHELE

Et sur l'immortalité du Pape compte-t-il aussi? Alexandre VI vivra-t-il toujours? Nous garantissezvous ce point? Non! Alors, suivant vous, quand on descendra Sa Sainteté dans la fosse, nous sommes d'accord d'y aller nous-mêmes nous y coucher? Vous vous trompez, nous voulons vivre, et, pour le faire et régner, nous comptons sur vous et sur nul autre!

PAGOLO

Voilà du neuf.

DON MICHELE

Je suis peut-être trop sincère, et je vous prie, en tout

cas, de ne pas répéter mes paroles au Valentinois. Elles doivent rester entre nous. C'est parfaitement exact, ce que je vous affirme là. Nous ne voulons pas, nous ne cherchons pas d'autres amis que vous ! Car, à vous dévoiler toute ma pensée, il viendra bien un temps où il nous faudra rompre avec les Florentins, si bien que nous soyons ensemble pour l'heure présente.

LES aUATRE CAPITAINES à la Mt,

Que nous racontez-vous là? Vous êtes bien avec les Florentins? En êtes- vous sûr?

DON MICHELS.

Ma foi! Un de leurs secrétaires, messîre Nicolas Machiavel, est chez nous en ce moment. Il vous est facile de vous en assurer, et...

PAGOLO

Pourquoi vous arrêtez-vous? Allons! Michèle, pas de réticences! Nous avons toujours été des amis!

DON MICHELE

Non ! je ne dois pas vous dire ce que j'avais sur la langue. Je me laisse trop aller avec vous! Vous ne manqueriez pas de répéter au Valentinois quelque chose de mes paroles. Si peu que ce soit, ce serait déjà trop pour ma sûreté!... Non!... Changeons de propos!... Ne me pressez pas, je vous en prie!... Voyons! C'est ma perte que vous cherchez là!... Encore une fois et cent fois, non!... Mes amis, je vous en prie!... entendons-nous ! Je ne vous raconterai qu'un détail.., un seul... Vous me jurez d'être discrets?

LKS aUATRE CAPITAINES.

Sur notre honneur et sur tous les Evangiles!

DON MICHELE

Dieu! que j'ai eu tort de me laisser aller!... C'est par messire Nicolas que nous avons appris vos propositions d'alliance aux Florentins. Ils ont envoyé au Valentinois vos lettres mêmes, et offert de l'argent et des troupes; ils ont écrit à Jean Bentivoglio que s'il avait le malheur de vous tenir parole, ils agiraient immédiatement contre lui. Voilà ce que je vous confie... Vous n'en saurez pas davantage, dussiez- vous me prier jusqu'à demain. D'ailleurs, tout ceci me fait une peine extrême !

VITELLOZZO.

Je ne vois pas ce qui t'afflige tant! Les Bolonais, à

t'entendre, nous trahissent; les Florentins sont des Judas, vous avez à vos talons un corps entier d'hommes d'armes; tu te moques de nous avec tes mines ?

DON MICHELE

Et dans six mois, que deviendrons-nous? Vous allez, sans doute, avec tant d'adversaires sur les bras, être anéantis d'ici à quelques jours. Toutes les villes vous détestent, et, dussiez-vous tourner Espagnols, les chemins vous sont coupés. Mais nous? qu'allonsnous devenir entre les mains de tant de protecteurs? Ah! vous avez eu bien tort de vous mutiner. C'est justement le cas de citer l'apologue de Ménénius.

PAGOLO

Enûn, le mal est fait

TITELLOZZO,

Si Ton m'avait écouté !

OLIVEROTTO

Vous plaisantez, messire Vitellozzo! Vous étiez le plus acharné!

VITELLOZZO,

Je vous déclare qu'il ne faut pas prendre avec moi de ces airs arrogants! Vous vous oubliez!

GRAVINA

De la douceur! de la concorde! Je vous prie, ne nous querellons pas!

DON MICHFLB.

En effet, vous avez bien assez querellé! Ce qu'il 'faudrait maintenant, c'est s'entendre.

VITELLOZZO.

Le passé est passé. Nous aurions peut-être agi plus sagement en nous tenant tranquilles; mais il n'y a pas de folie qui ne fût moindre que celle de nous laisser tromper. Je connais les cajoleries du seigneur Borgia! je les connais! je les connais! Il ne voit dans le monde entier ni amis, ni ennemis, mais seulement des marionnettes, et pas une seule n'a été mise en mouvement par lui sans avoir été cassée.

DON MICHELE

Peut-être avez-vous raison; en ce cas, faites-lui ïa guerre! D'un côté, voilà le Pape, le Roi. les Florentins; demain, les Bolonais; après-demain, toutes les vicies, toutes les communautés, toutes les factions.

tous les seigneurs de la Romagne, y compris votre associé Petruccio de Sienne, et même Giampagolo Baglioni de Pérouse. De l'autre, j'aperçois les maisons Vitelli et Orsini; encore faut-il compter que les i plus sages d'entre vous sont à Rome, sous la main du Pape. Peut-être réussirez-vous.

PAGOLO

Il n'y a pas huit jours, nous avons battu vos gens à Fossombrone.

DON MICHELE

Alors, continuez à nous battra

OLIVEROTTO

En supposant un instant que nous fussions enclins à composer, aurais-tu quelque proposition raisonnable à nous faire? Je dis des propositions propres à nous mettre à l'abri, je dis absolument, complètement à l'abri de la rancune du plus rancuneux des hommes?

DON MICHELE

Je ne comprends pas bien quel danger vous pourriez courir, étant, comme je vous vois, à la tête de vos propres troupes. Vous n'avez pas, j'imagine, l'intention de vous en séparer ?

GRAVINA

Certainement non! Mais vous aussi, vous avez des troupes, et si, par une confiance mal placée, nous allions nous laisser surprendre...

DON MICHELE

En ce cas, je vous le répète, c'est nous qui reste-

rions à la merci de nos étrangers, et je croyais vous avoir fait sentir notre répugnance à cet égard. Puis, ce que vous avez fait n'a pas autant fâché le duc que vous vous amusez à le croire. Il ne s'est pas cru en grand péril; il a bien remarqué que vous l'avez ménagé à Imola; en outre, il connaît de longue main les dispositions haineuses des Florentins envers vos familles. Au fond, il considère votre conduite comme une franche étourderie de braves soldats très peu avisés. Vous n'êtes pas forcés, messires, d'être de profonds et prévoyants politiques. Voulez-vous une plus grosse solde, une cour brillante, de belles fêtes, bon visage? Revenez à nous; on vous tend les bras. Surtout, ne vous montez pas l'imagination; vous n'êtes pas de beaucoup de si grands coupables que vous le craignez!... Maintenant, en attendant que vous ayez pris un parti, je vous avoue que j'aimerais bien avoir à souper... -^

PAGOLO

Je f emmène à mon quartier, si tu veux.

DON MICHELE

Non ! non ! Ne vous dérangez pas pour moi ! Restez à vous consulter; le premier venu m'indiquera le chemin.

GRAVINA

Pagolo peut aller avec vous. Nous aurons le temps de parler de toutes ces affaires ce soir ou demain matin. Voilà assez de casse- tête pour une fois.

VITELLOZZO.

J'avoue que la cervelle me bout; je n'en puis plus. I. 12

DON MICHELS.

Ah ? mes chers seigneurs, mes amis, mes bons amis, TOUS n'oublierez pas vos promesses, n'est-ce pas? Vous ne révélerez pas au duc les indiscrétions que j'ai commises? J'ai parlé d'abondance, vous le savez! assez imprudemment, et pourtant sans mauvaise intention, le ciel m'en est témoin !

LES aUATRE CAPITAINES.

Sois tranquille, nous ne dirons rien, vieux renard !

CESENA

Le cabinet de don César Borgia. — Le duc, plusieurs affîdé^ courriers et secrétaires. Quelques-uns écrivent rapidement des dépêches ; les autres sont debout et entourent leur maître.

us DUC«

Pas de courriers ?

UN SECRÉTAIRB*

Non, Altesse, pas encore!

LE DUC

Qu'on m'avertisse aussitôt qu'il en viendra utt. Ne perdons pas de temps. Antonio, tu es prêt ?

ANTONIO

Oui, Altesse, mon cheval est à la porte.

LE DUC

Va trouver de ma part les paysans de l'Apennin. Tu t'adresseras de préférence aux Cerroni, et, parmâ ceux-ci, aux familles Ravagli. Si les Rinaldi veulent t'écouter, naturellement tu les recevras bien; mais j'ai plus de prise sur les autres. Somme toute, ne néglige personne, et fais-moi le plus d'amis que tu pourras.

ANTONIO

Oui, monseigneur.

LE DUC

Promets de l'argent, promets des libertés, promets

i8o LA RENAISSANCE

des vengeances surtout, et le pillage des villes qui, ne se soumettant pas tout de suite, me forceraient de les prendre d'assaut

ANTONIO

Oui» monseigneur. Le paysan aime bien piller les vfllea,

LE DUC

Sers-le à sa fantaisie. Aie soin de caresser les barons aimés des paysans, et amènes-en à notre cause le plus que tu pourras.

AKTONIO.

Je les connais tous, et en leur faisant espéra* la ruine des aventuriers...

LE DUC

Fais pour le mieux, je t'avoue dans tout; pars. A toi, Alfonso!

Page 1