‹ La renaissance monumentale en France; spécimens de composition et d'ornementation architectoniques, empruntés aux édifices construits depuis le règne de Charles VIII jusqu'à celui de Louis XIVChapitre 15 sur 31 · CHATEAU DE BOURNAZEL · texte numérisé non relu

CHATEAU DE BOURNAZEL

Situé au milieu des sauvages et pittoresques montagnes du Rouergue’, que les tou ristes ont le tort de ne pas visiter, le château de Bournazel n’est guère connu que des habitants du département de l'Aveyron, où ne se rencontrent peut-être pas vingt personnes capables d’en apprécier sainement la valeur. Avant longtemps toutefois, grâce à l'établissement de la voie ferrée conduisant à Rodez, il deviendra certainement célèbre, Les amateurs de nobles ruines sy rendront alors en foule, et ils constateront que, lorsqu'on veut juger de ce que furent les beaux manoirs de la Renaissance, il ne faut point seulement aller à Chambord, à Chenonceaux et à Blois, il faut encore aller à Bournazel; ‘et qu'il y a dans cette pauvre commune vingt fois plus de splendeurs architecturales que dans maint lieu incessamment vanté, qu’à Fontainebleau, par exemple, dont le château, remanié comme le vaisseau de Thésée, est, en dépit de son injuste renommée, une des créations les plus faibles du xvr siècle.

Charlotte de Mancip, fille et héritière de Gaspard de Mancip, seigneur de Bournazel, épousa Jean IT de Buisson, seigneur de Mirabel, Roussenac, etc., qui, capitaine de cinquante hommes d'armes du roi, fut fait chevalier de son ordre par François I”, après la bataille de Cérisoles , où il avait été blessé de deux coups de pique. Possesseur, par son mariage, de l’ancien château féodal de Bournazel, que le temps avait ruiné, Jean de Buisson songea à le rebâtir, et c’est par ses ordres que fut élevé le nouvel édifice, dont un des ornements porte la date de 1545. Non plus que beaucoup d’autres de la même époque, cet édifice n’a été achevé, et il n’a jamais consisté que dans deux ailes, l'une en retour d'équerre par rapport à l’autre ?. Suivant la tradition, la mort de l’auteur des plans adoptés pour la reconstruction aurait été la cause de l'interruption des travaux. On raconte que, voulant couronner l’un des bâtiments d’une figure de pélican en plomb doré, l’échafaud qu'il avait dressé dans ce but s’écroula, et entraîna dans sa chute le malheureux architecte

dont le corps fut trouvé, broyé, au fond du fossé. Qu'il ait péri ou non, victime d’un lamen-

4. La commune de Bournazel est à environ un myriamètre, 2. Pour faire place aux nouveaux bâtiments, les anciens no au sud, de la station de Cransac, sur le chemin de fer de furent abattus que successivement; aussi en subsiste-1-il une

Villefranche à Rodez. partie.

table accident, l'architecte de Bournazel n'a point eu le sort qu'il méritait : il était digne d’une notoriété semblable à celle de Lescot ou de De l’Orme, et son nom, plongé dans un oubli complet pendant trois siècles, n'en est sorti qu'à grand’peine, pour la seule édification d'un petit nombre d'antiquaires : tardive et insuffisante réparation qui n’a pas même eu lieu sans que la vérité fût d'abord obseurcie par une méprise. En effet, on a cru d'abord, et suivant l’assertion de M. de Gaujal, que l'architecte de Bournazel s'appelait Baduel. «Je parlais, » a dit plus tard cet écrivain, « d’après des traditions que j'avais recueillies avec d'autant plus d’empressement que j'éprouvais le désir de faire connaître l'artiste, jusqu'alors ignoré, à qui l’on devait l'un des plus beaux édifices de la Renaissance; mais j'avais été mal informé. Les recherches faites par M. Guirondel dans les archives de Villefranche, et dont il a bien voulu me communiquer le résultat, tout en confirmant ce que j'avais dit d'ailleurs sur l'architecte de Bournazel, savoir : qu'il était originaire de ce lieu, qu'il avait commencé d'en construire le château en 1545, après avoir bâti celui de Graves, et étudié son art en Italie, m'ont démontré que j'avais été dans l'erreur en disant qu'il s'appelait Baduel, et avait été envoyé en Italie par le seigneur de Bournazel. Cet artiste s'appelait Guillaume Lyssorques: il portait le sobriquet de Ze Sourd, parce que, sans doute, il était aflligé de cette infirmité. Son maitre en architecture (toujours d’après les annales de Villefranche) fut Philandrier, lecteur du cardinal d'Armagnac, lequel avait

accompagné en Italie son patron, qui fut élevé à la pourpre en 1544. À Venise, où Georges (a) ; :) D

d'Armagnac fut ambassadeur avant d'aller à Rome, Philandrier connut Sébastien dont les conseils lui furent très-utiles pour ses Awrotationes in Vitruvium'; c’est aussi en Italie que Lyssorgues reeut ses leçons; mais il en revint avant lui, puisqu'en 1544, lorsque Philandrier publiait à Rome son travail sur Vitruve, lui-même faisait construire le château de Graves, et, l'année suivante, le château de Bournazel. Son nom mérite de vivre, et, comme je le disais du prétendu Baduel, il doit être associé à ceux des architectes qui ont fait du siècle de la Renaissance une des belles époques de l'art !.» Nous ajouterons qu'il est regrettable que les documents découverts par M. Guirondel n’aient point encore été publiés in extenso et textuellement, ce qui serait indispensable pour qu'on püt se former une conviction sérieuse, Le sujet est au surplus fort curieux à approfondir, car on ne sait presque rien de ces pérégrinations des artistes français en Italie, et des études qu'ils y firent?. Les constructions de Lyssorgues consistent, nous le répétons, en deux ailes assemblées d’équerre. Celle du nord est divisée en cinq travées, dont la première, plus

étroite que les autres, est percée d’une porte conduisant à un escalier. En élévation, l’or-

A. Lettre insérée dans le journal Le Ruthénois, n° du 29 juin jeunesse, il fut au service du pape Paul IN, en qualité d'architecte ou d'ingénieur. {Voir le curieux mémoire manuscrit

Parmi les architectes français les plus célèbres du de De l'Orme que M. L. Delisle, membre de l'Institut, a eu

xvi° siècle, il n’en est que deux dont on puisse aflirmer qu'ils l'obligeance de nous signaler, et que nous avons imprimé dans

ont sûrement été en Italie : J. Bullant et Ph. De l'Orme. La vie notre ouvrage : Les grands architectes français de la Renaissance,

de ce dernier offre cette particularité singulière que, dans sa | p. 49 et suiv.

CHATEAU DE BOURNAZEL. 3 donnance se compose de deux ordres superposés, l'un dorique et l'autre ionique. Entre les

colonnes de ces ordres sont des fenêtres encadrées dans un petit portique de pilastres, avec

fronton. L'entablement de l’ordre dorique fait ressaut au droit des colonnes, et ses métopes sont décorés d’une grande diversité de sujets, au nombre desquels figurent des bucranes, des trophées et autres motifs empruntés aux monuments antiques !. L’entablement ionique, qui n’a point de ressauts, est d’une extrême richesse et offre une frise à enroulements des plus remarquables. Au-dessus de la corniche se dressent de hautes lucarnes. Le toit actuel est revêtu de pierres schisteuses en guise de tuiles ou d'ardoises. A l'extérieur, l'aile SCptentrionale est d'aspect sévère; la travée que nous en donnons peut faire juger de l'agencement de ses étroites fenêtres et des lucarnes, portant sur des gaînes de termes, dont elles sont surmontées. Quelques-uns des anciens volets destinés à fermer les baies, sont encore en place; ils sont sculptés du côté exposé aux intempéries de l'air, et couvertes d’arabesques peintes en blanc sur fond rougeâtre, du côté intérieur.

L’aile orientale, renfermant les salles d'honneur ou de réception, a sa façade intérieure divisée en trois travées que séparent des colonnes accouplées, entre lesquelles sont creusées des niches. Au rez-de-chaussée, ces colonnes sont engagées dans des ressants qui motivent des voussures à caissons, abritant des fenêtres à plein cintre et en retraite, A

l'étage supérieur, la saillie des ressauts a été utilisée pour l'établissement d’une galerie ou 2 O

corridor, à voussure aussi caissonnée, qui permet de traverser cet étage sans passer dans la grande pièce qu'il contient, et n’intercepte point, d'ailleurs, la lumière nécessaire à cette dernière. L’aile orientale continue les lignes de l'aile du nord; les ordres sont également dorique en bas et ionique en haut. A l'extérieur, la disposition est aussi à peu près semblable, mais quelques-unes des fenêtres sont plus larges, et par suite munies d’un meneau vertical. Deux tours circulaires, couronnées d’une corniche et fort délabrées, flanquent es encoignures de l'aile; ce sont les seules que Lyssorgues ait bâties. Peut-être auraientelles été répétées vers l'occident si les plans projetés avaient reçu une entière exécution; rien ne fournit les moyens de résoudre la question. Attenant à l'aile orientale est un avillon en retour, et par conséquent faisant face à l'aile du nord. Il sert de cage à un grand escalier, ef nous ne saurions dire sil faut y voir le commencement d'une aile

méridionale, ou s'il a été conçu pour former l’encoignure d’une terrasse. Près de la

orte de l'aile septentrionale, on aperçoit une amorce de muraille donnant à supposer que, de ce côté, la cour ne devait être fermée que par un simple mur de clôture. Ce qui, plus que l'ordonnance de ses façades, fait du château de Bournazel un édifice

tout à fait hors ligne, c’est l'extraordinaire beauté de son ornementation, généralement bien

1. Dans, l'un des métopes de l'aile en retour est représenté thénon. Ii est malheureux que ce soit justement un des plus un cavalier entièrement nu, qui foule aux pieds de son cheval faibles d'exécution de tout le château. Nous l'avons reproson adversaire renversé. Ce bas-relief est une copie de sculp- duit à cause de sa qualité d'évident pasiiche,

ture antique, et rappelle les groupes de la frise du Par-

n LA RENAISSANCE MONUMENTALE.

conservée, et par places même d’une netteté parfaite. La frise à enroulements du second ordre, les caissons des voussures et les métopes du premier ordre, sont traités avec une habileté exceptionnelle, mais qui ne s’est point partout maintenue à la même hauteur, car quelques-unes des têtes et des statuettes sont lourdement travaillées, et d’un assez pauvre aractère; d’autres, au contraire, témoignent d’un art merveilleux et presque sans rival. Nous ne connaissons rien de plus admirable que certains cartouches au-dessus des niches, ni que les bas-reliefs décorant les ressauts de la frise dorique; ces sculptures sont infiniment supérieures aux sculptures analogues des monuments contemporains les plus célèbres, et nous nous demandons s'il a jamais été donné à un artiste de mieux faire.

L’attristant état de dégradation dans lequel se trouve aujourd’hui le château de Bournazel n’a point pour cause l'accumulation des années, mais un mouvement populaire qui éclata le 3 février 1790. Après s'être, pendant quelques mois, retiré à Villefranche, le seigneur de Bournazel y étant revenu avec une trentaine de ses amis, en armes et accompagnés de cavaliers de la maréchaussée, les habitants crurent à des projets de vengeance, et aussitôt le tocsin retentit dans tous les environs. En peu de temps un grand nombre de paysans furent réunis, et plusieurs voulurent pénétrer de vive force dans le château. Cette tentative amena un échange de coups de feu, à la suite desquels un des assaillants tomba, mortellement atteint. Cependant les assiégés, effrayés du sort dont ils étaient menacés s'ils continuaient leur résistance, demandèrent à capituler, et obtinrent de s'éloigner librement. À peine étaient-ils partis que les habitants apprirent, ce dont ils n'avaient point encore eu connaissance, que l’un d’entre eux avait péri sous les coups de leurs adversaires. Exaspérée et criant à la trahison, la foule se précipita alors dans le château et s'y livra avec rage à une dévastation qui faillit se terminer par un incendie général. Lorsque la colère populaire s'apaisa, l’œuvre de destruction était consommée, et, depuis, rien n’a pu être fait pour réparer le mal, dont la grandeur est

hors de proportion avec les ressources d’une fortune particulière.

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