MAISON RUE SAINT-ROME, A TOULOUSE
Lorsqu'il est question des monuments de la Renaissance, l'imagination évoque aussitôt le souvenir de Gaillon, de Fontainebleau, de Chambord et de Blois; mais elle ne va guère plus loin, car l’on considère généralement l’art français de cette période comme ayant eu son foyer principal à Paris, et s'étant répandu, de là, dans un rayon qui, vers le midi, ne dépasse point la Touraine. Il y à du vrai dans cette opinion, puisque c’est par l'influence des seigneurs de la cour, et dans les régions ordinairement habitées par elle, que le style de la Renaissance a surtout fleuri; il est néanmoins certain que les pays de langue d’oe ont possédé, au xvi‘ siècle, une école d'architecture fort brillante. Cette école avait son siége à Toulouse, et s'y révèle encore par d’assez nombreuses et de magnifiques constructions. Elle paraît avoir eu à sa tôte le fameux Nicolas Bachelier, dont la vie, très-mal connue, à été assurément le thème de plus d’une fable. Nicolas Bachelier naquit, dit-on, d'un artiste lucquois, élève du Florentin Benedetto di Majana, et qui vint en France l'an 1472. Cet artiste, établi à Toulouse, eut, outre Nicolas, deux fils qui devinrent, l’un ferronnier, et l’autre orfévre. Quant à Nicolas, il quitta très-jeune la maison paternelle et alla d’abord étudier à Florence, puis à Rome, où Michel-Ange l’admit parmi ses élèves. Il revint ensuite à Toulouse, et contribua puissamment à la révolution artistique alors en train de s'effectuer dans les provinces méridionales comme dans celles du nord. I mourut extrèmement âgé et victime d'une vengeance : des artistes italiens qui venaient d'Espagne, n'ayant pur éussir à lui enlever certains travaux de l’église Saint-Sernin, scièrent pendant la nuit les échasses de son échafaud, et Bachelier, précipité du sommet, fut tué par la chute. Ce récit a toute la physionomie d’une légende; ce qui est plus positif, c’est l’incontestable talent de Nicolas Bachelier comme sculpteur, et sans doute aussi comme architecte. À Toulouse et dans la plus grande partie du Midi, tout ce qui est remarquable, en fait de sculpture monumentale, lui est volontiers attribué.
La capitale du Languedoc est riche en beaux hôtels de la Renaissance; le plus important est évidemment l'hôtel d’Assezat, situé au carrefour formé par les rues du Pont-
Neuf, des Marchands, de la Bourse, de l'Écharpe et des Paradoux. On ne sait point l'his-
2 LA RENAISSANCE MONUMENMALE.
toire de l'hôtel d'Assezat, et l’on est réduit à rapporter une tradition suivant laquelle il aurait été bâti d’après les dessins du Primatice, et par l’ordre de François I, qui en aurait fait don à sa sœur Marguerite. Il est moralement sûr que le Primatice ne s'est pas plus mêlé de la construction de lhôtel d’Assezat que de celle du château de Chambord. D'un autre côté, l'hôtel d'Assezat porte la date de 1535, gravée sur un de ses cartouches, et ne laisse voir aucune disparité de style; il est done contemporain de Henri II et non de François [”, dont il ne rappelle d’ailleurs pas l'époque. On assure qu'il fut achevé vers le
milieu du xvr siècle par Pierre d’Assezat, bourgeois et capitoul du quartier de la Daurade
en 1552; nous ignorons s'il y a réellement des raisons de penser que Pierre d'A l'a point fait commencer.
L'extérieur de l'hôtel d’Assezat est fort nu, et serait extrêmement insignifiant sans une grande porte à bossages, dont la partie supérieure a été mutilée. C’est à l'intérieur de
la cour que la splendeur de l'édifice se manifeste. À droite, est une galerie en encor-
bellement, soutenue par de puissantes consoles; en face et à gauche, s'élèvent deux ailes décorées de trois ordres superposés, entre les colonnes accouplées desquels sont percées les baies des fenêtres, en plein cintre à l'étage supérieur, rectangulaires, mais couronnées d’arcades, aux étages inférieurs. À la jonction des deux ailes existe une cage d'escalier carrée, à moitié hors d'œuvre, et qui sert de base à une tour couverte par une plate-forme à balustrade, d'où s'élève un lanternon octogonal. Le quatrième côté de la cour, formé par le revers de l'aile sur la rue, et muni d’un perron, offre un portique dorique surmonté d’un attique à pilastres, avec fenêtres agencées à la manière des lucarnes. La gouttière en plomb de cet attique est chargée d’arabesques , et divers spécimens de serrurerie ancienne sont épars dans les bâtiments de l'hôtel, dont la tour a conservé son épi primitif. Sous le rapport de la composition architectonique, l'hôtel d’Assezat, que personne n’a encore publié géométralement, et où l'influence du goût italien ainsi que les réminiscences de l'antique sont très-facilement perceptibles, peut être mis en parallèle avec ce que la France renferme de plus admirable, sans aucune exception, et il soutiendra avantageusement la
comparaison avec tous les rares monuments qu'il est permis d’en rapprocher.
La maison de la rue Saint-Rome, bâtie en pierre et en briques, de même que l'hôtel
d'Assezat, ne saurait être proposée comme un modèle qu'il convient d'imiter, et l’on aurait
mauvaise grâce, maintenant, à agencer ainsi une façade; en revanche, la maison de la rue Saint-Rome est le spécimen, très-bien conservé, d'une habitation toulousaine de la fin du xvr siècle, et c’est à cause de cela qu'il lui a été fait une place dans notre recueil. Elle n’est point, au reste, stérile pour l'étude, car elle a de jolis détails, et l’or-
donnance de sa porte est très-habilement disposée.