‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 10 sur 182 · Gloss., préf., p. xxxIx · texte numérisé non relu

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tard exploité par les poètes provençaux, le couplet sur la Croisade contre les Albigeois. « Dès le commencement du treizième siècle, dit Rochegude, avec le ton d’un encyclopédiste convaincu, une guerre d'autant plus atroce que la religion en était le prétexte, avait porté dans les états de Raymond VI la désolation et la mort. Les familles furent divisées et les fortunes détruites. Chassés de leurs héritages par des brigands croisés, les possesseurs légitimes cherchèrent leur sûreté dans les cavernes des montagnes ou dans l’épaisseur des forêts. Le pillage, le dégât, le massacre furent poussés à l’excès. Abandonnant leurs cellules des moines forcenés allaient prêcher de toutes parts la révolte et l'assassinat. Chef de cette meute séditieuse, l’évêque de Toulouse, l’infâme Fouquet, se faisait remarquer par son acharnement contre Raymond, son bienfaiteur. Pour colorer sa rébellion, cet effréné partisan de Montfort imputait à son prince des torts imaginaires et quand ces torts eussent été réels, en exista-t-il jamais d’assez grands pour dispenser un sujet de l'obéissance et de la fidélité qu'il doit à son légitime souverain? » Phrase assez plaisante sous la plume d'un juge de Louis XVI, Mais sans avoir conscience de la contradiction entre sa conduite passée et cette sévère sentence, Rochegude continuait, en bon disciple de Diderot et de Voltaire

« Tel était l’aveuglement à cette époque déplorable que ce fourbe prélat fut presque vénéré comme un saint. Cependant d’odieux sacrifices de vengeance étaient offerts à l'Eternel par des prêtres inhumains, qui s’applaudissaient de la quantité de leurs victimes et des rapides progrès du feu qu'ils avaient allumé. Un nombre infini de personnes périt, égorgé par le fer ou dévoré par les flammes; et les campagnes, jadis chargées de riches moissons, ne présentaient à l’œil effrayé que des solitudes épouvantables, couvertes de cendres et d’ossements. Dans cette subversion totale, les masses restèrent muettes ou du moins changèrent de ton. Au lieu des chants pleins de tendresse et d'enjouement, qui faisaient les délices des cours et des sociétés particulières, on n’entendit plus que des murmures d’indignation, des accents de douleur, des cris de misère ou des hurlements de rage. » à L

Et, fidèle à la prosopopée chère à Rousseau, il terminait « Belles, mais trop malheureuses contrées, que de maux le fanatisme vous a causés! Ministres d’un Dieu de paix, qu’avezvous répondu, lorsqu'il vous a demandé compte de tant de sang que vous fîtes verser en son nom? Couvrons d’un voile épais ce lugubre, mais fidèle tableau, dont nous sommes forcés de détourner nos regards en gémissant. L'homme juste et sensible voudrait effacer de l’histoire ces actes de haine et d’hypocrisie, faits pour soulever le chrétien le plus scrupuleux contre leurs-abominables auteurs, monstres qu’il fallait étouffer dans la bourbe la plus infecte, en appelant sur eux les malédictions de la race présente et l’exécration des races futures. »

On le sent, ce n’est point ici le patriote méridional qui s’indigne, c’est le disciple des philosophes, le fervent de la tolérance, le libre esprit du temps de Voltaire, mais il n’en est pas moins vrai que, malgré toute la distance qu'il y a entre ce gentilhomme encyclopédiste et les petits bourgeois catholiques, qui s’appelleront Roumanille et Aubanel, M. de Rochegude inspirera par une telle page les revendications des poètes de Font- Ségugne, les déclarations de Mistral, comme plus tard l’histoire de Napoléon Peyrat57, les poèmes d’Auguste Fourès, d’Antonin Perbose, de Prosper Estieu#, de Philadelphe de Gerde ®, Il faut dès maintenant l’inscrire parmi les savants qui exciteront le mieux les vocations populaires.

- 57e V. E--Mistral. : Calendau, ch: 1, note 2. Lis Isclo d’or, éd. Lemerre, pp. 165-179-193-245. Napoléon Peyrat : Histoire-des Albigeois, 3 vol.; Paris, Librairie internationale, 1870.

58. V. Aug. Fourès : Les Grilhs; Montpellier, Paris, 1888. Les Cants dei Soulelh; Carcassonne, 1891; et sur Fourès : Louis-Xavier de Ricard, Aug. Fourès; Paris, Savine, 1808. ‘

Antonin Perbosc : Lou Got occitan; Toulouse, 1903.

Prosper Estieu : Lou Terradou; Carcassonne, 1895. Flors d’occitania; Toulouse, 1906. La Canson occitana; Toulouse, 1908. -

5g. V. Ph. de Gerde : Cantos en Do; Protat, Mâcon, 1909.

bo LE MOUVEMENT SAVANT

Raynouärd : Ses travaux, son influence. — Réveil en France | des études romanes.

Mais celui qui par l'importance de son œuvre, l'influence dont il disposait, la sûreté de ses méthodes devait faire le plus pour la résurrection du Moyen âge méridional, ce fut François Raynouard.

S'il ne fut pas le premier à s'occuper des :Troubadours, il fut le premier à les éditer de façon à peu près correcte, à

r . F 5 ‘ + . £ débrouiller, à classer, à traduire leurs œuvres, — le premier avec Rochegude, dont il ignore les travaux, à l’époque où il entreprend les siens. 2

Rien ne semblait tout d’abord appeler dans la voie des études ‘romanes François-Just-Marie Raynouard®, né à Brignoles, le 8 septembre 1761, et jusqu'à trente ans, modeste avocat dans sa petite ville provençale, puis à Draguignan, puis au Parlement d'Aix. Il s’y prépare pourtant, sans le savoir, puisqu'à cette date, à Brignoles, à Avignon, à Aix, on ne parle que le provençal et que certainement la connaissance du provençal moderne, si défiguré fût-il, devait grandement servir à Raynouard pour la compréhension de l’ancienne langue d’oc. Peutêtre eut-il fini paisiblement ses jours à Brignoles ou à Aix si la Révolution ne fut venue le mettre, comme tant d’autres, en lumière. Il est élu en 1791 député à la Législative. Incarcéré pendant la Terreur, il compose dans sa prison, sans doute. pour s'exercer à bien mourir, une tragédie intitulée Caton d'Utique (1794). Dès lors sa vocation poétique est éveillée. Après le

60. V. sur Raynouard l’article de Charles Labitte : Revue des Deux-Mondes, 1 février 1837, réimprimé dans Etudes Littéraires, t. Il; Paris, 1840. — V. aussi Mignet, Discours académique prononcé en prenant possession du fauteuil de Raynouard, recueilli dans : Notices et Mémoires: Paris, 1843, t. 1, et Sainte-Beuve : Lundis. , -

9 thermidor, tout en reprenant à Paris sa profession d'avocat, il cultive l’drt des Muses, comme on le disait alors, et en 1802 il fait couronner par l’Institut un poème : Socrate au Temple d'Aglaure. Il allait atteindre la quarantième année, sans avoir encore eu seulement l'idée de l’œuvre qui devait sauver sa mémoire,

Ce fut sa tragédie des Templiers (1805) qui semble avoir décidé de sa destinée. D'abord, jouée sur l’ordre de l'Empereur, aux Français, elle eut un grand suecès. Elle le fit entrer un peu tardivement, mais sûrement dans la renommée. Dès ce moment les honneurs pleuvent sur lui; en 1806, il représente le Var au Corps Législatif, en 1807, il est élu pour succéder à Lebrun, à la deuxième classe de l’Institut (Académie Française), et cette entrée à l’Académie, comme ïl va nous le dire lui-même, l'amène à son grand travail. D'ailleurs, bien que cette tragédie fut une œuvre du plus médiocre style « empire », néanmoins par le sujet qu’elle traitait, elle semblait orienter son auteur vers le Moyen âge. Elle était précédée d’un essai historique sur les Templiers, essai que Raynouard devait compléter en 1813 par la publication de « Monuments historiques relatifs à la Condamnation des Chevaliers du Temple et à l'abolition de leur ordre ». Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1816, secrétaire perpétuel de l’Académie française en 1817, s’il continue à écrire des tragédies non jouées et toujours historiquesft, son histoire à partir de 1816 jusqu’en 1830, date de sa mort, est plutôt celle de ses travaux sur la langue romane et c’est la seule qui nous intéresse ici.

- C’est le souci de travailler au Dictionnaire de l’Académie qui dirigea Raynouard vers les études romanes. Il s’aperçut que pour bien connaître le français moderne il fallait savoir le vieux français, il remonta aux Trouvères, et des Trouvères aux Trouba- : dours, à

61. Scipion, Eléonore de Bavière, Don Carlos, Charles 1%, Jeanne d'Arc à Orléans. En 1810 il avait fait représenter : Les Etats de Blois, tragédie interdite par Napoléon et qui lui avait fait perdre la faveur impériale, Aussi Raynouard avait-il en 1818 pris part à la rédaction du rapport sur l'Etat de l'Empire par la commission du Corps législatif qui avait. fait suspendre l’Assemblée par Napoléon.

« J'avoue, dit-il, qu'en formant le projet de faire connaître la langue et la poésie des Troubadours, j'étais loin de penser que cette entreprise serait aussi longue et aussi importante qu’elle l’est devenue depuis, »

Il fut encouragé dans sa tâche par les deux Académies dont il faisait partie ét par la protection spéciale de Louis XVIIF qui se chargea de subvenir aux frais de la publication, et c’est ainsi que de 1816 à 1821 Raynouard fait paraître six volumes où nous trouvons toute la substance de la science romane.

Raynouard en effet n'’ignore aucun des travaux de ses devanciers; on le voit utiliser, là où ils sont utilisables, Nostredame, Crescimbeni, l'abbé Millot, Papon; il est en correspondance avec ceux de ses contemporains qui poursuivent les mêmes études que lui, avec Rochegude, avec Schlegel, avec Fauriel, et pour chacun il se montre plein de courtoisie®. I] a consulté avec-soin tous les manuscrits alors connus, et même il en a fait rechercher certains qui étaient perdus, et qu'il a retrouvés, notamment celui d’un poème sur Boèce. Au Vatican, à Florence, à Orléans, à Aix, à Paris il a copié ou fait copier les principaux textes de Ia littérature d’oc. .

En ses volumes si pleins, Raynouard exposait d'abord les preuves historiques de l’ancienneté de la langue romane, ses recherches sur l’origine et la formation de cette Jangue, les éléments de sa grammaire avant l’an 1000, la grammaire de la langue des Troubadours®%. Avant d’exhumer les vieux textes, il se préoccupait de donner au public les moyens de les déchiffrer. Ge n’était pas assez pour lui que de livrer aux lettrés, comme l'avait fait. l'abbé Millot, des poèmes tout traduits, qui n’eussent été qu'une simple occasion de plaisir littéraire, il voulait rendre ses titres à ‘une langue déchue. Plus que le poète, ici, c’est le savant qui . est à l’œuvre; ce n'est pas seulement fantaisie d'artiste, c’est le plus consciencieux travail, c’est la preuve, définitivement faite,

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