‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 9 sur 182 · Sismondi : Loc, cit · texte numérisé non relu

Sismondi : Loc, cit

Député du Tarn à la Convention, il opine pour la détention de Louis XVI et son bannissement lors de la paix générale, après quoi, d’une main satisfaite il copie, au fort de la Terreur, les manuscrits provençaux à la Bibliothèque Nationale, Au Conseil des Cinq-Gents il représente la Somme. Entre temps il est promu -contre-amiral. Mais bientôt mis à la retraite il revient à Albi. Mort au monde, il vit désormais dans la société des Troubadours, jusqu’en 1834; c'est alors qu'il quitte tout à la fois les Troubadours et la vie, à quatre-vingt-dix ans sonnés %.

De cette laborieuse retraite sortirent en 1819 deux volumes, sans nom d'auteur #. Le vieil original qui ne voulait plus même être aperçu de ses concitoyens, se souciait peu de la renommée. Il y avait dix ans que son travail était prêt. Il s'était laissé devancer par Raynouard, auquel dès ia première page de son livre il rendait hommage. « Ceux qui veillent connaître à fond tout ce qui concerne les Troubadours doivent acquérir l'ouvrage

que M. Raynouard publie sur cette matière. »

Comme Raynouard, Rochegude avait sur les auteurs qui les précédaient, spécialement sur Eacurne de Sainte-Palaye et l'abbé Millot, l'avantage d’être méridional et par là d’être à même de comprendre la plupart des mots du langage des Troubadours en les comparant à ceux de la langue qu'ils avaient entendue parler dès leur enfance. Ils étaient de la famille et c’était pour eux une tâche filiale, cette résurrection d’un langage oublié, qui avait été celui de leur race.

N'est-ce pas dans une pensée patriotique, encore obscure, sans doute, mais sensible tout de même, que Rochegude

employait ce mot « d’occitanien », dont il n'était pas le premier, sans doute, à faire usage, puisque Fabre d’Olivet avait employé déjà le mot « occitanique », mais auquel il donnait, sans citer d’ailleurs Fabre d’Olivet, une nouvelle publicité. « Provençal »

53. V. sur les manuscrits de Rochegude : article de M. A. Thomas; Romania, 1888.

54. « Le Parnasse occitanien ou Choix de poésies originales des Troubadours », tirées des manuscrits nationaux; à Toulouse, chez Benichet-Cadet, imprimeur-libraire, 1819.

« Essai d'un glossaire occitanien pour servir à l'intelligence des poésies de Troubadours »; à Toulouse, chez Benichet-Cadet, etc.

lui semblait étroit sans doute, à lui qui était né au pays toulousain, et par le vieux mot « d’ocritanien », il donnait à ses lecteurs le sentiment que là terre du Midi était une, que la langue d'oc s’étendait des Alpes aux Pyrénées, faisait corps pour s'opposer à la langue d'oïl.

Au reste, sans s’exagérer le patriotisme méridional de Rochegude, que le dix-huitième siècle semble avoir, fait assez sceptique, il faut reconnaître qu'il sent l'importance de son sujet et la valeur qu'il convient d'attribuer aux Troubadours : « Si le mérite essentiel des arts consiste dans l'invention, dit-il, le premier rang, parmi nos poètes, appartient sans aucun doute aux anciens Troubadours... Créateurs du Parnasse moderne, ce titre seul fonde leur droit à l'attention de tout homme de lettres », et le gentilhomme du temps de la Pompadour se révèle de façon plaisante quand il ajôute Tr

« Voici encoré un service bien important, rendu par ces poètes, et qui exige de notre part un juste tribut de reconnaissance. Occupés sans relâche à célébrer la galanterie et la loyauté, la politesse et la valeur, ils parvinrent à rendre nationales ces qualités aimables et brillantes qui ont fait et pourront faire encore l'admiration et le désespoir de nos voisins », et, continuant dans le même ton, il loue « ces poètes spirituels et sensibles, inventeurs du plus ingénieux amusement de l'esprit humain ».

La science, en ces débuts du dix-neuvième siècle, tout parfumés encore de l'air des cours dispersées, -était galante, et l’on conçoit assez bien que le copiste des ouvrages érotiques et clandestins, dont nous parlions, ce soit plu à tout ce que pouvait avoir de « hardi » et de « vif », comme on eût dit alors, la poésie des Troubadours. S'ils n'avaient point chanté l'amour, le vieux contre-amiral n'aurait peut-être pas eu le courage de ressusciter les poètes du Moyen âge méridional. Ainsi les rêves libertins d’un gentilhomme retraité servaient indirectement la cause de la renaissance du Midi. |

Quoi qu'il en soit, deux volumes comptant chacun, l’un plus de quatre cents pages, l’autre plus de trois cents, telle était la contribution qu’apportait Rochegude à la science romane 5.

55. Un troisième volume prêt pour l'impression se trouve parmi les papiers de Rochegude.

Dans le premier il donnait une collection de textes; dans le second il fournissait à ses lecteurs le moyen de comprendre ces textes, sans traduction, à l’aide d’un glossaire, et ce second volume était le plus intéressant, puisqu'il était le premier essai d'un dictionnaire de la langue romane, celui de Raynouard ne - devant paraître qu'en 1838. Qu'il fût complet, qu'il fût parfait, il s'en fallait de beaucoup, mais ce n'en était pas moins pour les travailleurs futurs un exemple précieux, un encouragement, l'assurance que l’on pouvait parvenir à forcer le secret de cette langue que les Italiens, que Lacurne de Sainte-Palaye lui-même avait déclarée par endroits absolument inintelligible.

Quant aux idées qui se dégageaient des travaux de Rochegude elles n'étaient pas moins intéressantes; on voyait se confirmer de plus en plus l’opinion que la langue d’oc, loin d’être une corruption du français, était une langue indépendante, dérivée directement du latin, restée la plus proche de lui, et participant en quelque sorte à l'antiquité, à la majesté de la langue mère. « L'ancien idiome du Latium, disait Rochegude, s'est mieux conservé dans l’Occitanie ‘où il fut transplanté que dans le pays même où il était naturel... De toutes\les langues dérivées de celle des Romains l’occitanienne est la plus utile pour l'intelligence dés mots de la basse latinité. » Et il ajoutait que, seules, des raisons politiques avaient assuré au français sa prépondérance. « De même qu'en Italie, dit-il, Favènement successif de deux Florentins au pontificat occasionna le mélange du dialecte romain avec le toscan et que ce dernier fut adopté de préférence au vénitien, de même qu'en Espagne le castillan, quoique le plus barbare de tous les dialectes, l’'emporta sur ses concurrents parce qu'il était le langage du gouvernement, le français supplanta l’occitanien, qui, malgré ses avantages, fut entièrement délaissé; on l’a même depuis injustement relégué dans la classe des patois 56: » |

Et même Rochegude se rendait compte qu'un tel changement n'avait pu s'accomplir que par la force : il le notait en termes véhéments, et ici nous voyons se fortilier, se développer le leitmotiv, à la naissance duquel nous avons assisté, et qui sera plus

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