Bilo e campagno, t. II, p
ho, V. t. IV, p. 380. N
statue de Henri IV, mise au concours par l'Académie d’Agen, qui n’admet que la poésie française, et c'est par une exception qui fait sa gloire que l’Académie d'Agen la couronne concurremment avec une ode française. Ce premier succès le confirme dans sa volonté d'écrire pour le peuple dans le langage du peuple; il n'y dérogera qu'en deux ou trois improvisations sans importance comme sans valeur littéraire.
La langue gasconne est donc pour lui la langue exacte du peuple, et c’est pourquoi, peuple, écrivant pour le peuple, il en use. Il n’y a point Jà le sentiment d'une patrie méridionale qui aurait droit à sa langue propre, d’une patrie glorieuse jadis, qui aurait été opprimée depuis. Nulle allusion à la Croisade contre les Albigeois, nul souvenir des Troubadours, autrement que de la plus banale façon. Jasmin n’est pas un lettré, comme le seront Roumanille, Mistral, Aubanel, Mathieu; il n’a lu ni les anciens, ni Raynouard, ni Fauriel; toutes les lectures qu'il avoue sont les romans de Florian et de Ducray-Duménil#t. C'est là sa force et sa faiblesse, sa force, parce que nulle prétèntion littéraire, nulle réminiscence n’altèrent la pure qualité de sa poésie populaire; sa faiblesse, parce qu’il n’a point le sentiment de ls perfection esthétique ou de la majesté épique que donneront à Mistral les lectures d'Homère et de Virgile.
Cela fait sa faiblesse aussi au point de vue linguistique; au dire des connaisseurs sa langue est loin d’être pure, on y sent déjà l'influence du français, son orthographe est fantaisiste, cela n'avait point d'importance, lorsque Jasmin déclamait en acteur ses poèmes; refroidis dans un livre, leurs imperfections choquent le lecteur. ;
Il n'y a chez lui nul patriotisme méridional; je n'ai point dit : nul patriotisme gascon, car toute son œuvre et toute sa vie me démentirait et le vers, fameux, et si hardi que les Félibres n’ont jamais osé en écrire un semblable :
La pitchouno patrio es bien abant la grandot.
fr NE tp. 110;
42. V. ainsi que pour la citation suivante : Lettre à Moussu Sylbain Dumoun, t. Il, p. 139:
DEUX EXEMPLES : BRIZEUX. — JASMIN 34x Et ces vers non moins fameux :
Lou puple fidèl à sa may, Sara Gascou toujou et Franciman jamayl!...43
Il est Gascon, mais il n’est point occitanien, comme aurait dit Rochegude. Que son gascon soit un dialecte de la langue d'oc, autrefois glorieuse, et tombée en décadence, il n’en a point de souci, non plus que de la restaurer. Il se sert du gascon, parce que c’est la seule langue qui puisse lui convenir, comme Gelu se sert du marseillais, mais il n’a point d’ambition plus élevée. £
Quand on veut toucher à la langue gasconne, il proteste dans son épître fameuse à M. Sylvain Dumon, mais quels arguments donne-t-il en faveur de sa langue? « Acd’s la lengo del trabal. » C'est la langue du travail, la langue des chansons populaires. Mais d’ailleurs cela n'empêche pas d'apprendre au peuple le français. Le peuple aura deux langues, et il les prendra tour à tour « l'une pour le sans façon, l’autre pour la visite ». C’est donc considérer que la langue gasconne est une sorte de langue inférieure, et ce sera, nous le verrons, la conception de Roumanille à ses débuts.
Toutefois s’il ne connaît point le passé de sa langue, il a confiance en son avenir : non pas qu'il espère pour elle un destin meilleur, mais il sent qu’elle a des racines profondes dans l'âme populaire, et, pour tout dire, qu’elle a la vie dure. Il la compare à ces vieux arbres, à moitié déracinés, que l’on croit morts, qui reverdissent et où les oiseaux viennent chanter longtemps encore. Il s’écrie enfin dans un joli transport d'enthousiasme
Atal sara, Moussu, d’aquelo ensourcilhaÿro, D’aquelo lengo musicayro,
Nostro secoundo may. De sabens Francimans
La coundannon à mort, dezunpey tres cens ans:
43. « Le peuple fidèle à sa mère — Sera Gascon toujours et Franciman jamais ». Franciman signifie qui affecte de parler français, mais aussi français.
44. Ainsi en sera-t-il, Monsieur, de cette enchanteresse — De cette langue harmonieuse, — Notre seconde Mère — Des savants Francimans — la condamnent à mort, depuis trois cents ans;
Tapla biù, saquela; tapla sus mots brounzinon,
Chez elo, las sazous passon, sonon, tindinon,
Et cent-milo-milès enquèro y passaran, Sounäran et tindinaran#'#,
Donc il-a confiance en son langage populaire, en sa robustesse, en sa durée, mais c’est en tant que langage populaire, il n’a point l'idée de le clarifier, de l’'émonder, de le relever, de le hausser vers les grands genres poétiques, de lui rendre son ancienne gloire.
Toutefois s’il ne songe point à cette’ gloire passée, on y songe pour lui, autour de lui. Et ici nous mesurons toute la portée de ce que nous avons appelé « la découverte des Troubadours », nous entendons une fois encore le retentissement des grands travaux de Raynouard. Raynouard, c’est lui que Nodier cite avant de présenter Jasmin au public du Temps#; Sainte-Beuve, au début de l’article qu’il consacrait au perruquier d'Agen, parlait de son patois, « débris d’une langue illustre »; quelques années plus tard Charles de Mazade notait le goût général pour les coutumes provinciales, les poésies locales, les vieilles mœurs; il citait les travaux de Raynouard et de Fauriel sur l'époque romane{7; cinq ans plus tard il donnait comme titre à un nouvel article sur Jasmin « Un poète roman au dix-neuvième siècle », parlant du gascon comme de la langue de Bernard de Ventadour et celle de Geoffroy-Rudel#. Et c'est encore Raynouard qu'invoquait Villemain dans son rapport sur le prix de cinq mille francs accordé au poète Jasmin par l’Académie Française. « L'Académie Française et, pour dire plus encore, l'Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un des leurs et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et législateur-citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue romane du
A4bis. — Mais elle vit toujours; toujours ses mots résonnent — Chez elle les saisons passent, sonnent, tintent; —— et cent mille milliers encore y passeront, — Sonneront et tinteront. »