‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 99 sur 182 · V. Chapitre ur · texte numérisé non relu

V. Chapitre ur

34. « Près des bords que le Lot, sans bruit, à chaque moment — Baise fratchement — De son eau claire, transparente — Sous des ormes touffus — Unc maisonnette se cache... »

Et voici celui de Mirèio, tout de suite après l’invocation

De-long déu Rose, entre li pibo E Ji sauseto de la ribo, En un paure oustaloun pèr l’aigo rousiga

Un panieraire demouravo.… % \

Au reste on ne saurait pousser plus loin sans puérilité de pareilles assimilations; si l’œuvre de Jasmin a été pour Mistral un grand exemple de poésie populaire et dialectale, je ne prétends nullement qu'il en ait jamais imité le détail.

Mais sans doute le plus bel exemple que donne Jasmin, c'est encore sa fidélité à son état populaire, à son métier qui lui assure le pain quotidien. Comme tous les ouvriers-poètes dont nous avons parlé, c’est une solide tête méridionale, qui aime la gloire, mais ne se laisse point griser par elle au point de se mettre entre les mains de cette redoutable maîtresse. D'ailleurs comme tous les autres, il se rend très bien compte que sa gloire est*dêtre poète et peuple à la fois, et que s’il lâchaït le peigne et le rasoir, la plus grande partie de sa popularité tomberait avec ces précieux instruments de travail. Dans sa boutique, il a toujours quelques exemplaires de ses « Papillotes#% »; le client, l'étranger surtout, le Parisien attirés par son étrange célébrité, ne peuvent faire moins que d’emporter le volume, ainsi ses œuvres atteignent des tirages, qui sembleraient invraisemblables en notre temps où les poètes sont la terreur des éditeurs.

S'il est admirablement reçu à Paris, dès 1842, par toutes les célébrités du temps, s’il est admis à réciter ses vers à la cour de Louis-Philippe, s’il admire les splendeurs et les monuments de la capitale, tout de même il sent bien qu'il n’y est point à sa place, il comprend qu’il ne sera lui-même que dans sa ville, que pour être populaire il doit rester le perruquier d'Agen, et

35. « Au bord du Rhône, entre les peupliers — Et les saulaies de la rive — Dans une pauvre maisonnette rongée par l’eau — Un vannier demeurait... »

36. Jasmin avait intitulé ses recueils Les Papillotes, à l’imitation, disait Nodier (Le Temps, 10 octobre 1835) de maître Adam de Nevers, qui appelait le sien ses Chevilles et qui était aussi un homme de beaucoup d'esprit ».

que d’ailleurs avec la plus sûre gloire c’est le bonheur qui l’attend dans sa ville natale, et il s’écrie avec tout son cœur :

Se Paris me ran fier, Agen me ran hurous!37

N'est-ce point l'attitude même qui sera celle de Mistral après Mirèio? Si jamais, après le vibrant accueil qu'il reçut lui aussi à Paris, il avait eu l’idée de laisser son village, l'exemple de Jasmin eût été là pour lui montrer que la gloire et le bonheur se trouvaient également au pays natal.

Jasmin, d’ailleurs, n’avait-il pas su chanter, tout coiffeur qu'il était, le charme de la campagne, la joie du petit propriétaire qui soigne sa vigne%, et le bonheur des campagnards, en regard des gens de la ville® et le poème où il célébrait ce bonheur n’avait-il pas été lu au Comice agricole de Villeneuvesur-Lot? Le Congrès des Troubaires en Arles se tiendra aussi à l’occasion d’un Comice agricole. On le voit, les jeunes Provençaux demandent à Jasmin non seulement son exemple littéraire, mais encore celui de son activité, et lui empruntent à l’occasion ses moyens d'action, parce que voulant agir sur le peuple, ils suivent naturellement les traces de celui qui paraît alors le plus grand poète du peuple.

Mais en même temps, il est Gascon, il est poète dialectal, poète de langue d’oc. Ce peuple d’oc, s’il l'émeut, s’il le fait rire ou pleurer à son gré, c’est qu'il vient lui parler sa vieille langue, — non pas que ce soit chez lui dessein concerté, désir de se créer une originalité ou sentiment patriotique — c’est tout d’abord instinct. Du moment qu'il s’écrie : « Arrière le faux. Je veux le vrai! », ilest obligé de s'exprimer en dialecte gascon et de faire parler en gascon ses personnages populaires." Il n’hésite qu'un instant; si à ses débuts il adresse à Béranger une ode en vers français“, c’est en. gascon qu’il compose l'ode sur la

87. « Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux ». V. t. Il, p. 195 et aussi t. III, p. 399.

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