‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 109 sur 182 · Voici le dialogue d’Aubanel · texte numérisé non relu

Voici le dialogue d’Aubanel

.« Ma mignonne, quel est ton nom P — Je vais vous le dire : les gens m'’appellent Rose et ma mère Rozet. — Et ton âne comment est-ce qu’on lui dit ? — ‘ Blanquet ? — L'enfant alors se met à rire. — As-tu des frères, des sœurs, ou tes parents n'ont-ils que toi? — Je suis l’aînée de cinq. — Toi l’aînée jeunette

Mais plus encore que Lelelo dans l'œuvre de Crousillat, il y a Dideto. C’est un petit poème de trente pages divisé en six parties. Or la première, datée du 1°” juin 1849, nous donne déjà la strophe de Mirèio®. Les autres parties sont postérieures, Car on y trouve le mot félibre, qui date de 1854, à moins que les vers où ils se trouvent n'aient été ajoutés après coup. D'autre part Mistral, dans une lettre de janvier 1904 qu'il voulut bien m'adresser, affirme : « La strophe de Mirèio, je crois bien l'avoir employée le premier. » Nous n'avons point de raison de suspecter sa bonne foi, non plus que celle de Crousillat. Il peut y avoir coïncidence ou réminiscence. En tout cas, même si nous laissons de côté la question du rythme, le fond du poème conserve un certain intérêt pour la démonstration que nous avons entreprise; il faut voir en Crousillat un véritable prédécesseur de Mistral. + :

La première partie de ce poème décrit avec une gracieuse simplicité la soirée d’une petite fille de la campagne salonnaise; Dido a dix ans, elle arrive de l’école, goûte d'un morceau de pain frotté d'ail; mais voici que le soir vient; son père l'envoie chercher des légumes, elle s’amuse en chemin avec les papillons, elle arrive, emplit sa corbeille, retourne au mas pour le souper, y trouve sa sœur Neno, qui porte de l'herbe aux lapins, son frère qui tire de l’eau du puits, sa mère qui prend du bois au bûcher pour faire cuire le repas, et son père qui lui tend, pour sa récompense, une grappe d’«agriotes ». La soirée s'achève sous la lampe... C’est la journée d’une petite fille Provençale de dix ans. Il y a là une grâce simple, un charme innocent et frais.

Le second tableau n'est pas moins gracieux, c’est un soir d'été, Dido va faire paître sa chèvre. La chèvre tire sur la corde, la petite s’y pend pour la retenir, la chèvre veut manger les légumes, mais Dido le lui défend bien; comme ses petites mains

= Un qui marche tout seul, un encore qui tette, avec deux autres par surcroît

__ T’a-t-on appris à lire? — Es-tu allée à l’école? — Oh! oui! — Ta communion ? — Je l’ai faite l'an passé. — Et où vas-tu ? Mes gens moissonnent, nous sommes pressés. — Je vais à la plaine derrière la colline! ».

15. V. à ce sujet notre ouvrage sur La versification de F. Mistral, ch. v.

ne peuvent arrêter l'élan de la bête, elle vient au devant d'elle et s’arc-boute contre les cornes. C’est une lutte charmante, où la petite paysanne déjà forte est victorieuse.

Le troisième tableau, c’est le « Bon Jour », c’est-à-dire, le jour de la première communion. Dido s’y prépare de loin; elle ne court plus les rues, elle ne se roule plus dans la paille, elle ne dépense plus ses sous en gourmandises le dimanche ou les jours de foire, elle est obéissante, docile aux bons conseils, pleine de bonne volonté, Enfin le curé, en lui tapotant la joue, l’admet à la première communion. Le grand jour se lève, c’est de la joie dans les cœurs, des cloches dans l'air bleu du printemps

Ero un matin d’abriéu risèire; Dins lou cèu clar coumo de vèire S’enauravo un soulèu, despièi uno ouro, rous Coumo un fiéu d’or; jouious pièutavon Leis auceloun, e foulejavon; E dei sebisso, qu'embaumavon, Sus lei camin l’aureto escampavo lei flous:t6,

Rèino dei flous, veici que Dido Briho tamben fresco, espandido Davans soun mas, sei gènt, touteis à soun entour, La belon, velado, moudesto, Emé la courouno à la testo Puro e blanco viergeto, lèsto

A soun Espous divin d’ana s’uni d’amour!?.

Par malheur l'inspiration de Crousillat s’affaiblit, à mesure

16. « C'était un matin d’avril, rieur — Dans le ciel clair comme du verre — S’élevait un soleil depuis une heure, roux — comme un fil d’or; joyeux pépiaient — Les petits oiseaux et ils s'ébattaient — Et des sébisses qui embaumaient — Sur les chemins le petit vent semait les fleurs. ».

17. « Reine des Fleurs, voici que Dido — Brille, fraîchement éclose — Devant son mas; sa famille autour d’elle, — La regarde, voilée, modeste, — avec Ja couronne sur la tête — Pure et blanche pêtite Vierge, prête — Pour aller à

son divin Epoux s'unir d’amour ».

que l’histoire se développe; après la cinquième partie, la Lecture, qui n’est qu'une assez fade idylle, il voudrait passer au drame, dans la sixième partie, et sa poésie s'arrête à l’adolescence.- L'enfant qui va devenir une femme, telle est la créature exquise que Crousillat a su peindre, mais quand elle est devenue femnie, quand elle aime, pleure ou crie, le bon Sage de Salon ne peut la suivre sur l’ardent chemin de la passion. Il peut bien imaginer que Dido se laisse séduire par un jeune homme, qu'elle a un enfant et qu'elle est abandonnée par son amant, pris par la conscription. Il peut l'imaginer, comme une construction abstraite de son esprit, mais son récit n’a ni chair, ni sang, ni pleurs, ni cris. Le sujet dépasse de beaucoup son âme simple et tendre.

Le chef-d'œuvre de ce petit poème, qui est une ‘première tentative de poésie rustique, c’est encore « Le Bon Jour ». Ici on sent que le poète est en son domaine; il peint avec délicatesse el bonhomie l’'émoi d’une petite paysanne en robe blanche, qui va «épouser le Bon Dieu ». LEE is

Voilà ce qui fait la véritable valeur de Crousillat, ce qui surnage encore au-dessus de la foule des contes, fables, chansons, noëls, poèmes de circonstance dont son œuvre s'encombre, à l'égal de celle des Troubaïres de son temps. Toutefois même en ses œuvres peu originales, il se distingue par le souci de la forme, dû évidemment à sa culture classique. Sa langue est soignée, ses rimes assez riches, sans un trop grand abus des diminutifs; si l’envolée poétique est rare, la tenue littéraire est constante.

Ce qui fait sa valeur surtout, c'est un savoureux mélange de la tradition antique et de l'inspiration chrétienne. En sommeil ne prend aux anciens, avec leur sens de l’art, que la philosophie de la vie courte, de la mort prochaine, mais cette philosophie peut se concilier avec le christianisme, à condition que la conclusion n’en soit pas la jouissance éperdue et immédiate. Au reste Crousillat ne se soucie point de philosophie; paganisme et christianisme se concilient en’son âme, très aisément, comme en toutes les âmes méridionales : quand Dideto s’en va vers Salon, pour son « Bon Jour », à travers les champs fleuris d'avril, le beau soleil, le ciel bleu entrent dans son extase aussi bien que

la divine promesse. Un tel mélange se fait tout aussi naturellement dans l'âme de Crousillat. Voici la dédicace de ces vers

Te counsacre mei cant, o Segnour de moun amo, Sublime e sant Esperitaul

De dré tout te revèn, acord, lumièro e flamo, Tout nous gisclant d’eilamoundaut.….18

Dieu, c’est le rayonnement du ciel. Le Saint-Esprit devient visible dans l’air du Printemps... D'un tel horizon la barque des Saintes pourra s'élever pour les yeux extasiés de Mireille19.

Te Roumanille.

On s'accorde généralement à saluer en Roumanille? le père du Félibrige; mais ce que l’on omet trop souvent de montrer c'est comment le fils d’un pauvre jardinier de Saint-Remy a pu donner corps à une telle organisation littéraire, restaurer une langue, refaire une littérature... Au fait il n’a proprement rien créé, mais plutôt dirigé, conduit, administré. Le triple courant triple et confus, dont nous avons jusqu'ici suivi le cours, c’est lui qui va le canaliser, et par là même lui donner toute sa force. Crousillat était intéressant sans doute comme un vivant exemple de l’union qui se fait en ce moment de l’érudition et de la poésie populaire, mais c'était un isolé. La valeur de Roumanille, c'est d’avoir été un organisateur.

18. « Je te consacre mes chants, 6 Seigneur de mon âme — Sublime et Saint-Esprit — De droit tout te revient : accord, lumière et flamme, — Tout nous descendant du haut du ciel... ». £ : Dose . 19. Crousillat a publié, en 1893, L'’eissame, volume de poésies diverses où il n’a pas renouvelé sa manière. (Aix, Remondet-Aubin.) = 20. Outre les ouvrages de Roumanille cités plus bas, consulter F. Mistral :, Mémoires; Saint-René Taillandier : Etudes littéraires: Paris, Plon (1881); Paul Mariéton : Roumanille; Avignon-Roumanille (1903).

On connaît le sonnet célèbre?!, dans lequel Roumanille évoque le mas de sa naissance, caché au milieu des pommiers, dans les jardins de Saint-Remy. La terre est belle à Saint-Remy; ce n’est pas la maigre Provence de Paul Arène, où s’accrochent les troupeaux de chèvres, ce sont les plaines fertiles, laissées jadis au pied des Alpilles par les débordements du Rhône et de la Durance; des champs de blé, des müriers, mais surtout de beaux vergers, des jardins potagers, telles sont les cultures de Saint- Remy. Le poète, me dit M Roumanille, parlait souvent des cultures de marjolaine, des hangars emplis de ce poussier embaumé où les enfants jouaient et du retour de l’école, lorsque de bien loin on sentait le parfum du mas familial. Il y à dans ce paysage, — déroulement de plaine bordée par la chaîne bleue des Alpilles, — je ne sais quoi de large, d’apaisant, de religieux que l'on retrouvera dans la poésie de Roumanille de Mistral, car. Saint-Remy est à quelques kilomètres de Maillane.

« De sept pauvres enfants, dit-il, je naquis- le premier & » C'est une famille, qui semblerait aujourd’hui nombreuse, normale en ce temps-là, famille populaire évidemment, mais non point misérable sans doute, puisqu'on a pour l'aîné des enfants l'ambition de le mettre à l'étude. Le mas qui porte au-dessus de la porte d’entrée la date de 178Q appartenait au père de Roumanille qui l’a légué à son fils aîné. C’est.à peu près la classe sociale à laquelle appartiendra Mistral; une sorte d’aristocratie populaire fortement attachée à la terre. a | s

Le père est un ancien soldat de l'Empire%, de la race des vieillards de Mirèio, soldats qui, la paix signée, sont revenus aux champs, livrer bataille à la terre, paysans dégrossis, qui ont vu du pays, découvert de nouveaux horizons. res

Le père de Mistral, lui aussi, avait servi dans les armées de l'Empereur. On n’a pas assez noté ces détails en parlant de ces

or. Li Margarideto IV. Lis Oubreto, éd. de 1860. Roumanille-Avignon.

29. Roumanille est né le 8 août 1818. | à © 23. Voir Li Margarideto, sonnet sur la Pologne dédié « à moun paire, Jean Denis, soudard de Bonaparte » — « à mon père, Jean Denis, soldat de Bonaparte ». DE PE

poètes : ils ont une hérédité d’hommes d'action, les guerres ont secoué l’indolence native de leur race; élevés dans les récits des combats, ils aspirent à la lutte, et, la carrière des armes étant fermée, ils se lancent vers la mélée politique ou littéraire. Il y a même chez ces paysans de Provence, quelque chose d’analogüe à ce que note Musset dans la préface de la « Confession d’un Enfant du Siècle ».

Et n’y at-il pas aussi, dans. leur sentiment d'indépendance, le souvenir du grand réveil des nationalités au passage des armées impériales? Roumanille envoie un salut fraternel à la Pologne, en 1846%, à l'Italie l’année suivante #, quand elle essaie de s'organiser sous la direction de Pie IX, et la même année à l'Irlande, opprimée par l'Angleterre%. Ces sympathies sont assez Caractéristiques. Ce n’est pas à tort que Saint-René Taillandier rattachera le renouveau provençal au grand mouvement des nationalités. :

Dans une telle famille, rustique et catholique on conservait avec soin les traditions des jours de fête; on allumait à Noël la bûche, on construisait une crèche de Carton, on chantait de vieux noëls; plus tard le poète n'aura qu'à retrouver ces souvenirs d'enfant pour célébrer, après Saboly, la divine naissance.

Le jeune Joseph fut envoyé, dès qu'il en eut l’âge, à l’école de Saint-Remy. « Petit diable d'écolier, a-til dit lui-même, j'étais toujours prêt à faire des niches aux camarades et notre maître d'école, sans cesse irrité comme un taureau sauvage de Camargue dans l'arène, me houssinait plus souvent qu'il ne me donnait images et bonbons?. » Cette mauvaise conduite ne lui permit jamais, malgré son désir, d'être enfant de chœur, espiègleries d’enfant que les poètes exagèrent volontiers après coup, et qui n’ont point d'importance. D'ailleurs, tout autour de lui c'est une atmosphère de foi très vive, un profond respect de la religion. Roumanille en restera pénétré jusqu'à la fin.

C'est sans doute à cette piété de sa famille qu'il doit d’avoir

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