V. Roumanie, Oubreto, éd. 1860, p
Cela nous apparaîtra tout de suite, quand nous lirons les notes qu'il place à la suite de la première édition de Li Margarideto, en 1847; il y cite tous les savants, dont nous avons examiné l'œuvre; on voit que Raynouard, que Ch. Nodier, que Fauriel, que Mary- Lafon, que même des Italiens, conime Crescimbeni, lui sont également familiers, que d'après eux il a lu les Troubadours, et qu'il n'ignore pas non plus les poètes qui ont continué leur tradition sur les terres d’oc, Goudouli, Saboly ou Gros. Sa Disserlation sur l'orthographe provençale, dont nous parlerons plus loin; révèle une érudition étonnante chez ce jeune homme qui n'a fait, après le Collège, aucune étude spéciale. Voilà bien l'aboutissement de tout ce grand mouvement de science méridionale, dont nous avons suivi le cours; il donne à un jeune poète provençal, qui n'eût ‘été sans cela qu'un patoisant parmi tant d'autres, l’idée de relever une langue et de restaurer une littérature.
Mais les amitiés qu’il rencontre ne lui sont pas inutiles; dès ses débuts il a la chance de tomber dans ce milieu exceptionnel, où l’idée provençale est pieusément entretenue.
Mistral, avec quelque raison, a dit de Nyons : « Nyons est le berceau du Félibrige®. » Voici en effet tout un petit groupe de provençalisants qui s’y trouve constitué; il y a Hyacinthe Dupuy,
qui à collaboré au Tambourinaïre de Bellot, puis au Bouia-
baisso de Désanat et qui a donné une poésie « Lou Pichot Par-
‘ paioun » déclarée par Sainte-Beuve un chef-d'œuvre; il y a
Barthélemy Chalvet, un dauphinois, habile versificateur, dont un noël figure dans le recueil publié par les Félibres#i: il y a surtout Camille Reybaud, qui fait figure de vrai poète, un instant; un instant seulement, car après avoir -collaboré comme
Dupuy aux journaux de Bellot et de Désanat, après avoir donné
une préface en vers provençaux à la première édition des Mar-
29. Propos tenu à M. Ed. de Vernejoul qui a bien voulu me le communiquer.
80. Mistral (lettre du 13 janvier 1914), m'a communiqué la plupart de ces rneseignements.
31. V. aussi une poésie de Chalvet, dans le recueil « Lou Roumavägi deis Troubaires »; Aix (1854). — V.; Lacroix : « Notice sur la vie et les œuvres de B. Chalvet (Bulletin de la Société Archéologique ‘de la Drôme). T. XII, p. 306.
366 LES ESSAIS D'ORGANISATION 7 garideto de Roumanille (1847), après avoir collaboré au recueil collectif Li Prouvençalo (1851), assisté au Congrès d'Arles (1852), il se sépare des poètes d'Avignon; on perd ses traces en Provence; il part pour Paris, et va mourir en 1866 chez son fils, médecin à Versailles®%?.
Il n'importe, s’il n’eut point foi dans l'avenir du provençal, comme l'indique le ton de la préface que je citais, gardons de lui le souvenir qu’il confirma Roumanille dans sa précoce vocation; il eut avec lui, sans doute, des discussions fécondes, car, peu soucieux de purisme, il admettait les gallicisme qui s'introduisaient de plus en plus nombreux dans la langue populaire. On sait que Roumanille était d’un avis tout contraire.
Au reste, il ne devait point rester longtemps à Nyons. Hyacinthe Dupuy, qui s'était mêlé de politique, fut élu député de la Drôme en 1848; son frère Antoine Dupuy, dès 1845, avait transféré le pensionnat en Avignon.
Donc, voici Roumanille en 1845, quittant Nyons où il exerçait, avant le « Petit Chose », le métier ingrat de maître d’êtudes, et revenant à Avignon, professeur désormais, mais dans ce petit pensionnat de la rue de l'Hôpital. De là les élèves allaient suivre les cours du lycée; de ces élèves, l’un, qui avait quinze ans, s'appelait Frédéric Mistral, de Maillane.
Il semble au mysticisme félibréen qu'il y ait en ces débuts du Félibrige quelque chose de providentiel. Au fait, toute la vie. de Mistral suit une ligne de chance admirable; c’est à cette ren- ” contre que le jeune Mistral doit sans doute, non pas sa vocation, mais la direction de cette vocation, de bonne heure aiguillée dans a meilleure voie, sans aucun tâtonnement. ! |
Or, un jour que le jeune maître avait conduit ses élèves aux vêpres dans l’église des Carmes, il en aperçut un qui écrivait en cachette. Il s’avance à pas prudents et saisit le papier suspect. Mais au lieu de quelque billet doux ou de quelque sottise scolaire, il y voit alignés des vers en langue provençale; l’adolescent traduisait les psaumes... « J’en fus si ému, disait plus tard Roumanille, que j'en pleurai de joie... »
32. Mistral m indique de C. Reybaud préparait un grand poème intitulé : ; « Li Silfo », poème qui n’a pas été retrouvé. =
À la sortie, lorsque la jeune bande longeait les vieux remparts, le professeur s’approcha de l’écolier : « Alors, lui dit-il, vous écrivez en provençal! » Telle fut, en ce dimanche d’Avignon, plein de cloches, au chant des psaumes, la première rencontre de Joseph Roumanille et de Frédéric Mistral. ;
En ce pensionnat providentiel vivait un autre poète, un écolier aussi, Anselme Mathieu. Ainsi tout semblait, à cette date où l’on parlait partout de poésie populaire, encourager les desseins de Roumanille. Deux ans plus tard, excité par ces jeunes amitiés, ayant quitté l'institution Dupuy pour l'imprimerie Seguin, où il remplissait les fonctions de correcteur, il publiait son premier recueil de vers, Li Margarideto. Arrêtons-nous un moment devant ces humbles fleurs des jardins de Saint-Remy. Ce sont les premiers modèles de la poésie proprement félibréenne.
C'est un petit recueil d’une centaine de pages, divisé en quatre parties, dont les titres correspondent aux quatre saisons « Quand lis agrenas flourissien », — « Quand li blad s’amaduravon », — « Quand li fueio toumbavon », — « Au cantoun dou fd%. »
Il y a dans cette simple distribution, comme dans la place donnée à chaque morceau, un certain souci de la bonne division, de la distribution simple et claire des matières, de l’ordre enfin, qui sera l’une des dominantes de l'esprit de Rouma-.
mille,
Des stances élégiaques, des sonnets, des contes, quelques
fables, un petit poème dialogué, tel est le bilan de ce recueil, à le parcourir des yeux, le tout offert aux lecteurs, sans traduc-
tion. À cette époque, et plus tard aussi, Roumanille a des ambitions limitées, il écrit des vers pour les siens, parents, amis, com-
patriotes, tous ceux qui peuvent comprendre le provençal,
jamais il ne mettra en regard de son texte une traduction fran-
çaise.