Ibid., pp. 73 et
manque pas une procession, un pèlerinage, un roumavägi, de ce peuple, qui même en 1848, s'il devient républicain parfois, ue cesse pas d’être catholique et mêle l'Evangile à la Déclaration des droits. Ce n’est aucunement la populace marseillaise, qui clame son désespoir et ses appétits dans les strophes farouches de Vietor-Gelu.
Dans ces premiers vers de Roumanille on retrouve tous les sentiments de ce peuple honnête et religieux; un désir constant de justice et de pitié, uni au sentiment du surnaturel, qui fait intervenir à chaque coin de strophes les Anges et la Vierge, le culte de la Vierge tout spécialement attendri%, le sens du travail accepté, du devoir accompli humblement, avec l'espoir final d’une récompense, le rêve biblique de la charité parmi les durs travaux de la terre, quand Roumanille répète les paxgies même de Booz aux Moissonneurs : ;
Meissounié, vesès? Madaleno Afeciounado, vai, vèn, glèno, ‘+. D Rodo à l’entour di garbeiroun. l
. Laissas d’espigo à sa garbeto, . Quauqui gran à la fournigueto; Diéu benesira la meissoun®7.
C’est aussi le sentiment évangélique du pardon accordé à la pécheresse, à la fille perdue, autrefois douce et pieuse, qui peut -se relever, non par l'amour, comme Marion Delorme, — ce qui serait le rachat par la passion, conception romantique et non chrétienne, — mais par le repentir, comme Madeleine; c’est ‘le sentiment de la charité chrétienne, de la pitié envers le pauvre, qu'il faut secourir, non pas seulement parce qu’il souffre, mais parce qu'il est Dieu lui-même caché sous des pauvres vête-
HN Rp 00.
57. P. 21. « Moïissonneurs, voyez Madeleine — Avec ardeur, va, vient, glane — Rôde à l’entour des gerbes — Laissez des épis à sa petite gerbe — Quelques grains à la petite fourmi — Dieu bénira la moisson ».
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ments®; enfin c’est l’attendrissement devant les jeunes filles qui entrent au couvent, parce qu’elles trouvent la vie amère, qu'elles cherchent un abri, qu'elles se sentent trop douces et trop frêles pour les luttes de la terre®.
Tous ces sentiments sont ceux-là même du publie- auquel :E
s'adresse; on s'explique le succès de tous ces petits poèmes; ils étaient l’exacté expression de l'idéal populaire à cette époque, comme les contes et les fables répondaient très bien à l'esprit malicieux du même public. |
Ce petit poème alexandrin et catholique, Roumanille a senti que, bien mieux que l’élégie, c'était en somme son véritable genre, quand il compose en 1852, Li Sounjarello et l’année suivante La Part de Diéu.
Li Sounjarelloft, « Les Rêveuses », ce sont deux jeunes filles, sur le point de se marier, dont l’une, toute riante, attend son fiancé, qui doit revenir, matelot, d’une navigation lointaine, tandis que l’autre se désole, parce que son fiancé, un maçon du pays, est à l’agonie. Or il se trouve que le maçon guérit et que le matelot est-mort sur son navire; celle qui pleurait est heureuse, celle qui riait meurt de chagrin. On voit la philosophie mélancolique de ce petit conte, elle est grecque et chrétienne à -la fois; on y surpreud le sentiment du Destin, qui frompe toutes les prévisions, la leçon de la tragédie athénienne d’après laquelle il ne faut proclamer heureux nul homme avant sa . mort, sentiment qui devient chrétien, quand il prend la forme d'uné soumission à la Providence, distribuant à son gré le bonheur et le malheur.
Quant à la forme, c’est un récit mêlé de dialogue, ce qui semble devenir de plus en plus la forme préférée de Roumanille: il y reproduit avec une sûre verve les façons populaires de sen- tir et de s'exprimer; la joie et la douleur .y trouvent une expression également juste. Le vers libre, que Roumanille adopte dès ses débuts pour ses contes et ses dialogues, le vers libre de La
P#5% . V. Lis Oubreto, éd. 1860, p. 143.
Fontaine et de la plupart des conteurs ou fabulistes de Provence, se plie très bien aux sentiments divers qui animent ce petit drame à deux personnages, au double visage de joie et de tristesse.
Mais l’art de Roumanille s'affirme dans la Part de Diéu®. I] se trouve là mieux encore dans son élément, car à la tendresse vient s'ajouter une forme comique, qui donne en ce petit n morceau la vision totale de son genre à cette époque.
L'histoire est amusante, instructive tout ensemble, et c’est là justement le dessein du poète. Elle fut écrite d’après ce que nous dit Roumanille lui-même, pour une société ouvrière fondée à Avignon par l'abbé Terris, et récitée dans la séance du 19 juin 1853, avec le plus grand succès. Ce n’est pas sans raison que nous ayons noté l'influence des sociétés littéraires d'ou-
vriers, telles que l’Athénée-ouvrier de Marseille, sur e développement de la littérature félibréenne. En voilà, après tant d’autres, un exemple assez significatif.
C'est un ménage d'honnêtes travailleurs; le mari fait des journées aux champs, la femme élève les trois enfants, l'un qui marche, l’autre au berceau, le troisième au sein. On ne s’amuse pas à la maison; on est levé dès le petit jour et l’on travaille ferme, mais on arrive encore à faire quelques économies, et l’on est gai. |
Pourtant l'ambition éntre au cœur de Tounin, — c'est le mari, — il souhaite la fortune et se plaint de son misérable sort. Comme si ce souhait eût été entendu, un jour Tounin,
travaillant aux champs, trouve au pied d’un müûrier un trésor
enfoui au temps de la Révolution. Joie folle de l'homme: il court à la maison, montre son or, sa femme l’embrasse: ils se félicitent, se jettent à genoux pour remercier la Providence... Cependant que va-t-on faire de l'argent? La femme prudente dit : Travaillons toujours. J’en ai assez, dit le mari vaniteux. Nous allons maintenant vivre comme des bourgeois, et le voilà,
62. Ce petit poème est publié d’abord sous le titre « La part dau bon Diéu
‘précédée d'une dissertation sur l'orthographe provençale ». Avignon, Seguin,
1853. . SE 63. V. notes dis Oubre!{o. Er à
qui se met à boire, à manger, court à la ville, fait des achats pour toute la famille, revient, à moitié gris, chargé de cadeaux. Mais, pendant son absence, sa femme a compté le trésor à nouveau; alors que son mari n'a trouvé que neuf mille francs, elle en a compté seize mille. Aussitôt, sans rien dire, elle en met
- de côté sept mille.
Les langues vont leur train dans le village; on commente
méchamment la fortune du ménage; le ménage d’ailleurs va mal; la richesse a corrompu Tounin, il boit, s’irrite, devient méfiant, ne travaille plus... Peu à peu son trésor s’épuise. Il est obligé de revendre les bijoux achetés et le voilà réduit à se remettre au travail.
Alors il comprend la leçon de la Providence; il reçoit, repentant, les remontrances de sa femme, et quand elle le voit soumis et décidé à se remettre au travail, seul trésor en ce monde, elle lui montre l'or qu'elle a sauvé de sa prodigalité. I a fait la part du diable, voici la part de Dieu. On gardera cet argent pour établir les enfants, l’un d’eux sera prêtre et priera pour celui qui enterra le trésor au pied du mürier...
Tel est en son raccourci le conte moral de Roumanille. Il a pour lui tout d’abord d’être bien adapté au public qu'il va rencontrer; c’est un petit drame populaire, dont toutes les phases sont accessibles à des intelligences d'ouvriers; quant à la langue, elle est leur langue de tous les jours; le récit est vif, le vers libre court allègrement, le dialogue est adéquat aux personnages. Il y a de jolis tableaux : celui du travail dans la gaîté, avant la découverte du trésor, le lever à l'aube, l’homme aux champs, la femme aux travaux du ménage, la maison nette, le travail de la garance ou des vers à soie, le détail de cette humble richesse : neuf poules, cinq canards, des lapins, du bois de
chêne, du pain dans la panière et du vin dans la barrique, et deux cents francs d'épargne...
Oh! ià rèn au travai, ’Mé l’ajudo de Diéu, pès leva de dessouto6i.
64. « Oh! il n’y a rien comme le travail — avec l’aide de Dieu, pour-lever
de dessous ».
Autre tableau : la découverte du trésor, les cris de joie du pauvre paysan devant tant d’or éparpillé :
Tounin crèi que pantaio; Se chaspo e dis : — Pamen, siéu iéul Mai acds’ miéu? — Acd’s bèn miéuP Gramàci, gramäci, santo Maire de Diéu!.….
Quan Goutoun saupra!’iço, que vai estre candido! Que la clusso que t'a couva, :
O bèu nis, siegue benesidol!
Trenco, cissado, bechas, adessias pèr la coua! Aro tirarai plu lou diable pèr la coual ” Et pdu n’en veni de marmoio!
Oh! ï’a bonur que pèr canaio!65 :
Son retour au foyer n’est pas moins vif; la femme ne sait que croire, elle prend peur, croit que son mari est un voleur, il la rassure, ils s'embrassent, ils disent en remerciements un Rater et un Ave.
Il y a aussi un accent vigoureux dans la description de paysan parvenu, qui s'étale dans la richesse; il veut être vêtu à la mode, porter du drap et du beau, des bottes, des chemises repassées, bien manger, apprendre le goût des cailles et des bécasses, il achète une montre, trois bagues, un collier de perles, un sifflet d'argent, trois cravates de soie et six de mousseline, pour son petit un chapeau de paille d'Italie, pour sa petite une chaînette à cinq tours, pour lui une canne à pommeau, des gants de peau, un couteau à six lames, une épingle de cravate, une pipe à long tuyau, une ombrelle pour sa femme... Bref il satisfait tous les désirs d’un paysan, qui a longtemps pâti devant les étalages des forains sans pouvoir rien acheter. Il y a là des détails pittoresqués, d’un ton tout à fait heureux.
65. « Tonin croit qu'il rêve; il se tâte el dit : « Pourtant, c'est moil — Mais cela est mien? — C'est bien mien? — Merci, merci, Sainte Mère de Dieu! — Quand Gothon le saura, comme elle va être ébahie! — Que la poule qui t’a couvée, — O beau nid, sois bénie! — Tranchet, louchet, bêche, ‘adieu pour la vie! — Maintenant je ne tirerai plus le diable par la queuel — Et il peut en venir de la marmaille! — Il n’y a de bonheur que pour les canailles! ».
La plus heureuse verve anime aussi les propos des gens du village commentant la subite richesse du ménage. L'un suppose un héritage, un autre un billet de loterie, d’autres insinuent un vol, on critique la fierté nouvelle de l'enrichi, les chapeaux et les robes de la femme, le mobilier neuf, on se réjouit de voir la fin sans doute prochaine du rouleau. Enfin il y a de l’émotion dans la dernière scène, la réconciliation des époux, la proclamation de la noblesse, de la sainteté du travail.
Qualités d'observation, vivacité du récit, tour exact et naturel du dialogue, verve populaire, gravité morale, inspiration religieuse, allure souple du vers libre, le meilleur Roumanille est là tout entier. Il se pourrait que cette « Part de Dieu » fut le petit chef-d'œuvre .qui résumât le mieux son tempérament.
Toutes ces qualités nous les retrouvons au reste dans les Noëls, dont je parlerai tout à l’heure, et dans Li Flour de Sauvi, qui ne furent publiées qu’en 1859, mais dont la plus grande partie fut composée entre 1850 el 1856.
C'est d'abord le même souci de moraliser$, d’instruire le peuple : au seuil de son nouveau recueil, il déclare qu'il veut « réveiller la vertu dans le cœur de ses frères ». Et de fait il y a plusieurs contes moraux en ce livre : d’abord une imitation de La Fontaine, le Meunier, son Fils et l'AneS. Et surtout des compositions plus originales, telles que le Partage, où l’on voit un père à son lit de mort, qui après avoir partagé son bien, donne une croix de diamants à celui qui peut déclarer avoir fait la meilleure action : l’un a rendu à son propriétaire un portefeuille trouvé sur la route, le second a sauvé une vieille femme d’une maison en feu, mais le troisième a retiré de la Durance son emnemi mortel; c'est à lui que le père adjuge le joyau, car le plus beau « c’est de faire du bien, même à ses ennemis ».
66. En 1857, Roumanille écrivait à V. Duret : « La Muse provençale, pareille à une femme saoule, à trop longtemps amusé les badauds comme les pierrots de la foire. J'avais à cœur de montrer qu’elle n’était pas ce qu'un vain peuple pense; franchement les amis de toute saine littérature furent heureux d’entendre si douces et si plaisantes chansons, si honnêles surlout... », cité par Jourdane, p. 52.