Cité par Cornut : Les Maîtres du Félibrige, p
Rouges, ce ne sera jamais la haine au cœur, sa polémique se terminera toujours par un appel à la concorde.
Ce fut en 1849, après les journées de Juin, qu'il se jeta dans la mêlée. Le parti socialiste avait montré son impuissance, il s’agitait, furieux et sanglant, cherchant une revanche, mais désemparé par l'échec des émeutes parisiennes; il s'agissait d'achever sa défaite. Roumanille à cette date vient de laisser l’enseignement pour entrer comme correcteur à l’imprinrerie Seguin. Seguin éditait alors des ouvrages importants en latin, tels’que la Calena aurea de saint Thomas d'Aquin, dix volumes in-8°, le Terlullianus prœdicans, six volumes in-4°, etc.; il avait besoin d'un correcteur lettré capable d'assurer l'édition d’un texte correct en latin; il s'adressa à Roumanille, qui, pour «es nouvelles fonctions, laissa le pensionnat Dupuy. Cette occasion devait l'orienter vers le travail de l'imprimerie et de la librairie et ser-vir par là la cause félibréenne à laquelle ne manquera pas d’être utile au point de vue pratique l’activité de libraire que déploiera Roumanille. Pour ses débuts en dehors de l'enseignement, voici qu'il publie dans La Commune, journal fondé en Avignon à l'occasion de la Révolution, une série de dialogues populaires, dont le-premier est intitulé Li Clube, « Les Clubs ».
Ce sont les Clubs socialistes, où se prêche l'avènement de la vraie République, de la République du peuple, où l’on attend avec une sorte d'ivresse mystique, la venue de la Sainte. Les énergumènes de Gelu nous ont donné quelque idée de cet état d’esprit. C'est contre ces Clubs que Roumanille part en guerre, avee pour arme l'ironie.
C'est un dialogue populaire à plusieurs personnages, qui tous s'expriment en provençal, sauf le solennel gendarme qui vient arrêter le clubiste trop zélé. Le procédé est assez facile, et repris, pour le début, des Patricoularello, c'est-à-dire des Syracunaises . de Théocrite. Ce. sont d’abord deux femmes qui gémissent sur leurs maris; ces maris modèles d'autrefois, qui sont devenus enragés, depuis qu'ils se mêlent de politique, mangeant, buvant, -Criant, battant leurs femmes, ne travaillant plus, donc ne gagnant plus un sou, portant des cravates rouges et se laissant pousser la barbe. ;
Mais Miano, — c’est le nom d’une des commères, — s'en va
laissant la place au mari de Beloun, — c’est le nom de l’autre, — qui survient grondant et criant... C'est tout un débordement d’injures savoureuses... Cependant cet Andreloun semble quelque peu égratigné; c’est que, dit-il, il vient dé se battre avec un de ses anciens amis, Jejé de la Poulido, un aristocrate fieffé. Un aristocrate, dit Beloun. Comment? « Un aristocrate qui porte, comme toi, les culottes trouées au cul, qui va en journée, qui bêche depuis l’aube jusqu’au soleil couché... est-ce que vous n'êtes pas deux paysans? Est-ce que son père n'était pas un paysan comme ton père et le mien? »
Cependant, continue la prudente ménagère, la ruine est à la maison, il n'y a plus de pain dans la panière, plus de vin dans la tonne, plus d'huile dans la jarre, plus de bois sous l'escalier, plus de poules, plus de vers à soie. Et tout cela c'est la faute de ces Ciubs, que l’on ferait bien de fermer, comme on en parle, où tous les hommes vont perdre leur temps à pérorer.. Andreloun pourtant s’obstine dans sa rude confiance... « Ne pleure plus, dit-il, bientôt nous y sommes et nous les ferons danser!... Ils ne la veulent pas, pourtant ils l’avaleront. » Ils l'avaleront, ils l’avalcront, répète-t-il, buté dans son rêve de revanche. «11 y en a de beaux qui seront pâles comme des langes et qui feront dans leurs culottes. Rien que d'y penser, je frémis, et l'eau me vient à la bouche. Ça va tourner de notre côté, ce ne sera pas trop tôtl... C'est alors, Beloun, que nous allons la couler doucel.….. Ah! quelle bonne vie! Chacun son tour! Est-ce que nous voulons nous, nous autres, une République café au lait? C'est une République, cela? Vienne la nôtre. Ahl brigand de sort, quel tintamarre! » |
Pour couper court à cet enthousiasme, arrive l'ami François, le mari de Miano. Sa barbe est rasée, il a baissé le ton, il vient d'apprendre l'échec des socialistes à Paris et à Lyon. « Je dis que le fusil a fait encore cra, que nous avons fait un pétard dans la boue, je dis que ceux qui mènent la barque nous ont vendus comme cochons en foire. Je dis que nous sommes dupés, Andreloun! « Et les soldats ont tiré sur le peuple, et « les fameux de Paris » se sont tous défilés. « Ah! quand il faut se battre avec la langue, ces Messieurs sont des lions: ils font peur. Mais quand il faut se cogner pour de bon, ce sont des levrauts. Oh! comme
Le
ils courent! Ils sont hors de France. Ils sont gras et riches; ils ont de l'or dans leurs poches; ils ont leurs ventres enflés de bons morceaux; ils sont heureux comme des porcs à l’engrais; ils disent : « Regardez comme nous sommes à plaindre! On nous a exilés! » « Ah! troupe d’arracheurs de dents, de flibustiers, de ruines-pauvres! » Andreloun n’en peut croire ses oreilles : « Ils se sont esbignés? » répète-t-il stupide, « Nous sommes donc les dindons? Ils la payeront... [ls la Sont »
Sur ces entrefaites un gendarme vient l'arrêter, Au sortir de la prison, il a réfléchi, il se convertit, retourne au travail, la paix et l'abondance rentrent avec lui dans la maison.
Tel est le procédé, la marche du dialogue; mais ce dont on ne peut rendre compte, même par des extraits, c’est, de sa vivacité, de son tour léger et brutal à la fois, de sa valeur populaire. Ge sont des gens du peuple et qui parlent leur langue de tous les jours. Il n’y a pas dans ce dialogue ce tour forcé, faussement naïf où vulgaire, des écrivains français qui ont tenté de mettre sur la scène ou dans le roman des personnage populaires. Le provençal ici sert à merveille le dessein de l’at teur. De pareils dialogues écrits en français n’eussent été qu ‘une œuvre assez plate de polémique politique.
Dès cette époque, Armand de Pontmartin l'avait bien vu, quand il écrivait dans la Préface des Oubreto en Proso : « Les plus récalcitrants furent forcés dé reconnaître à quoi pouvait servir cette régénération de la poésie et de la littérature provençales dont ils avaient souri comme d’un archaïsme inutile, d'une fantaisie rétrospective, d’une lettre-morte qu'on essaierait vainement de ranimer. Si Roumanille n'avait pas été à priori un poète provençal et populaire, si l’on avait vu en lui un monsieur composant de la prose et de la versification françaises, il aurait pu être ingénieux, correct, élégant, éloquent; il aurait prêché dans le désert, ln y aurait pas eu entre sa clientèle et lui, cette communauté de sentiments et de langage, ces familiarités qui rendent la leçon plus nette, et plus péremptoire, ces attractions magnétiques qui sont un commencement de persuasion. Et puis, de combien de ressources il se serait privé! Ces détails si piquants et si vrais, ces traits de mœurs pris sur le fait, ces jolis empâtements de couleur locale, toute cette vie méridionale traduite en
récits, en dialogues, en anecdotes, en personnages, comme tout cela, en français, eût été gauche, empesé, haut en cravate, réduit à se contenter d’équivalents et d'à peu près! On eût dit une traduction de Théocrite par Delille, ou d’Aristophane par Baour- Lormian. Grâce au provençal manié par un jeune maître on ne perdait pas une nuance, une intention, pas un effet, pas un grain de sel. »
Retenons les deux noms que jette ici, Armand de Pontmartin au milieu de sa prose abondante : Théocrite, Aristophane, j'y ajouterais volontiers celui de Lucien. En tout cas ce sont Les Grecs qui paraissent ici les vrais modèles de Roumanille, soit qu’il ait eu en effet conscience de cette imitation, soit que des méridionaux bavards et pittoresques aient naturellement un tour hekénique dans leurs façons de parler que Roumanille reproduit en observateur fidèle.
Observateur, telle est encore ici sa grande qualité : les expressions sont exactes, Le décor est authentique, les personnages sont dessinés d’un trait sûr; d'abord les deux commères gémissant, bonnes femmes pratiques qui voient l'intérêt du ménage avant tout et croient peu aux grandes idées, puis les deux hommes, l'un sincère, violent, brutal, idéaliste à sa façon, qui se laisse traîner en prison, l’autre craintif, qui se replie à temps devant l’insuccès et se rallie à la cause du vainqueur.
Mais voici d'autres personnages; le paysan crédule, qui s'imagine que les riches sèment le choléra, pour se débarrasser du pauvre monde. Cela pourrait sembler une charge. Il n'en est rien : pour ma part je me rappelle ce trait dans les récits de grands-parents; ils pouvaient citer des paysans qui étaient persuadés qu’on semait le choléra ou qu’on empoisonnait les eaux exprès. On conçoit combien de telles idées peuvent provoquer d'horreurs en un temps. de Révolution; tout semblera légitime . à des esprits aussi bornés, s'ils ont libre carrière; c'est en de telles études que l’on surprendra le secret des massacres, des atrocités de guerres civiles. Roumanille s'attaque à cette idée absurde; il charge avec son vigoureux bon sens, il oppose à cette pauvre
brute un paysan intelligent, qui, par une méthode vraiment