V. Mistral : Mémoires, p
NRC
de vin, le fait parler. Tiens, Jeloun est égratigné... Qu'’a-t-il?.…. C'est ma femme, finit-il par avouer... — Vous vous êtes disputés. Pourquoi — Parce que, dit-il, elle a arrosé ma farigoule avec de l’eau bouillante. — Maïs pourquoi Jeloun tenait-il tant à cette farigoule? — Ici i} s'embrouille, n’ose pas avouer, quand survient sa femme, encore toute fumante de colère... Maître Blèsi l’apaise et commence son raisonnement - Pourquoi Jeloun n'est-il plus employé par M. Laval? L'homme balbutie, il finit par avouer! C'est que M. Laval est blanc et que je suis rouge. Et par M. Perrot? Et par M. Blanc? Et par M. de Vaulongue, et par tant d'autres? Toujours pour la même raison. Voilà ce que Jeloun a gagné à planter la farigoule. D'autre part, avant cette farigoule, son ménage était en paix, la joic était à la maison, et maintenant c’est le désordre, la ruine, la dispute... Voilà ce que rapporte la farigoule, sans compter la prison.
«© Tu vois qu’elle ne t'a pas mal rendu! Si des pommes de terre et des haricots que nous allons semer, il en sortait des récoltes de cette sorte, je te réponds que je ne les sèmerais pas. »
Et Jeloun se déclare converti, repentant et regagne son logis, réconcilié avec sa femme. On le voit c’est toujours le même raisonnement très simple, très pratique, peu idéaliste.… La Révolution que vous souhaitez est impossible, vous n'êtes pas les plus forts, donc soumettez-vous, ne vous mettez pas en mauvais termes avec les bourgeois qui vous emploient, et dont vous avez besoin, ne passez pas votre temps à discourir inutilement. travaillez, et vous aurez de quoi vivre honnêtement, sans envier le ‘bien du prochain... Morale un peu terre à terre, qui comporte l'acceptation de tous les gouvernements, morale de paysan qui voit son intérêt tout proche.
Mais c'est dans Li Capelan, en 185:, que Roumanille a donné son plus grand effort de polémiste populaire. Aussi bien le sujet lui tenait particulièrement à cœur. Li Capelan, ce sont les prêtres, et si Roumanille est royaliste fervent, s'il souhaite le retour du Boiteux (du goï comme disent les Blancs%), il est encore bien
plus profondément catholique.
94. Le comte de Chambord, partisan légitime pour les royalistes intransigeants, dits « légitimistes ».
C'est un dialogue qui comporte cent trente pages, et qui se divise en cinq parties... C’est donc une œuvre d'importance, le chef-d'œuvre du Veuillot Avignonnais. Aussi reçut-elle les encouragements de l’Archevêque d'Avignon, M£#r Debelay, et quatre ans plus tard, les félicitations de Pie IX. Bien que l’œuvre ait paru en feuilleton dans la Commune, il y en eut deux éditions: la seconde était précédée d’une préface de Léopold de Gaillard. : L'auteur y notait le loyalisme de Roumanille envers le comte de Chambord... Il racontait que de prince s'était intéressé aux Margaridelo, ainsi qu'aux polémiques de Roumanille, et qu'il lui avait adressé, à la grande émotion du poète, des félicitations solennelles.
L'édition contient au début du dialogue l'indication d’un décor, que je regrette dans l'édition des Oubreto, d’où elle a été effacée. « Gela dure, disait Roumanille, cinq dimanches de suite, pendant l'été, et cela se passe chaque dimanche, après vêpres, à deux pas d'un petit village, aux champs, sous -un grand” platane. »
Ce platane était tout à fait platonicien, il faisait songer au début de Phèdre; il était d’ailleurs tout aussi provençal que grec:. L'indication de l'heure était exacte; deux des interlocuteurs au moins ont assisté aux vêpres, au sortir de l’église, ils font quelques pas, et comme il fait encore chaud, — on est en été, — ils recherchent l'ombrâge d’un platane... Rien de plus naturel, de plus gracieux en même temps.
Les personnages sont au nombre de trois : le vieux Maître Nourat, un Socrate populaire; Alessi (Alexis) l’ouvrier pieux, mais borné, Bastian, dit Bastian-le- Dur, l’anticlérical obstiné, lecteur de journaux démocratiques, dont la science est courte et l'esprit buté. Et de ce Bastian, maître Nourat va démolir un à un les arguments.
Le premicr argument est celui-ci : les prêtres sont des inutiles, qui ne gagnent par leur argent... « Les prêtres ne nous donnent pas de blé, pas de pain, pas de vin, pas d'huile, pas de viande, pas d'argent... Avons-nous besoin d’eux pour naître, pour nous marier, pour vivre, pour mourir? Nous exemptent-ils de la conscription, des impôts? Nous empêchent-îls de trembler quand il fait froid, de suer quand il fait chaud? Leur oremus conjurent-
ils tous les malheurs qui courent dans l'air? les grosses pluies qui rôtissent nos müûriers, les mauvais brouillards qui rouillent nos légumes? Les ouragans qui emportent tout? et les tempêtes et les grêles qui détruisent tout? et les coups de mistral qui arrachent tout? Conjurent-ils les maladies de toutes sortes qui dévorent nos pauvres corps, le corps de nos femmes et de nos enfants? Et puis, voyez quand nous sommes morts, nous sommes bien morts. L'eau bénite ne coûte guère et se vend bien... Les becsfins, les bécasses, les perdreaux, les lièvres, les bons morceaux de bœuf à l’étouffée, le vin du bon coin, les langues de chat... Ah! je l'ai dit, Dominus vobiscum n'a jamais pâti et voilà! »
On ne saurait accuser Roumanille de prêter aux personnages qui ne lui sont pas sympathiques un langage inférieur à celui de ses porte-paroles, Il dédaigne ce procédé trop facile. L’argument de Bastian est fortement et fermement exposé, avec une certaine éloquence, dans une langue pleine et riche. Maître Nourat répond par la méthode socratique : l’homme n'est pas un mulet; s’il a besoin de pain, il a besoin aussi du pain de l'âme, de foi, d'espoir, d'amour... Est-ce que Bastian ne croit pas à l'existence de l'âme? Certes, Bastian n'est pas un athée, il croit à l'existence de l'âme... Donc il faut que cette âme, quelqu'un en prenne soin... Qui lui a enseigné ses devoirs, le respect de ses parents, toutes les vertus qui font l’honnête homme? Qui? si ce n’est les prêtres. Donc ils ne sont pas inutiles... Première démonstration. On renvoie la suite au dimanche suivant. — É
Le dimanche suivant, Basfian objecte : sans doute les prêtres
ne sont pas absolument inutiles, mais ils se font payer à tout prôpos « Quand vous vous frottez aux prêtres, il faut toujours
avoir l'argent à la main ».
Bien, dit Maître Nourat. Tu as une femme, Bastian... Elle va chaque année au moins pour Pâques « à la cabane de bois », c'est-à-dire au confessionnal... Que paye-t-elle pour cela? — Rien, répond l’anticlérical. — Tu as une fille, elle a fait sa première communion, elle va au catéchisme, à la congrégation. Que lui fait-on payer pour cela? — Rien, répond encore Bastian.
Le prêtre parle en chaire. Va l'écouter qui veut. Que lui fait-on payer pour cela? Rien encore, tout au plus un sou, si l’on veut
s'asseoir, Le Curé va voir les malades, les consoler, les assister, parfois leur apporter des secours. Que demande-t-il pour cela? Rien encore... Le Curé remet parfois la paix dans le ménage, l'ordre dans la famille... Après cela envoie-t-il sa note, comme le médecin et le notaire?
Voici maintenant l'argument ad hominem : Quand ton père est mort, Bastian, le saint homme, et qu'il a reçu l’extrême-oncion, combien cela vous a-t-il coûté? — Rien, dit Bastian, tout pleurant au souvenir de cette mort, et le second dimanche se termine là... On voit la force du raisonnement, sa marche logique, jusqu’à l'émotion finale, où le ton s'élève singulièrement :
« J’ai connu ton père, une bonne pâte d'homme, qu'il soit avec Dieu, dans le Saint Paradis! Il mourut, le pauvre Jacques, comme un bon chrétien, comme tu ne mourras pas, Bastian, si tu ne prends pas un peu de raison, si tu ne laisses pas les. mauvaises compagnies, niais, qui t'ont fait croire que les pigeons têtent, si tu ne déchires pas tous les livres de ma Grangla-Borgne que tu lis. Il mourut avec ses sacrements. Tu t'en souviens? »
« Si je m'en souviens! Ah! mon pauvre vieux père qui m'aimait tant. » — « Un prêtre le confessa, lui apporta le bon Dieu, lui donna l’extrêmé-onction, lui vint dire de ces paroles qui rendent la mort si belle, si souriante et si bonne que c’est un bonheur de mourir quand vous les avez entendues. Tu t'en souviens? Il vint lui mettre entre les mains le crucifix, le divin Patient cloué et mort pour nous, il mit devant ses yeux embrumés cette couronne d’épines, ce cœur béant d’où coula tant de sang et d'amour, le Dieu, entends-tu? le Dieu qui donne tant de force et de courage, tant de résignation et tant d'aide à ces chrétiens qui sont dans les douleurs et les transes de l’agonie, il le lui mit sur les lèvres, il lui fit baiser Jésus, qui à tant souffert, qui est mort, lui aussi, et mort pour rendre la vie aux pécheurs. Jésus-Dieu qui nous aime, nous pardonne et nous sauve. Il lui essuya ses dernières larmes, il l’endormit dans le Seigneur et lui ferma les yeux... Tu t'en souviens, mon enfant Eh! bien combien çà vous a-t-il coûté, tout cela? »
Le troisième dimanche, Bastian pose cette nouvelle objection les prêtres ont un métier d'or. S'ils ne se font pas toujours
el
payer, du moins le gouvernement les paye toujours, et ils n’y
perdent certes pas.
Maître Nourat répond : il est possible qu'il y ait quelques mauvais prêtres qui considèrent leur mission comme un métier, il y a bien eu un Judas parmi les apôtres. Malheur à eux! Mais pour presque tous il n’en est pas ainsi. S'ils considéraient leur ministère comme un métier, est-ce qu'ils se donneraient tant de mal? Est-ce qu'ils ne raccourciraient pas le catéchisme, au lieu de l’allonger? Est-ce qu'ils ne laisseraient pas pleurer les HE Est-ce qu'ils soulageraient les pauvres? Est-ce‘qu'ils s’occuperaient de mettre la paix dans les familles? Est-ce qu'ils prendraient tant de peine pour confesser? Est-ce qu'ils brayeraient le choléra? Est-ce qu'ils iraient se jeter entre les combattants, comme l'archevêque de Paris? Et pourtant ils n’en seraient pas moins payés, on enterrerait tout de même les morts, on se marierait, on ferait baptiser les enfants. Les prêtres n’y perdraient rien. Et Maître Nourat élevant encore le ton, termine :
-« Ne dis plus, mon ami, que les prêtres font leur métier. Ce mot devrait-il venir sur les lèvres d’un homme raisonnable, quand il parle des ministres de Dieu? Dis que Dieu les a appelés et qu'ils sont venus, qu'ils ont dit adieu à toutes les joies et les vanités de ce monde, pour suivre Jésus, porter sa croix avec lui et se présenter devant lui, un jour, les mains pleines de’ bonnes œuvres, et suivis des bénédictions de toutes les âmes qu’ils auront sauvées. Dis-lui, que tout ce qu’ils font de grand, ce n’est pas ce sentiment mesquin et bas, que l’on nomme l’intérêt qui le leur fait faire, que c’est la Foi, la Foi qui élève les montagnes, la foi, l'espérance et la charité. Dis que, quand ils se sentent abattus, — cela arrive, — ils trouvent, dans le Saint Tabernacle, le pain céleste, le pain angélique qui les rend forts. Dis que lorsqu'ils sont las, ils vont aux pieds de la Croix, et qu’un seul coup d’œil sur le Dieu qui y est attaché, les délasse et leur donne cette ardeur pour le bien, cet amour du devoir, cette divine soif du salut des âmes, cette sainte patience qu'il leur faut, quand, pour paiement de leur charité, de leurs sueurs, de
leurs sacrifices de tous les jours et de toutes les heures, on dit
que les prêtres font leur métier, que ce sont des mangeurs et des fainéants. »
Toro) LES ESSAIS D'ORGANISATION
Le quatrième dimanche, autre question : les prêtres, dit Bastian, ne s'en font pas moins payer enterrements, baptêmes, mariages.
Maître Nourat, avec sa patience socratique, reprend la question : les prêtres sont hommes, ils sont de chair et d'os, il faut qu'ils se nourrissent, qu'ils s’entretiennent, qu'ils paient une servante, qu'ils achètent quelques meubles, quelques ustensiles. Ah! quand l'Eglise avait ses biens, elle n’avait rien à demander à personne, elle donnait à tous, mais la Révolution l’a dépossédée. -
« .. L'orage vint, une horrible tempête, la désolation et l'épouvante!... J'ai vu cela, moi qui vous parle! Il y aura bientôt une soixantaine d’ans! Eh! bien, je m'en souviens, comme si c'était hier! Ah! mon Dieul que de crimes et de désastres! quelles abominations, quels pillages! quel tas de ruines et de cendres! Ah! mon Dieu que de larmes et de deuils! Quels ruisseaux de sang! Savez-vous ce que c'était cela mes enfants? La Terréür!… Ils mirent en prison ma pauvre mère, mon pauvre père fut suspect; ils le guillotinèrent... Oh! voyez, laissez-moi pleurer comme un enfant! laissez-moi me dégonfler!... Çà me fera du bien! Ils signèrent la mort de notre bon Roi et lui tranchèrent la tête! Ils jetèrent bas la Croix, tirèrent le Christ par les rues, volèrent aux églises les vases sacrés, les ornements d’or et d'argent, les cloches, tout... Ils brûlèrent les corps des saints sur la place publique, ils fermèrent les églises, ou bien ils en firent des clubs et des étables.. Ils portèrent en procession, comme une Sainte Vierge, une déesse de chair et d'os qu'ils appelaient la Raison, ignoble prostituée qui faisait tout voir, qui s’étalait et se gonflait sous un dais : je l'ai vue! Ils jugèrent les putains si utiles à la République, qu'ils proposèrent de faire aux filles-mères, comme ils disaient une pension aux frais de la France... Ils tannèrent des peaux de guillotinés, ils en firent des bottes et des culottes, ils en relièrent leur Constitution, ils guillotinèrent des cadavres... Je n’ose pas vous dire mes enfants, comme un nommé Carrier, à Nantes, un nommé Joseph Le Bon; à Arras, un Fouquet, un Robin, un Lamberty, traitèrent les mères et les filles. . Pour se distraire Turreau, Cordelier, Grignon, Amey coupèrent en deux les enfants à la mamelle pour faire cuire, comme ils
DEUX INITIATEURS : CROUSILLAT. — ROUMANILLE hot
disaient, le pain de la République. Coupons court! Ils dévalisèrent les couvents, violèrent les religieuses, les massacrèrent, poursuivirent les prêtres, les guillotinèrent!.… Ils nommèrent cela la Liberté, l'Egalité, la Fraternité! Oh! laissez-moi pleurer, mes enfants!... Cela me fait du bien! »
I y a là sans doute quelques détails trop « historiques », Mais beaucoup de traits sont « peuple » et donnent bien Re de ce que peut être dans l'âme d’un vieil honnête homme d’Avignon le souvenir de la Terreur.
Mais le sentiment fait place au raisonnement : après ce tableau, ce sont quelques notions, sommaires sur ce que fut le Concordat, l'histoire mise à la portée des esprits simples. Le gouvernement doit payer le clergé, parce qu'il a pris les biens de l'Eglise, et le fait est d’ailleurs qu'il le paye fort mal. Si l'on compte ce que coûte l’éducation d’un futur prêtre, son installation, les frais du culte, on voit que le traitement du clergé est bien peu de chose. Un rat-de-cave gagne davantage. Quant au casuel, à bien examiner, ce n'est pas non plus une bien grosse somme. Chiffres à l’appui, Maître Nourat le prouve. Bref les prêtres sont loin de remuer les écus à la pelle, comme le disent leurs ennemis. C'est à peine.s’ils peuvent vivre. ;
C'est là le sujet du cinquième dialogue : on y évalue les dépenses d’un prêtre de campagne : 100 francs par an pour le loyer, 100 francs pour la servante, quarante sous par jour pour vivre, Ci : 730 fr. + 200 fr. = 930 francs. Pour l'habillement, soutane, chapeau, ceinture, rabats, surplis, etc. : 150 francs, ci : 1.080 francs. Or le dimanche précédent on a compté que ce prêtre de campagne pouvait toucher 1.130 francs. La différence est de 5o francs sur laquelle il faut s’éclairer, se chauffer, pourvoir aux aumônes, etc. D'ailleurs si dans une ville les profits sont un peu plus considérables, les dépenses le sont aussi. Tout compte fait, ce n’est pas là un riche métier. Un archevêque luimême est pauvre, car sa bourse doit être constamment ouverte aux mains tendues vers lui, œuvres de bienfaisance, de provi- dence, d'éducation, églises à réparer, à bâtir, prêtres à secourir. La plupart des évêques meurent pauvres ou endettés. C'est assez, Bastian se déclare convaincu, il entonne lui-même un chant de louanges en l’honneur du clergé, il se confessera, il communiera, il fera de son fils un prêtre.
Ao2 LES ESSAIS D'ORGANISATION
On voit le procédé de Roumanille, constant depuis le début de sa polémique, Résoudre une par une, sans se presser ni rien brouiller, chacune des objections de l'adversaire.
Allons doucement », répète sans cesse Maître Nourat. Bien poser la question, l’aborder de front, la résoudre. Comme Roumanille est très profondément convaincu de la vérité de sa cause, il ne cherche pas à ruser, à dissimuler la vérité, à donner de mauvais arguments... De même il n’affaiblit pas à l'excès les arguments de l'adversaire : évidemment comme tout polémiste, il les présente de telle façon que la réfutation en soit le plus aisée possible, mais non pas de façon basse ou ridicule. Ce Bastian est un brave homme, entêté, borné, mais de bonne foi, qui a lu à tort et à travers, sans trop comprendre ce qu'il lisait, s’imaginant que tout ce qui est imprimé est digne de foi; c’est un type de paysan très naturel. En face de lui Alexis, le blousard pieux, eût dit Huysmans, niais, avec des plaisanteries faciles, est certainement moins sympathique que lui au lectete et même à Roumanille... Quant à Meste Nourat, c’est un Nestor, un Socrate de village; son ton par moments est sans doute un peu littéraire, il y a là évidemment une légère part de convention, mais somme toute rien qui ne puisse être pensé par un vieil homme expérimenté et réfléchi. On peut dire que soit pour le raisonnement, soit pour le dialogue, vif, coloré, parfois éloquent, soit pour la façon dont les personnages sont posés, ces Capelan, sont, toute proportion gardée, à la littérature de Provence ce que sont les dialogues de Platon à la littérature grecque ou mieux encore, certains dialogues de Lucien. Si bien que nous retrouvons dans l’œuvre en prose de Roumanille les deux caractères principaux, que nous avions notés chez lui d’ après l'étude de son œuvre en vers : il est grec, il est catholique.
Ces mêmes qualités, il va les consacrer désormais à la renaissance de la poésie provençale. L'ordre une fois rétabli en France, le temps des luttes politiques est clos pour longtemps. Mais qui s'est mêlé de polémique ne peut se résigner aisément au calme. plaisir d'une étude solitaire. Voici que justement une belle bataille s'offre à l’ardent Roumanille: il $ ‘agit de mettre de l’ordre dans le chaos des productions provençales, il s’agit de combattre ceux qui veulent laisser la vieille langue vénérable au rang des patois
faits pour le rire grossier, il s’agit de grouper les forces utiles et de les diriger vers le plus noble but, il s’agit enfin de réaliser l'idée rêvée à Nyons, voilà quelques années, dans les discussions fécondes avec Camille Reybaud et Hyacinthe Dupuy.
Dès lors l’activité de Roumanille se confond avec l'éclat des manifestations dont nous allons parler; c’est lui qui a l’idée d’une publication collective, c'est lui qui organise les Congrès d'Arles et d'Aix, c'est lui qui donne une orthographe au provençal régénéré®, c'est lui qui plus tard dirigera, éditera, répandra l’Armana ainsi que la plupart des œuvres félibréennes, et devenu libraire en la rue Saint-Agricol, il éntendra battre en son humble boutique le cœur même du Félibrige®%.
95. V. la question de l'orthographe, traitée à propos de l'Armana. V° partie, ch.
96. Nous ne parlons ici ni de La Campano Mountado (Avignon, 187), poème héroï-comique, dont l’intérêt ne dépasse pas celui des Oubreto analysées plus haut, ni des contes délicieux, maïs tous postérieurs à la date de 1860. On y retrouve affinées avec plus d'éclat encore, les qualités de ses dialogues en prose,