CHAPITRE II
Les publications et les manifestations collectives.
A Marseille. — Les journaux.
Des tempéraments énergiques et souvent puissants, voilà donc ce qui ne manquait point à la littérature provençale. L'union faisait défaut; c’est là ce que tous sentaient, mais, avec l'indolencé et le particularisme qui caractérisent trop souvent la race provençale, chacun restait chez soi.
Il y avait bien eu à Marseille, sous la Restauration, une tentative de publication collective, mais « ce bouquet provençal » s'était bien vite fané; ces « troubadours ressuscités » n'étaient point sortis de leur tombe pour une longue carrière. Les éditeurs faisaient montre pourtant de belles ambitions. « Les Muses provençales longtemps assoupies, disaient-ils, semblent vouloir se réveiller. Le moment est donc arrivé de former un recueil où chaque poète, chaque troubadour nouveau puisse avoir sa place », et ils ajoutaient, en terminant : « Si notre travail agréait au public, si nous recevions une série de morceaux de poésie pro-
vençale dignes d’être imprimées, nous nous ferions un devoir d'en publier un second tome l’an prochain et successivement ‘d'année en année. » ;
1. « Lou Bouquet prouvençaou vo leis troubadours revioudas » (1823). Marseille; « Le Bouquet provençal ou les troubadours ressuscités ». Notons ce dernier terme, qui nous prouve une fois de plus l’influence des romanistes sur
la littérature populaire.
N’était-ce pas l’idée même des jeunes gens qui devaient, trente ans plus tard, fonder en Avignon l’Armana, devenu célèbre?
C'est avec le même à propos que les éditeurs parlaient de l’orthographe, déclarant qu’en l'absence de toute grammaire, ils avaient tâChé, autant que possible « d'écrire comme l’on parle », ce qui était en somme poser de façon très intelligente le principe de l'orthographe phonétique, repris depuis par les Félibres. Par malheur cette noble initiative n’aboutit qu'à la publication de deux volumes, contenant l’un une anthologie rétrospective des œuvres de Gros: de Coye, de Germain, de l’abbé Vigne, l'autre des œuvres contemporaines, du docteur d’Astros et de Diouloufet principalement.
Il faut attendre l’année 1841 pour trouver deux tentatives nouvelles de groupement, dont le succès fut d’ailleurs aussi restreint qu'éphémère; l’une est due à l’initiative de Bellot, l’autre à celle de Désanat. La première en date comme la plus intéressante est celle de Désanat. Mais je dois parler, pour mémoire, de cellè de Bellot. :
Elle se produit trois mois après celle de Désanat, et sans doute à son exemple. Elle nous apparaît (20 mars 1841) sous la forme d'un journal franco-provençal, hebdomadaire, intitulé « Lou Tambourinaïre et le Ménestrel », en sous-titre « Journal provençal et français de la Ville et Ans Bastides ». Pierre Bellot devait être le Tambourinaïre, Louis Méry — nous connaissons déjà ce délicat universitaire, le frère de Joseph, — devait être le Ménestrel.
À vrai dire ils sont si äbondants l’un et l’autre qu'à eux seuls, ou presque, ils remplissent cette courte feuille. Méry y déploie l'esprit de la famille, brillant et facile, Bellot y étale sa médiocrité ordinaire. Quelques collaborateurs seulement : Camille Reybaud, qui donne des vers français et provençaux, Ch. Hyacinthe Dupuy, le médecin Eusèbe Reymonenq, Roumanille, qui balbutie LE ses premiers vers.
Le journal n’eut pas d’ailleurs de longues destinées: le vingt novembre de la même année paraissait son dernier numéro. C'était l'entreprise de deux hommes plutôt qu’une feuille largement ouverte à tous les poètes provençaux du temps.
Joseph Désanat fut plus actif et plus hospitalier. Aussi son suc-
cès fut-il plus grand. Son journal « Lou Bouillabaisso » dura somme toute du 1° janvier 1841, jusqu’à la fin de 1846: il est vrai que ce fut avec une interruption de deux années, entre 1842 et 1844.
. C'est un journal hebdomadaire, paraissant le samedi, et tout entier rédigé en vers, et en vers provençaux. Désanat pour son compte y apporte la plus incroyable et la plus déplorable facilité à mettre en vers tous les événements du jour, et même tout ce que lon voudra, les avis aux lecteurs, le prix des abonnements, les réclames de publicité; il n'ya de prose en ce journal que l'adresse de l’imprimeur. Ainsi Désanat écrit une sorte de chronique rimée de Marseille, analogue à ce qu'est pour le dixseptième siècle français la Gazette de Robinet. Mais Robinet offre un certain intérêt parce que nous ne trouvons pas toujours ailleurs les renseignements qu’il nous donne; ce que nous raconte au contraire Désanat en mauvais vers, nous le pouvons lire en honnête prose dans la presse marseillaise de l’époque, que ce soient les premiers travaux du chemin de fer entre Marseille, Avignon ou Toulon, ceux du canal des Alpilles, le passage de Lamartine, de Berryer ou du duc de Montpensier.
Ge n’est donc point cela qui fait intéressante la publication de Désanat, mais c'est en somme qu'elle est un premier essai d’ « Armana », el même mieux un premier essai de journal hebdomadaire en provençal et de journal littéraire, — comme le seront plus tard l’Aïoli et Lou Gau — et c’est qu’elle groupe un instant les efforts dispersés de quelques poètes, qui travaillaient obscurément chacun de son côté. C’est ainsi que l’on y voit fraterniser les noms d’Aubanel de Nîmes, de Bellot, de Bourrelly, de Gastil-Blaze, de Crousillat, de Diouloufet,- d'Hyacinthe Dupuy, : d'Eugène Garcin, de J.-B. Gaut, de Jasmin, de H. Laidet, de Moquin-Tandon, d’Alphonse Maillet, de F. Peise?, de L. Pélabon, d'Alexandre Poncy, de Ricard-Bérard, de C. Reybaud, de Rou. manille, de Thouron et de Michel de Truchet, qui à des titres divers et avec des talents très inégaux ont tous pourtant joué leur petit rôle dans le renouveau de la poésie provençale. Si les
da Originaire de Draguignan, auteur de Leis Talounados de Barjomau; Marseille, Féraud, 1863; contes truculents et grossiers.
4o8 LES ESSAIS D'ORGANISATION /
Provençaux sont d’ailleurs en majorité, ils ne sont point les seuls. Désanat fait appel à tous les dialectes méridionaux et l’on voit apparaître dans son journal le vif sentiment de l’unité de la langue d’oc. Ce sentiment est traduit aussi dans la Préface qu'a écrite Augustin Fabre pour le recueil des deux années 1846 à 1848, où il proteste contre l’injuste discrédit qui s'attache à la langue provençale, rappelle son glorieux passé, lui souhaite un avenir meilleur. Il est traduit également dans les lettres qu’écrivent à Désanat, pour l’encourager, son compatriote Barthélemy, le poète de la Némésis, ou l’érudit Moquin-Tandon, dans mille épîtres que le journal publie et au ton desquelles, tout médiocre, tout vulgaire qu'il soit, on sent pourtant que peu à peu se consditue une conscience méridionale. ;
Au reste le recueil justifie bien son titre. Vraie bouillabaisse, si l’on peut ainsi parler, vrai pêle-mêle des talents les plus divers, sans lien, sans unité. Désanat est accueillant; il ne l’est que trop, il n'a souci que d’unir et de grouper toutes les forces, *quelles qu’elles soient; il ne se préoccupe point de sélectionner. À vrai dire il n’en éprouve pas le besoin; s’il écartait quelqu'un, il conviendrait qu’il s'écartât d’abord lui-même; s’il accepte ses produetions, comment pourrait-il refuser les autres rimailleries ? Quant à lui son inlassable médiocrité ne connaît ni le travail ni l'obstacle; il ne se contente point de la Gazette rimée dont je parlais, il entasse les épîtres sur les satires, les odes sur les chansons, les compte rendus dramatiques sur les avis aux lecteurs. C'est un prodigieux bavard en vers.
Il est en même temps libéral et patriote, il poursuit de ses traits les « carlins », comme il dit, et les Jésuites. C’est une attitude qui lui fait perdre cinquante abonnés, mais cela me le dégoûte point des sentiments libéraux; libéral, il l’est d’ailleurs pleinement, puisqu'il accueille les collaborateurs les plus divers, un Roumanille par exemple légitimiste et catholique. Mais son attitude politique le différencie nettement des Félibres avignon: nais, qui puiseront dans leur inspiration religieuse et presque mystique une grande partie de leur valeur.
Au fait il est si bavard qu'il laisse peu de place à ses collaborateurs; j'ai pu en citer un grand nombre, mais chacun d’eux n'est représenté que par quelques rares envois, les plus assidus
= si
sont avec Désanat, Roumanille, Crousillat, et Louis Pélabon de Toulon. Aucun d'eux à cette époque, pas même Roumanille, ne semble être préoccupé d'épuration linguistique, aucun d'eux n’a de principe orthographique. Tout au plus on peut remarquer que l'orthographe de Roumanille est un peu plus simple, mais il y a encore daïñs ses envois bien des lettres inutiles, aucun système bien défini.
L'impression finale est celle d’une énorme confusion: de ces quatre-vingt-neuf numéros il est impossible d'emporter une idée précise, à plus forte raison de faire quelques citations. Tout au plus pourrait-on y recueillir quelques sonnets de Crousillat, quelques élégies de Roumanille, corrigés plus tard ét publiés dans leurs œuvres. Mais le grand flot tiède de Désanat s’en va noyant ct traînant tout cela, décolorant tout ce qu'il baigne. Ce qu'il a seulement de remarquable, c’est son entregent, son activité, sa sociabilité qui lui permet d’entretenir avec tous ses confrères de bonnes relations et de créer cette feuille de propagande provençale. Ghaque semaine, grâce à lui, des gens comme Roumanille ou Crousillat peuvent se dire”: « Nous ne sommes pas les seuls à chanter en provençal. Ayons courage. Voici des secours. qui nous arrivent », et quand on songe que Roumanille sera le maître de Mistral, c'est tout de même un honneur pour Désanat que sa feuille ait joué pendant quatre ans ce rôle de clairon, vulgaire, mais qui rallie. pes
Ce désir, si naturel, de réunir en une publication collective
l'effort des poètes épars, ce n’est pas à Marseille qu'il devait trou-
ver son expression féconde et définitive; ce fut l’Armana des sept de Font-Ségugne, l’Armana d'Avignon, qui réalisa le désir de Bellot et de Désanat, mais les Marseillais ne voulurent pas sans lutter, se laisser dépouiller de cette gloire. À limitation de l’Armana paraît à Marseille en 1858 une publication collective sous ce titre |’ « Abeiïlho Prouvençalos ».
C’est une réaction contre le réalisme Marseillais. On voit que certains esprits ont été frappés par le succès de l’école d'Avignon,
3. L'abeilho Provençalo de 1858 per une ribambello de rimaires émè uno préfaço de J.-T. Bory, avocat, chez Féraud, libraire-éditeur, Marseille.
plus littéraire, et qu’ils ont voulu rivaliser avec elle. Une introduction très intéressante traite de la poésie provençale depuis les Troubadours; dans toutes les pages on sent un effort très sérieux pour épurer le style, pour fixer la grammaire, pour simplifier l'orthographe, en adoptant le système phonétique de l'école d’Avignon, tout en conservant cependant l’r des infinitifs et le { au pluriel des verbes.
Cependant cette bonne tenue littéraire nuit au pittoresque; les éditeurs n'ont pu attirer à eux les poètes d'Avignon, qui ont leur Armana; d'autre part ils n’ont pas voulu des rimeurs populaires de Marseille. Il ne leur est resté que les médiocres; ils sont de la sorte arrêtés à mi-chemin; sans saveur locale ils n’ont plus la liberté de l'inspiration. Le genre dès lors est le conte drôle, ou sentimental, ou moral, la fable, la romance, l’élégie, ce qui fait une sorte de poésie provinciale, bien plutôt que provençale. On ne peut relever là que les noms d’Astros, de Marius Décard#, de J.-B. Gaut, de Pélabon, tous assez petits personnages dans la renaissance provençale.
Le ton est à peu près le même dans le recueil qui fait suite à celui-ci « ou Rabaiaires ».
L'éditeur déclare qu’il veut travailler à l’épuration du provençal et qu'il se montrera de plus en plus difficile sur la qualité des productions qu'il offrira au public.
Mais justement ce public Marseillais va trouver sa publication trop littéraire. L'éditeur est obligé de reconnaître en juillet 1867, qu'il a fait fausse route. « Les nombreuses réclamations des amateurs, disait-il, m'ont convaincu que cet idiome s’accordait mieux à la poésie aux allures franches, aux idées naïves... » et il déclare qu’à l’avenir le Rabaiaïre donnera une large part aux pièces comiques, aux poésies grivoises, qui, sans blesser l'oreille, rendent avec expression le caractère rabelaisien de l’idiome provençal.
Dès lors le tempérament Marseillais, jusqu'alors contenu, reprend l'avantage. Ce sont de nouveau les nervis, rôdeurs de
4. Poète Aïxois (1816-1884), auteur de diverses publications, entre autres La Fournigo e lou Grihet; Aix, 1857.
5. « Lou Rabaiaire de peços prouvènçalos chaousidos pèr un escaboué de gai rimaires. » :
LES PUBLICATIONS ET LES MANIFESTATIONS COLLECTIVES re:
quais, fainéants aimés des belles filles, souteneurs sans vergogne, les poissonnières poissardes et criant haut, bonnes femmes d'ailleurs, les portefaix, les petits polissons des rues, hardis piailleurs, toujours à l'affût d’une farce à jouer, les marchandes de quaire saisons, les San-Janenco, les repetières, engueulant l’acheteur et gémissant sur la paresse de leurs maris qu'elles aiment au fond de tout leur cœur, aimant même les coups qu'elles en reçoivent, les habitants des vieux quartiers, attachés à la saleté héréditaire, furieux dès qu’on perce une rue nouvelle, menaçant de leurs passarès les démolisseurs, vieux marseillais outrés des mesures d'hygiène et se plaignant, en termes d’une haute saveur rabelaisienne, qu’on ne puisse plus désormais se soulager en public, les mauvais garçons se payant la tête des Anglais naïfs, les Martégaux cent fois bernés, toujours candides, s’étonnant de tout, amusants toujours, les crieuses dé betteraves, les curés, qui ont le mot pour rire, plus près de la table que de l'autel, enfin les inévitables plaisanteries sur les malheurs conjugaux, ou plus locales, les railleries contre les Parisiens, les Franciots, qui parlent une langue zézayante, intermédiaire entre le français et le provençal, de gros rires à propos de purges ou de lavements, enfin toutes les odeurs de Marseille.
Tel était le genre, auquel inévitablement, les Marseillais, même après Mirèio, devaient revenir. C'était ce genre justement auquel les poètes d'Avignon, rêvant de plus belles destinées, avaient déclaré la guerre. À leur voix quelques Marseillais avaient voulu s’en dégager, faire eux aussi œuvre littéräire; mais le public avait bien vite protesté et réclamé son plat favori.
hr LES ESSAIS D'ORGANISATION
À Avignon : « Li Prouvençalo ».
En regard de cette grossièreté persistante, le recueil collectif. qui paraît en Avignon sous le titre Li Prouvençalof, par sa tenue littéraire, son système orthographique, la valeur de ses collaborateurs, annonce vraiment les‘temps nouveaux de la poésie provençale. x
De cet essai, c'est Roumanille qui est l’âme. Il prend soin de le préciser en plaçant son portrait en tête de l'ouvrage, comme s’il était, ainsi qu'il le dit, au seuil de la nouvelle littérature, l’hôte qui reçoit les arrivants. D'ailleurs, dans le sous-titre de l'ouvrage il indique bien que c’est lui, J. Roumanille, auteur de Li Margarideto, Li Club, La Farigoulo, Li Capelan qui a recueilli ces poésies diverses et c'est encore de lui qu'est l’épigraphe
Ai fa coumé lis-z-abeio :
De floureto en floureto ai acampa de mèu7. -
Ce qui frappe tout de suite le regard, après le nom de Roumanille, c’est l’Introduction de Saint-René Taillandier.
Nous avons dit ce que fut Saint-René Taillandier, avec quelle largeur de vues, quel sens de la vraie poésie il avait accueilli la tentative des poètes d'Avignon, comment il l'avait ingénieusement et justement rattachée à ce grand mouvement du dixneuvième siècle, que fut le réveil des nationalitéss.
C'est ici que nous voyons précisément le confluent des deux courants que nous avons patiemment suivis : le mouvement savant et le mouvement populaire. Les érudits, philologues et