‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 126 sur 182 · Li Prouvençalo; Avignon, Seguin · texte numérisé non relu

Li Prouvençalo; Avignon, Seguin

7. @ J'ai fait comme font les abeilles — De fleur en fleur, j'ai ramassé du miel ».

SMYE Ta partie AchAenvs

historiens, ont retrouvé les titres de la race provençale; ils les produisent au jour, comme une justification de la protestation obscure, inconsciente qu'est le chant obstiné des poètes populaires. |

C'est ainsi que Saint-René Taillandier compare hardiment le mouvement provençal à celui des Tchèques, des Slovaques, des Croates, des Flamands, et plus tard il-reculera lui-même effrayé devant les déclarations fédéralistés de ses amis, sans trop se douter qu’il a contribué à leur donner l'essor.

À mon sens c’est en effet de cette Introduction que date, chez les Félibres d'Avignon, la vision très nette de l’œuvre à faire, et de ce que devait être, plus tard, le Félibrige, société d'action méridionale, et non pas Académie. À ces esprits simples, qui obéissent surtout à l'instinct, l’universitaire Saint-René Taillandier, manieur d'idées générales, ouvre un très large horizon. Après avoir cité les vers où son ami Brizeux proteste contre « le dur niveau », et déclare qu'Anne laissa tomber le joug sur la Celtique, il continue, emporté dans un large mouvement :

« .… Le culte du passé se réveille; des érudits que le patriotisme inspire ressuscitent des langues éteintes; là où les vieux idiomes ne sont pas morts, ils reprennent une nouvelle vie et se débarrassent de la rouille des siècles; chaque province, chaque tribu, chaque famille humaine évoque religieusement les traditions d'autrefois et des lacs de la Suède aux montagnes du Tyrol, des sapins de la Bohême aux chênes de la Bretagne, partout s'élève une mélodie nationale. »

Après avoir de la sorte indiqué la valeur générale du mouvement qui soulevait la Provence, Saint-René Taillandier, exposait les titres particuliers de la race provençale. C'est ici encore que nous pouvons surprendre l'aboutissement des travaux de Raynouard, de Rochegude, de Fauriel, des autres érudits que nous avons cités. Grâce à leurs travaux l’enthousiaste professeur de Montpellier peut évoquer la civilisation provençale du Moyen âge, citer Bertrand de Born, Arnaud Daniel, Bernard de Ventadour, Raimbaud de Vacqueiras, Arnaud de Marveil, Pierre Vidal, Geoffroy Rudel; il peut montrer l'influence de ces Provençaux sur les Italiens comme Pétrarque et Dante, sur les Allemands, comme Wolfran d’Eschembach ou Walter de la Vogelweide. « Gette

influence, dit-il, n’a point cessé; les poètes de l'Allemagne moderne ont repris ces thèmes anciens : Uhlan célèbre Bertrand de Born, Henri Heine attendrit sa voix moqueuse pour chanter Geoffroy Rudel et la Comtesse de Tripoli, Nicolas Lenau écrit pieusement-la tragique épopée de la Provence. Encore une fois, chacune des littératures ‘nationales de l'Europe, sitôt qu’elle se réveille et interroge son passé, trouve à la première page de ses traditions la trace ineffaçable de nos brillants rapsodes. »

« C'eut été une chose singulière en vérité, continue Saint-René Taillandier, si, au sein même de la Provence, ces traditions ne se fussent pas retrouvées toutes seules et n’eussent pas suscité des imaginations noblement ambitieuses. Quelque chose manquerait à ce mouvement littéraire et moral dont je parlais tout à l'heure, si la Provence du dix-neuvième siècle n'avait travaillé à tirer de l'oubli l'idiome qui a charmé le Moyen âge. Elle y travaille en effet, et avec un soin religieux. Un homme qui ne doit rien à l’érudition, un cœur simple et riche a répondu, sans le savüir, aux voix harmonieuses, qui, de l'Est à l'Ouest de l’Europe, remettent en lumière les trésors enfouis des contrées natales. Ce que d’autres ont fait de propos délibéré, il l’a accompli d’instinct. Des érudits ont retrouvé la Provence dans les manuscrits et dans les livres; lui, il l’a retrouvée dans son cœur, dans son amour du sol, dans son inspiration de chrétien et d'artiste. »

C'était là caractériser justement non seulement Roumanille, mais encore tous les poètes populaires; jusqu'à cette époque, c'est l'instinct qui les guide; le mouvement populaire est parallèle au mouvement savant et non postérieur; c’est à ce moment précis, et grâce peut-être à l'influence de Saint-René Taillandier, qu'il y a fusion de ces deux courants, que les poètes d'Avignon, retrouvant les titres de leur race, vont prendre une plus haute conscience de leur destinée et de leur œuvre, et qu’ils vont se préoccuper d'éliminer peu à peu les « patoisants » pour ne ‘garder avec eux que les vrais poètes, ceux qui voudront rendre à la langue provençale, considérée comme une vraie langue, son éclat ct sa noblesse d'autrefois. C’est justement au moment où fusionnent l’érudition et l’inspiration que l’on peut apercevoir la naissance, assurée, dès lors, après quelques années de tâätonnement, de ce qui sera le Félibrige.

Nous avons vu déjà comment Roumanille a l'intention de restaurer cette langue tombée en discrédit et quelle était sa double préoccupation de moraliste et de linguiste. Ce qui est important à noter ici, c’est que Roumanille semble parvenir à imposer cette double préoccupation aux poètes qu’il groupe autour de lui. Il n'y à rien dans ce recueil de grossier, de bas ou simplement vulgaire. Le conte marseillais expressif, mais souvent sale à l’égal d’une rue de la vieille ville phocéenne, est soigneusement exclu du livre. Si l’on y admet Pierre Bellot, il à soin de n'y envoyer que des contes ou des épîtres d’où le gros sel est éliminé; les facéties du marseillais Marius Bourrelly sont de même parfaitement convenables; bref on a l'impression que, si le rire n’est pas exilé d'un pareil recueil, il est loin d’être considéré comme la chose principale, et l’on exige de lui qu’il ne choque point les oreilles

des « Provençales ». \

Au reste la part qui est faite aux Marseillais est assez restreinte, et c'est tout juste sans doute pour ne pas les fâcher qu'on s'est résigné à les admettre : Bellot lui-même, que le jeune Mistral salue encore au début du recueil, comme «lou grand prèu », le grand prieur, de la poésie provençale, n'est représenté que par cinq morceaux, qui ne le mettent pas en excellente posture devant la postérité. Quant aux autres Troubaïres, Pierre Bonnet, de Beaucaire, F. Aubert, de Marseille, Cassan, d'Avignon, c’est à peine s'ils apparaissent; le docteur d’Astros est représenté par une fable, J.-B. Gaut par une villanelle; — on à fait appel aussi aux Languedociens connus : lé potier Peyrottes, Moquin-Tandon, le marquis de la Fare-Alais, le gascon Jasmin, grand exemple, — mais ceux qui se détachent entre tous avec un relief particulier, ce sont les amis de Roumanille, ceux qui bientôt vont créer le Félibrige, Aubanel, Glaup, A. Mathieu, Mistral, et avec eux Crousillat, qui, nous l’avons vu, aurait mérité d’être dès lors parmi les Sept. EUR

En étudiant bientôt chacun de ces tempéraments naissants de poètes, nous reviendrons sur leurs premiers essais; pour l’instant nous voudrions suggérer l'impression d'ensemble que donne ce recueil, celle surtout qu'il pouvait donner, à l'époque de son apparition, à l’opinion moyenne, en Provence.

Je prends, comme témoin, un petit bourgeois suffisamment

lettré, en 1852, car c'est à ce public, il faut l’avouer, que s'adresse ce volume, et je me demande ce qu'il pensera de 2e recueil.

Sa première impression sera sans doute l’étonnement. Jusqu'alors, sil a lu des vers provençaux, ce n'était que tentatives éparses, parfois sentimentales, le plus souvent plaisantes, quelque chose à lire, après le repas, en savourant une bonne tasse de café. Mais voici bien une autre affaire : tout un volume, — et qui compte 437 pages, — de vers provençaux. Il est probable que notre petit bourgeois est un peu effrayé. D'autre part quelque chose le déroute : l'orthographe phonétique, que Roumanille a réussi à faire adopter, pour ce jour-là, à ses divers collaborateurs. Elle n’est point encore tout à fait ce que sera l'orthographe félibréenne, mais notre lecteur est accoutumé à une orthographe plus compliquée, qui Copie presque toujours celle du. français. Il n’est pas content: on n’est jamais content d’une simplfication, qui semble rabaisser notre intelligeñce et notre instruction. Il parcourra la liste des collaborateurs, il ira droit sans doute au nom de Jasmin, que Paris, plus que la province, a rendu célèbre à cette époque, et pour être admiré d’un tel petit bourgeois, il faut qu’une réputation revienne de Paris, — au nom encore de Peyrottes, parce que c'est un ouvrier-poète, et que nul plus que les bourgeois du temps ne s’est attendri sur le sort d’un ouvrier-poète, — au nom enfin de Pierre Bellot, parce que c'est celui d'une célébrité locale, non point grande gloire, que l’on admire, avec incompréhension, mais célébrité familière, plaisante et pleine de bonhomie. Notre lecteur aimera sans doute aussi les facéties de Marius Bourrelly, les fables de d’Astros, ou de Gautier de Tarascon: enfin il s'attaquera à Roumanille. ;

Roumanille ne lui déplaira pas, je pense; il donne à ce recueil quatre fables, — la fable est toujours bienvenue, — un conte, — cela peut se lire, — deux Noëls, — Je genre est très populaire, — enfin trois élégies, — et l'élégie, aux moments de tristessé, n'est pas non plus sans charmes; d’ailleurs M. Saint-René Taillandier, professeur de littérature française à la Faculté des Lettres de Montpellier et collaborateur de la Revue des Deux-Mondes, ne dit-il pas en son introduction que « M. Sainte-Beuve saluait

dernièrement, dans une pièce sur les Crèches, une grâce que n'eussent pas désavouée Kloptosck ni M. de Vigny. » Et ‘cette élégie, où l’on voit des anges et des enfants, rappelle somme toute la poésie de Reboul, qu'a célébrée M. de Lamartine.

Roumanille n’a donc rien qui doive déconcerter notre lecteur, à part Sa prétention à refaire du provençal une vraie langue, à se poser en chef d'école. D'autre part le bon Crousillat flattera son orgueil de facile érudition; il y retrouvera volontiers des souvenirs de collège; les autres poètes n'auront rien qui pourrait les dérouter. :

Peut-être froncera-t-il le sourcil en lisant les compositions d’un

certain Th. Aubanel d'Avignon et celles d’un nommé F. Mis-

tral, de Maillane. Cet Aubanel est bien triste, quand il évoque les temps sombres de la Toussaint où la mort est en marche, fauchant les jeunes et les vieux; il est bien farouche, quand il peint les horreurs de quatre-vingt-treize, il est « peuple », quand il fait chanter les faucheurs au travail; il Jui manque cette douceur mélancolique qui fait justement la grâce de Roumanille: et quant au nommé F. Mistral, s’il a souvent des accents gracieux, il manque de sentiment; il se préoccupe de chercher des rimes riches, des rythmes imprévus; la poésie pour lui semble toute consister dans la forme; il est habile, mais Roumanille a bien plus d'âme, mais Jasmin est plus émouvant. C’est un ambitieux qui ne comprend pas que le vrai rôle de la poésie provençale est d'être simple, populaire, accessible à tous, et qu’elle triomphe surtout dans la fable, dans le conte, et parfois dans l'élégie, à condition que cette élégie ne revête pas les accents lugubres du désespoir, mais d’une aimable mélancolie.

Et notre petit bourgeois fermera ce livre nouveau, intéressé, mais non pas conquis sans doute, non pas tonvaincu que le provençal soit une vraie langue, et ne soupçonnant pas qu'il vient de lire les premiers vers d’un grand poète.

Si je viens d'avoir recours à cette fiction, — qui n’a peutêtre pas grande valeur, — æ’est pour tâcher de rendre sensible l'impression que dût faire l’apparition de ce premier recueil vraiment littéraire de poésie provençale. Le public qu'il'atteignit fut restreint; cé ne fut point le peuple, bien incapable de le lire, ce ne fut point la riche bourgeoisie, tournée déjà vers Paris,

mais la petite bourgeoisie, qui se souvient de ses origines populaires et qui pourtant a reçu une certaine culture.

Quant à notre impression personnelle, après soixante ans, elle est excellente : dès ce moment sont posés tous les principes nécessaires à la constitution de la poésie nouvelle; dès ce moment se révèlent tous les tempéraments qui l’illustreront. C’est une grande date du mouvement provençal que celle de r857.

Tous les principes nécessaires : c’est-à-dire le principe d'union,

— union des efforts jusqu'alors isolés, — unification, — non pas linguistique sans doute, ce qui est une question non encore résolue, — mais du moins orthographique.

« …… Malgré la différence, disait Roumanille, qui existe entre nos divers dialectes, en cela semblables à la langue grecque, qui n'était point parlée d’une manière uniforme dans toutes les parties de la Grèce; nous avons fait par la publication de « Ei Prouvençalo », un pas immense vers cetie unité orthographique que nous avons toujours tant désirée, et dont le besoin se fait si vivement sentir dans ce livre. »

Or le-principe de cette unité orthographique était somme joue le principe phonétique, qui est devenu celui de la littérature félibréenne.. |

Parmi les principes essentiels que pose cette publication, se trouve par là même établi celui que le provençal est une langue, une vraie langue, qui eut son époque glorieuse, et qu'il s’agit de restaurer; cette paysanne, elle fut reine, il faut lui rendre ses antiques droits; cette déguenillée, il faut la vêtir ainsi qu’on le doit comme une demoiselle. C’est là ce que chante le jeune Mistral

Atrouverian dedin li jas'

Cuberto d’un mari pedas La lengo provençalo :

En anèn paisce lou troupèu, {La cau avié bruni sa pèu;

9. Que l’on remarque cette préoccupation” constante dès ce moment de comparer le provençal aux langues antiques. C'était déjà l’idée d’Aubanel de Nîmes (V. IIS partie, ch. r), et celle de Crousillat, de Roumanille, de Mistral.

10. &« Nous trouvâmes dans les bergerics — Couverte d'un mauvais haillon, — La langue provençale; — En allant paître le troupeau — Le chaud avait bruni sa peau, :

La pauro avié que si lon pèu Per tapa sis espalo.

Et de juvenome, vaqui, En varaian aperaqui, De la veire tan bello Se sentiguèron esmougu.…. Que siegon doun li benvengu, Car l’an vestido à soun degu, Coumo uno dameisello !? bis.

Or, du moment qu'il s’agit de restaurer une langue, il faudra, sans abandonner la simplicité, écrire ‘des choses graves et tâcher en même temps d’instruire et de relever ce peuple, que tous parlent de divertir ou de moraliser, mais sans encore avoir trouvé le langage qui lui convienne.

« M. Roumanille, disait Saint: René Taillandier, a donné une tâche bienfaisante à sa Muse. Sans dogmatiser jamais il s’applique à moraliser ses frères. » C'était, on se le rappelle, l'ambition des ouvriers-poètes, d'un Reboul, d’un Poncy, de l’'Athénéeouvrier de Marseille. Roumanille est. dans la tradition de 1848 et le Félibrige y demeurera fidèle.

Un autre principe encore, c’est que les poètes provençaux, tout en conservant leur indépendance, tout en restant fidèles uniquement à leur public, capable de les comprendre en leur langue, sans aucune traduction, recherchent un appui chez les littérateurs français, leur demandent une sorte de consécration, consécration que Villemain, Sainte-Beüve, Charles Nodier, avaient . déjà donnée à Jasmin, que Sainte-Beuve encore et Saint-René Taillandier donnaient à Roumanille et à ses amis. C'est en suivant cet (xRUe que Mistral fera présentér son œuvre à Lamartine.

En même temps, en ce livre, des tempéraments se révélaient celui de Roumanille et celui de Crousillat, déjà connus honora-

1005, —— La pauvre n'avait que ses longs cheveux — Pour cacher ses épaules. —— Et de jeunes hommes, voici, — En rôdant de ce côté-là — De la voir si belle — Se sentirent émus — Qu'ils soïent donc les bienvenus, — Car

ils l’ont vêtue, selon son droit, — Comme une demoiselle,

blement, s’affirmaient pourtant avec un éclat, une pureté de forme d'autant plus sensible qu'ils avaient été obligés, par la place mesurée, de choisir ce qu'ils pouvaient à cette date présenter de meilleur, et l’on voyait se révéler tout à fait celui d’Aubanel, déjà sombre, celui de Mistral, le plus artiste de tous. Dès cette époque ils apparaissent au premier rang. Dans son Introduction Saint-René Taillandier disait déjà : « La poésie de M. Aubanel est fraîche et robuste; il sait vendre avec une franchise singulière le bruit du travail et le mouvement de la vie agreste; il aime aussi les tableaux de genre, les scènes courtes, vives, expressives. Ce qu'on a loué çà et là dans quelques pièces de M: Pierre Duponttt me semble bien plus remarquable dans certaines de M. Aubanel; outre que le mérite de la poésie n'est jamais altéré chez lui par une inspiration suspecte. Les Faucheurs se recommandent par une rusticité hardie. Le Neuf Thermidor est une scène d’une effrayante vigueur. » Fe

Quant à Mistral, Saint-René Taillandier lui consacrait toute une page, il le qualifiait de « coloriste », à qui ne manquent ni l’audace ni la puissance, il notait, comme ses traits distinctifs, « l’originalité et la souplesse de la forme ». « Son langage est à lui, disait-il; il aime à emprunter au peuple ses métaphores, ses locutions, ses tours de phrases, pour les élever à la dignité poétique; joute hardie et périlleuse, d’où il sort presque toujours victorieux. Tour à tour aimable ou terrible, pathétique ou sinistre, on voit surtout qu’il à l'ambition de mêler à la grâce naturélle de la langue du Midi la vigueur d’une littérature plus mâle. Personne ne regrette plus que lui la mollesse d'idées et de style qui a été si fatale à ses aïeux. Il ne renonce pas à l'élégance, mais quel sentiment hardi de la réalité, quelle énergie redoutable dans ses peintures! Toujours il y a chez lui une pensée généreuse, une #magination agreste, un langage imprégné des plus franches odeurs du terroir. »

Et, parlant de la façon dont le jeune poète envisageait la publication de l’œuvre à laquelle il collaborait, Saint-René Taillandier ajoutait : « ... Ce qui a pu être pour d’autres une simple

11. Notons cette allusion à l’œuvre de P. Dupont. V. II® partie, ch. u

farandole, comme on en voit si souvent dans ce pays des céré-

monies grecques et des jeux du roi René, est pour lui une chose grave. M. Mistral est un de ceux qui ont pris le plus à cœur cette restauration du pur langage d'autrefois: artiste zélé et critique plein de sens, il sait juger ses confrères avec franchise. Si

“cette école s'organise avec suite et produit d’heureux fruits, ce

sera en grande partie à la sollicitude de M. Mistral qu'en reviendra l'honneur; il est le conseiller, le censeur, le juge sympathique et sévère de cette entreprise, dont M. Roumanille est l'âme. »

Si l'on songe que Mistral à ce moment-là n’a que vingt-et-un ans et n'a donné que les quelques poésies insérées dans ce recueil, c'était faire preuve d’une singulière pénétration: Saint- René Taillandier n’est pas un mauvais prophète. |

Ce n'était pas non plus un mauvais prophète que le critique de la Revue Méridionale qui paraît alors à Marseille: c’est un homme érudit et intelligent, qui signe J. R. et que je n'ai pu identifier. Il est sympathique, quoique sceptique. « Est-ce bien la langue des Troubadours qui renaît? — dit-il. — Cette poésie, — fleur précoce de nos climats, qui eût à peine un printemps, et que le souffle du Nord emporta, comme il fait encore sur nos côteaux des fleurs hâtives de l’amandier, — va-t-elle de nouveau s'épanouir ?

« Nous voudrions l’espérer... Les langues naissent avec les nations et meurent avec elles; elles leur survivent bien quelquefois, mais c'est alors comme ces monuments des vieux âges, dont les débris renversés sans pitié par le temps, foulés avec indifférence par les hommes, laissent à peine entrevoir à l'œil curieux de l’antiquaire, à l’œil passionné de l'artiste, le secret de leur

origine et de leur destination.

« .… Est-ce donc une tentative désespérée que celle qu'entreprend aujourd’hui la pléiade poétique groupée autour de M. Roumanille? Et le doux et vif éclat qui environne de nouveau notre vieille langue maternelle un instant rajeunie n'est-il que la dernière lueur d’un flambeau qui s’éteint?... Et quand cela serait, n'est-il pas beau et glorieux encore d'’attacher son nom à une langue et à une littérature expirantes? N’est-il pas touchant et pieux de soutenir ce qui tombe et de bénir ce qui meurt?... La langue provençale eut une lÿre pour berceau, ‘ellé aura pour cercueil un berceau. » \

Les métaphores de l’auteur, on le voit, ne sont pas très cohérentes, mais elles indiquent bien l’état d'esprit de la plupart des lettrés de l’époque : « Venez donc, continuait-il, venez donc et chantez, Ô poètes! Venez, et le cœur plein d’un filial amour, faites tous ensemble à cette langue, à cette poésie maternelle qui nous berça de ses doux chants, des funérailles dignes de votre jeune enthousiasme et de son antique renommée", »

D'ailleurs ce lettré a une juste idée de ce qui doit être fait, une-sorte de pressentiment de Mirèio : « ... Ce qui manque à ses œuvres, dit-il, en parlant de Roumanille, à ce recueil un peu trop gros peut-être, c’est un poème. Un poème peut, à lui seul, hâter les progrès d'une langue, en arrêter le déclin et donner à son auteur la gloire et l’immortalité. M. Roumanille mérite tout cela, et nous le lui souhaitons de bon cœur. »

Mais en même temps il devine le génie du jeune Mistral « En voici un, dit-il, dont le souffle est puissant et la voix retentissante; nous ne voulons pas faire un mauvais calembour;, mais il y a certainement un mystérieux rapport entre la langue impétueuse de ce poète et la furie échevelée du vent qui désole nos plaines et dévaste nos côteaux... Voilà le poète national; c’est lui qui chante la Provence et qui mène le chœur des modernes Troubadours.. M. Mistral a toutes sortes de hardiesses imprévues; on trouve toujours chez lui le charme et la surprise; talent souple en même temps qu'original, il peut se plier à tous les genres et prendre à son gré tous les tons... *

«.…. Ah! que nous lui rendrions, si nous savions chanter comme lui, cet Adessias en touti! qui ferme si bien le recueil. Adieu! lui dirions-nous, jeune et charmant poète, dont la voix s'élève au-dessus de toutes, au milieu de ce chœurs harmonieux. Puissions-nous bientôt vous entendre encore! S'il est vrai qu'il y ait de l'avenir et de la vie en cette langue qui s’honore d'être parlée par vous, — et on la croit volontiers quand on vous parlée par vous, — et on le croit volontiers quand on vous mourir! »

Ce n’était pas un médiocre signe d'intelligence que de parler

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