‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 131 sur 182 · CET · texte numérisé non relu

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che 21 août, à Aix, « la vieille capitale du pays des Troubaïres. »

« Nous voudrions réunir en cette fête, disaient les auteurs, les poètes éparpillés qui trouvent et chantent dans la langue romano-provençale, pour que les talents et les dialectes de chaque endroit viennent la parler ensemble.

« Nous avons écrit sur la bannière du Roumavägi : « Liberté pour chacun de parler comme il sait et-de chanter comme il lui plaît, car nous savons qu'à chaque oiseau son nid est beau, et notre langage, comme celui des petits oiseaux et des grecs, a des dialectes (ramages) de toutes sortes. »

Cette déclaration était signée par ceux qui s'intitulaient euxmêmes « leis prieus », et qui étaient d’Astros, Bellot, Roumanille, J.-B. Gaut, Crousillat, Bourrelly, Mistral, Bousquet*, Aubanel. Ainsi avait-on donné satisfaction à Marseille, Avignon,

. Aix et Salon; les principaux centres de la poésie provençale

étaient représentés en ce Comité.

Le programme de la fête était ainsi conçu : une séance publique l'après-midi dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville, un diner de poètes, le soir. À la séance $olennelle chacun devait réciter son morceau poétique, inédit. Les Prieurs recommandent de la tenue, « La politique ne mettra ni son nez ni son bec au Roumavàgi, c’est une trouble-fête. Chacun devra faire attention de ne point

déchirer ou salir la petite robe blanche de la Muse provençale. »

Au dîner par exemple, à la « soupado », on pouvait être plus gai; on irait du conte à la chansonnette, sans que la sauce pourtant devint trop piquante.

D'ailleurs point de prétentions à l'érudition « Le Roumavägi est une fête poétique, point de grammaire », « Nous voulons, disaient-ils, nous réunir pour chanter et non pour égrener le chapelet des éplucheurs de mots®%. »

2h. C. Bousquet de Marseille, auteur d’une notice sur : Pierre Pourrière, prédicateur provençal du dix-huitième siècle »; Marseille, 1852, et d’une notice sur Mathieu Lacroix dans l’édition de « Paouro Martino »; Alais, 1855. V. aussi : La discussion de Bousquet avec Roumanille sur l'orthographe, V° partie, ch. 1.

25. « En anant plan d’estrapar ou d’embrutir la raubetto blanco de ia muso prouvençalo ».

26. « Voulèn s’accampar per cantar, et noun per dégrunar lou chapelet deis espeluguejaires de mots ».

Tel était le programme, les conditions, les espérances; il ne restait qu'à se réunir. Le succès couronnerait-il cet appel?

Aix vit ce spectacle : par un dimanche d'août, lourd d’azur, de chaleur et de cloches, des poètes sonores aux longs cheveux, aux grandes redingotes, jetant le long des vieilles ruës les éclats d'une langue, qu’elles n’entendaient plus. d'ordinaire que sur les lèvres du peuple. Ce fut sans doute un peu comique et très touchant : J.-B. Gaut note que dès le 20 août au soir et le 21 au matin les diligences, venues par les grandes routes qui rayonnent de la Rotonde, débarquaient à tout instant, des détachements de Troubaïres, avec armes et bagages, qui envahissaient aussitôt les hôtels, les cafés, les promenades et les monuments publics. « Les tables d'hôtes et les chambres retentissaient des improvisations ou des récitations réitérées de nos poètes qui se communiquaient leurs inspirations. Chacun se préparait au tournoi, aiguisant des vers, fourbissant des périodes ou essayant ses moyens oratoires. Chaque capitaine passait ses troupes en revue, là, les Avignonnais et tous les bardes riverains répondaient à l'appel de l’harmonieux Roumanille; ici, la phalange marseillaise et les rimeurs des bords de la Méditerranée écoutaient les instructions de Bellot, lé Nestor de la poésie provençale; plus loin ceux du Var, des Alpes, du Gard, de la Drôme, de l'Hérault, se groupaient sous leurs bannières respectives. Les Troubaïres aixois tâchaient de se multiplier pour faire les honneurs de leur -cité. »

Mais surtout qu'on imagine ceci, pour mesurer la bonne volonté des poètes et de leurs auditeurs : on est en août, il est midi, et par les petites rues où croulent la chaleur et la lumière, toute une foule s’achemine vers l'Hôtel-de-Ville, et les dames sont nombreuses; le clergé, la magistrature, le barreau, les académies, les hauts fonctionnaires de toutes les administrations, l'élite de la ville est là; la presse d'Aix et celle de Marseille ont envoyé des représentants; le maire d'Aix, Rigaud, député au Corps législatif, donne l’exemple. Dans le public un collégien s'appelle Emile Zola?

27. V. Mistral : Mémoires, p. 212. Zola rappelle ce souvenir à Sceaux, 1882, dans un discours aux Félibres. /

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La salle est fort bien décorée; au fond un immense trophée de . drapeaux aux couleurs de la France, de la Provence et de la ville d'Aix; sur une bannière de velours cramoisi était inscrit le nécrologe des poètes Provençaux, depuis 1595 jusqu'à 1848; en tête venait Bellaud de la Bellaudière, le dernier était cet Alphonse Maillet, dont nous avons parlé, le tailleur-poète de la Tour d’Aigues; sur le nécrologe une lyre d’or, couronnée de lauriers et surmontée du blason d'Aix; tout autour de la salle étaient disposées les armoiries des villes provençales ‘: il y avait loin de cette pompe au piteux accueil des autorités arlésiennes l’année d'avant.

Aux applaudissements du public les Troubaïes firent leur entrée, les Prieurs occupèrent le bureau, et 127 fête commença par un chœur provençal dû à la plume de Gzat et chanté par la Société chorale des Philistins. Ce chœur chantait « la renaissance du parler du Midi», et ce devait être naturellement le leitmotiv d’une telle solennité. C'était le sens du discours d'ouverture que prononça le bon docteur d’Astros, qui présidait la séance. Après avoir rappelé les hauts destins de la langue provençale, parlée autrefois par les rois et les dames, l'orateur montrait sa décadence, mais, sans se laisser aller au découragement, lui qui, jadis s'était montré sceptique, soulevé maintenant par l'élan de ces jeunes enthousiastes, dont l'un s'appelait Mistral, il s’écriait : « Le Provençal ne passera pas#! » C'était le sens de la lettre qu'adressait à J.-B. Gaut l'historien Mary-Lafon, de celle qu'écrivait à Roumanille Saint-René Taillandier, de celle qu'envoyait Brizeux, accompagnée de vers généreux, qui furent lus au début de la séance :

La langue du pays, c'est la chaîne éternelle Par qui sans effort tout se tient;

Les choses de la vie on les apprend par elle,

Par elle encore on se souvient.

Un mot dit en passant nous fait connaître un frère, Joyeux, on s’aborde en chemin : LE

__ Vous êtes de mon bourg! Vous connaissez ma mèrel Et la main vient serrer la main. ?

2%, « Lou Prouvençau passara pas ».

Nature, oh! quels accords sous tes bois, sur tes plages, Pour célébrer le Roi du ciel!

L'homme ainsi doit avoir mille et mille langages Dans le concert universel! ,

C'était lé sens enfin des vers de Mistral « I Troubaïre », une chanson alerte en vers de six pieds aux rimes aisées et sonores, qui sans avoir la perfection de ses œuvres postérieures avait déjà beaucoup d’allure avec son invocation aux vieux Troubadours et son cri d'espérance vers l'avenir, Un véritable espoir en effet anime cette assemblée, l'espoir d’où devait naître deux ans plus tard le Félibrige.

Pour l'instant les œuvres, il faut bien l'avouer, sont encore faibles. Pendant quatre heures et par cinquante degrés de chaleur, dit avec quelque exagération J.-B. Gaut, une cinquantaine de poètes vinrent réciter des vers, mais, deux ou trois exceptions faites, étaient-ce vraiment des vers? Des odes, des épîtres traduites ou imitées d’'Horace, des fables traduites ou imitées de La Fontaine, de fades pastorales, des contes, des élégies lamartiniennes, voilà quel serait à peu près le bilan, s’il n’y avait pas deux ou trois espérances pointant par dessus tout ce fatras; non point la verve facile de Gaut, ni la verve arriérée de Bellot, mais les compositions de quelques jeunes gens, imparfaites encore sans doute, mais qui annoncent qu'ils seront peut-être des poètes; d'abord Crousillat et Roumanille, qui ne sont plus très jeunes, mais qui tout de même n’ont pas encore leur formation définitive; Crousillat se manifestant par un joli poème, qui annonce une des meilleures inspirations d’Aubanel dans la Miôugrano®, Roumanille, qui se fait remarquer par un conte moralisateur, quelques vers rustiques, mais surtout son délicieux Noël de la Jeune Fille aveugle devenu célèbre depuis.

Auprès des deux poètes, déjà consacrés, de Salon et d'Avignon, se tenaient ceux qui devaient, deux ans plus tard, créer à Font- Ségugne, le Félibrige. Déjà celui que Mistral devait. appeler «le fils ardent du maréchal d’Alleins », et qui devait plus tard se séparer des Fékibres, Eugène Garcin, se faisait remarquer par sa

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