‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 133 sur 182 · STATUT · texte numérisé non relu

STATUT

Et c’est bien là en effet le sentiment, auquel nous avons consacré une longue analyse, le sentiment de quarante-huit, le désir général d'une littérature populaire, l'intérêt qué porte la bourgeoisie elle-même-à toute vocation poétique éclose au sein du peuple. Ces bourgeois, ces magistrats, ces professeurs d’Aix, voilà donc que, préparés par une longue campagne d'articles et de brochures, ils applaudissent un forgeron, un boucher, un maçon, un garde champêtre. Leurs applaudissements ne vont pas vers eux seulement parce qu'ils ressuscitent la: vieille langue nationale, mais aussi parce qu'ils sont forgerons, bouchers, maçons, et c'est ici que nous surprenons bien le confluent de ces deux courants dont nous avons constaté l'existence, le courant provençaliste et le courant populaire. Loin de rougir de leur origine modeste, les poètes s’en parent comme d’un titre glorieux, et à leur signature ils ajoutent leur profession : J.-B. Caillat, serrurier; Mathieu Lacroix, maçon; Denis Ollivier, boucher; A.-L. Granier, forgeron (un membre, celui-là, de l’Athénée-ouvrier. de Marëille): D.-C.. Cassan, ouvrier-imprimeur; J.-A. Peyrottes, potier; Alphonse Tavan, paysan. Ce sont bien là les frères de Reboul, de Poncy, de Reine Garde, | |

Ce Mathieu Lacroix en qui l’on saluait tout haut un autre Jas min, c'était un maçon de la Grand-Combe, qui vint dire au Congrès l’histoire d’une femme de mineur, dont le mari, après un coup de grisou, est rapporté mort à la maison#, Sujet sans doute plus dramatique encore que la mort d'un vieux moissonneur, mais auquel manque la forme, qué déjà possède le jeune Mistral formé par l'étude des modèles antiques. Pourtant, alors comme de nos jours, la foule est sensible à la grosse histoire dramatique, et l'émotion profonde, contenue, du vrai poète touche moins son cœur facile. L'avenir se charge par bonh=ur de rewettre au point les choses.

Telle fut cette séance d’un après-midi d’ août en la rende salle de l'Hôtel-de-Ville d'Aix. La Revue Méridionale donne ces détails

33. He Girdé, nous Pavons dit, envoie au Congrès des vers provençaux, au reste assez faibles.

34. V. Mathieu Lacroix : Pauro Martino, avec notes de C. Bousquet; Alais, 1855. :

amusants! « À quatre heures après-midi force a été de suspendre la séance. Car la foule pressée des auditeurs avait rendu la chaleur intolérable; elle n’était pas moindre de quarante degrés (Gaut disait cinquante). Les dames qui n’avaient pas quitté la place jusqu'à ce moment se sont alors retirées pour la plupart. À quatre heures et quart, on a repris les lectures. Elles ont duré jusqu'à huit heures. »

Ce n’était pas tout; les lectures devaient continuer entre poètes, pendant le dîner. « Une table de soixante-cinq couverts, disait Gaut, a-réuni les poètes provençaux dans la même salle splendidement éclairée par des lustres et des girandoles chargées de bougies, qui jetaient des flots de lumière sur cette fête gastronomique. L’aumônier des Troubaïres a dit, au commencement du repas, le Benedicite, et, à la fin, les Grâces, en vers provençaux. Après avoir fait honneur à la chère délicate de M. Mandin, restaurateur, on a commencé à'se livrer à un véritable assaut de poésie. La Soupado s'est prolongée jusqu'à deux heures du matin, au milieu d’un feu roulant de contes, de noëls, de cou- plets, de strophes, de fables, de chansons et de chansonnettes. Chacun apportait quelque friandise à ce dessert poétique. Les fêtes méridionales, le génie primesautier de la Provence y ont donné cours, sans intermittence, à leurs pétillantes inspirations. Cependant, au milieu de cette mousse de l'esprit, parmi les éclats de la joie la plus bruyante, la Muse n'a pas eu à relever son voile sur son visage. L'aménité et la cordialité la plus franche n'ont point cessé de régner parmi les Troubaïres, qui se sont séparés à regret, en se promettant de se réunir de nouveau, l’an prochain, et de célébrer avec autant de pompe le Roumavägi de la poésie provençale. »

Cette espérance ne devait pas se réaliser. Sans doute à ce Congrès, bien qu'il eut été très cordial dans la forme, des froissements intimes avaient dû se produire, des jalousies avaient. dû naître. Les Marseillais peut-être avaient-ils trouvé que les gens d'Avignon prenaient trop d'importance. C'avait été déjà, nous l'avons vu, le sentiment de Gelu l’année précédente. Quoi qu'il en soit, les Avignonnais résolurent, l'année suivante, de faire bande à part, et de là naquit le Félibrige, au castel de Font-

Ségugne.

On voit donc que ces manifestations d'Arles et d'Aix ne furent pas inutiles, puisque la suite immédiate en fut en 1854 l'union des Sept qui devaient soutenir l'honneur de la poésie proven- “çale. |

Cette année 1854 vit l'édition des morceaux poétiques lus au Roumavägi d'Aix, par les soins de Gaut. C’est un volume de 325 pages, où sont réunis tous les documents, depuis la lettre d'invitation au Congrès jusqu’à la plus humble bluette versifiée. Gaut dans la Préface s’écriait une fois encore : « La langue provençale n’est pas morte... Fière de son origine celto-greco-latine et de l'éclat cosmopolite dont elle brilla, pendant deux siècles, sous la période des Troubadours, la langue provençale conserve avec orgueil ses titres de noblésse. Malgré quelques mésalliances, son blason est encore sans tache. Son type original se fait encore remarquer par la finesse et la pureté des lignes, autant que par la fraicheur et la souplesse des formes. C’est la Vénus d'Arles, mutilée, mais toujours admirable de grâce et de beauté C'est le vin généreux de nos côteaux s’échappant, à flots vermeils, d’une amphore antique. C’est l'huile vierge de Provence, dont l’arome et les flots dorés surnagent sur les mélanges hétérogènes. C'est la flore splendide du Midi, émaillée des myosotis du jardin de Virgile et de Théocrite. Enfin c’est dans la forêt druidique un écho de Tibur et de Mantoue traversé par le bourdonnement de quelques abeilles de l'Hymette. »

J'ai cité ce passage, parce qu’il montre bien l'ambition des jeunes poètes de. Provence, qui est de rattacher la langue provençale aux langues antiques et de créer en Provence une littérature rustique à limitation de la poésie latine ou sicilienne, et c’est justement le dessein de Mistral, que Gaut, avant qu'il soit réalisé et qu'il soit même connu de ses amis, semble pressentir en ces phrases un peu pompeuses, mais d’un accent très juste.

Gaut affirmait ensuite : « Les Troubadours n’ont pas cessé d'exister »; il invoquait les autorités de Lacurne de Sainte- Palaye, de Papon, de Bouche, de Raynouard, de Schlegel, de Fauriel, de Mary-Lafon, de Pierquin de Gembloux, de Saint-René Taillandier, et c'est encore une preuve de ce que nous avons avancé : le mouvement savant, que nous avons analysé au début de cette étude, a eu l'influence la plus certaine sur la plupart des

poètes dialectaux, et surtout sur les jeunes poètes qui se manifestent aux environs de 1850.

En même temps Gaut rendait hommage à Diouloufet, à Pierre Bellot, à Désanat, à Roumanille, qui avaient montré la voie

depuis le début du siècle.

À l'exemple de ce dernier il montrait le souci d'adopter une orthographe plus simple, mais. intermédiaire entre celle des deux écoles qui se partageaient alors la Provence; l’école étymologique et l’école naturelle, comme il les appelle, c’est-à-dire, d’un côté la plupart: des Troubaïres, de l’autre les Avignonnais guidés par Roumanille. Pour lui il adopte une méthode éclectique, dit-il, simplifiant sur certains points, non sur tous, l’orthographe, très embrouillée, de la plupart des poètes du temps. Mais d’ailleurs, ajoutait-il, « on a respecté tous les dialectes qui divisent la langue romano-provençale et l’assimilent à la langue grecque. Dans ce volume, comme dans notre Midi, le provençal restera dorien à Marseille, attique à Aix, ionien à Arles et à Avignon, béotien dans les Alpes et variera ainsi de ton et d’ac- .cent, selon les zones territoriales où il est parlé. » :

Un tel volume est en effet excellent pour nous donner une idée exacte de ce qu'était la poésie provençale avant le Félibrige; c’est un miroir exact, un peu cruel pour les Troubaïres. La vision qu'il nous donne fait mieux ressortir le mérite de Roumanille et de ses amis : il leur fallait discipliner le chaos.

Ce volume devait être suivi d’un autre : La soupado deis Troubaïres, qui contiendrait « les poésies lues, chantées ou envoyées au Banquet des poètes provençaux, précédé d’une instruction contenant une notice historique, chronologique et bibliographique des Poètes provençaux, depuis les Troubadours exclusivement jusqu’à notre époque, suivi d’une biographie des Troubaïres qui ont assisté au Congrès d'Aix ». Ce document ‘intéressant nous manque, car le volume, faute de souscriptions sans doute, ne fut pas publié.

Ce qui fut publié par contre, au moins pendant quelque temps, exactement depuis le 25 décembre 1853 jusqu’au 15 juin 1855, soit dix-sept numéros, ce fut un journal intitulé Lou Gay-Saber, dont J.-B. Gaut était le directeur et qui fut la suite naturelle de ce Congrès.

C'était une feuille destinée à unir les efforts des poètes provençaux, bi-mensuelle en principe, mais en fait assez irrégulière, et qui devait être interrompue, de juillet à septembre 1854, par une épidémie de choléra.

Ge journal est assez curieux, en ce sens “que les vers sont provençaux et que la prose est française, et Gaut en donne comme raison Le le provençal étant débordé par le français, et n’étant plus qu'une langue parlée, non écrite, il a cru que « pour vulgariser plus encore cette feuille, il fallait qu’elle fût, dans la partie consacrée à la prose, en langue vulgaire écrite ».

Ainsi le provençal ici est regardé comme le langage des poètes et des artistes, mais pour avoir la chance de faire pénétrer certaines idées dans la masse du public, il fallait, de l’aveu de Gaut, employer le français. A l’aide de cette prose française, Gaut essaie en effet de faire l'éducation littéraire de ses lecteurs, en deux séries d'articles, les uns sur la vieille littérature provençale, où l’on voit apparaître les noms de Bellaud de la Bellaudière, de Claude Brueys, de Reynier de Briançon, etc., les autres sur les poètes contemporains, et surtout sur Pierre Bellot.

À côté de cette prose instructive, il y a tout un lot de poésies provençales, provenant de J.-B. Gaut toujours déplorablement fécond, de Roumanille, de Mistral, — mais deux courtes poésies seulement, assez insignifiantes, — de Crousillat, de Bellot, de Thouron, de Reymonenq, d'Eugène Garcin, de M. Bourrelly, de Pierquin de Gembloux, de Bigot, de Roumieux de Nîmes.

Mais déjà il y a un souci de l’épuration et de la dignité de la langue qu'on n'avait point vu dans les journaux de Désanat ou de Bellot. Le programme disait :

« Une grande pureté littéraire sous le rapport de la forme et glu fond sera la condition indispensable d'admission dans nos colonnes. Si nous chantons provençal, rendons notre langue digne du public qui nous écoute :

Si caninus Sylvas, sylvae sint consule dignae.

Ce souci de purifier la langue et la littérature, souci qui sera celui des Sept, Gaut nous le montre dans un article du 1° juin

1804, où il s'efforce de démontrer |’ «opportunité d’un Congrès de poètes provençaux en 1854 ». « Le Congrès d'Arles, dit-il, ne fut qu’un essai, le Congrès d'Aix fut solennel, mais très mélangé. Nous étions au 1848 de notré littérature. Nous avions fait appel au suffrage universel et tous les rimeurs de clocher durent s’as-

-seoir à notre table, au hasard de faire tourner la chose en ban-

quet trop fraternel; tous les chanteurs siégeaient dans notre Académie au hasard de la faire dégénérer en club. Tous les Troubaïres ou quasi Troubaïres furent ainsi imprimés vifs. Nous étions alors en pleine égalité et le niveau typographique dut s'abaisser sur tous. La Muse provençale avait fait appel à tous, elle voulait dénombrer ses forces et passer ses troupes en revue. Il fallait donc faire place au feu, au lit et à la chandelle aux corps d'élite comme aux compagnies de discipline, aux réguliers et aux irréguliers, à la cavalerie de ligne et aux goums indigènes, enfin aux enfants perdus de toute nature, qui suivent les armées 1 dont, ils sont loin d’être les meilleurs soldats ou le plus bel ornement.

Et quant à lui, continuant sa charge vigoureuse, il voulait faire un Congrès fermé, en exclure « tous ces affamés de bruit et de gloriole, tous ces chanteurs discordants, tous ces rhapsodes abandonnés des dieux et des hommes qui prennent les fumées de leur orgueil pour le feu sacré, leur tapage pour de l'harmonie, le chardon pour du laurier ».

Mais pour accomplir cette salutaire besogne, le facile Gaut manquait lui-même de culture et d'autorité; l'œuvre qu'il rêvait devait être accomplie cette année même, mais sans lui, non pas à Aix, mais à Font-Ségugne. Les poètes d'Avignon avaient écarté un utile collaborateur, qui n’était pas un poète, mais cependant un habile vulgarisateur; sans doute trouva-t-on sa fécondité génante; Roumanille, Aubanel, Mistral, préférèrent s ‘adjoindre quatre collaborateurs dont ils n'avaient rien à redouter. C'est ainsi qu'Aix manqua jouer dans l'histoire de la poésie provencale le rôle dont Avignon allait s'emparer#.

35. Sans tenir rigueur aux félibres d’Avignon de l'avoir laissé de côté, J.-B. Gaut collabore plus tard à l'Armana, comme à la plupart des publica-

h4o LES ESSAIS D'ORGANISATION

tions provençales. Il fait paraître une « Etude sur la littérature et la poésie provençales; Aix, 1867, œuvre de simple vulgarisation; plus tard, son premier recueil de vers avec une préface de Mistral : « Sounet, Sounetto et Sounaio; Aix, 1874 »; Directeur du Mémorial d’Aiïx et bibliothécaire de la Mèjanes, il meurt en 1891, à 72 ans, laissant le souvenir d’un ouvrier très actif et très sincère de l’œuvre provençale, V. Armana de 1892 donnant le détail de ses œuvres.

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