CHAPITRE PREMIER
Font-Ségugne. — L’Armana Prouvençau.
Il faut évoquer maintenant les jours les plus glorieux de cette longue histoire. Après tant d'efforts avortés, ce nous est une joie maintenant plus vive de contempler cette grande réussite. Nous sommes pareils à des voyageurs qui, après la fatigue des rudes côtes, saluent d’un cri de joie les horizons; ceux qui d’un seul coup se sont transportés au point culminant de cette histoire, s'ils n'ont pas suivi notre pénible chemin, n'ont pas eu non plus la forte sensation d’être montés si haut en partant des régions basses où s’agitaient toutes les bonnes volontés médiocres, que nous avons laissées derrière nous.
Cependant, si vive que soit ma joie d'arriver enfin à ces jours de succès et de poésie, ce n'est pas mon dessein d'y insister longuement. Cette histoire, comme elle était la plus facile et la plus attrayante à faire, elle a été faite maintes fois. J'en veux simplement rappeler les grands traits en les accompagnant de quelques remarques que je crois encore inédites.
Nous venons de le voir : ce désir était général de grouper enfin des efforts trop longtemps dispersés; les tentatives d’Arles et d’Aix avaient montré combien l’union pouvait être féconde, mais elles n’avaient pas moins indiqué combien elle pouvait être dangereuse. A lier partie avec tous les médiocres, avec les vieux troubaires impénitents qui prétendaient ne reconnaître ni grammaire, ni orthographe, ni quelque règle que ce fût hors leur libre fantaisie, à faire appel à tous, on risquait de tout compromettre. Les jeunes poètes d'Avignon sentirent la nécessité d’être chez eux, entre amis qui s’estimaient et se comprenaient.
Cette forte vérité leur apparut que ce sont les minorités intelligentes qui font contre les majorités les grandes choses; ils résolurent donc de faire chez eux l'œuvre qu'ils rêvaient.
Ils se trouvaient maintenant en contact étroit, Anselme Mathieu, Mistral et Roumanille s'étaient liés depuis longtemps, nous savons en quelles circonstances; Roumanille d'autre part connaissait Aubanel; on se réunissait souvent én Avignon, mais surtout chez un ami, de Roumanille, un peu plus âgé, le notaire Paul Giéra, celui qui devait signer Glaup, ou Lou Felibre ajougui quelques rares chansons réunies plus tard’.
Une mère affectueuse, deux sœurs gracieuses et bosses quelques amies, dont l’une restera célèbre, mettaient la plus chärmante atmosphère dans le salon de la rue Banasterie, ou l'été dans le séjour champêtre de Font-Ségugne.
Font-Ségugne... Ce nom devenu fameux, ce nom mille fois répété dans les poèmes, dans les articles, dans les livres qui ont raconté la naissance du Félibrige, le voici enfin qui nous äpparaît au bout de cette longue course, et les trois chemins que nous avons suivis jusqu'à présent avec les érudits, avec les ouyriers, avec les patoisants, ils se dirigeaient donc tous les trois vers cette bastide provençale, blottie dans la fraîcheur des arbres, sous le grand soleil du mois de mai.
Tous les poètes qui ont respiré à Font-Ségugne l'air de ce printemps chargé d'amour, de gloire et de poésie ont dit le charme de ces lieux; Mistral nous a montré le castel posé au penchant du plateau de Camp-Cabel, regardant le Ventoux et la gorge de Vaucluse, abrité du vent et de l’ardeur du soleil par « un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de platanes? ». Anselme Mathieuÿ a évoqué le banc, la muraille, les grands acacias feuillus, la fontaine murmurante, qui donna son nom à l'endroit; ce pauvre Tavan, qui cultiva le sol de Gadagne, tout en face de Font-Ségugne, nous en a décrit « l’ombragé », le Silence, la fraîcheur, les cachettes, les sentiers, les bancs de pierre, les bosquets, les chants d'oiseaux, les gazons où l’on