‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 136 sur 182 · Mistral, ibid., et Mémoires, pp · texte numérisé non relu

Mistral, ibid., et Mémoires, pp

30. « La quatrième douleur que j'ai soufferte pour vous, — © mon fils tant

Or ce mot de Félibre qui se trouvait dans ce dernier vers, personne n'en connaissait le sens, et personne ne le connaît encore. Certains ont prétendu le faire venir d’un mot bas-latin, felibris, qui signifierait « nourrisson », d’autres ont proposé le

grec œiAïéss, ami de l’hébreu ou ami du beau, d’autres ont

même invoqué l'irlandais.

M. A. Jeanroy! semble avoir enfin restitué au mot tout son vrai sens, en le rapprochant de l'espagnol feligrès, qui signifie paroissien,. client, mais qui, venant de filius ecclesiae pouvait signifier au Moyen âge fidèle ou prêtre ei qui signifie encore en catalan, enfant de chœur, et c’est le sens le plus probable surtout si on le compare au mot voisin firoun, qui vient sans doute du latin tiro (conscrit).

Quoi qu'il en soit, ce n'était pas à cause de son sens que ces Jeunes poètes adoptaient le mot, c’est plutôt parce qu'il n'avait pas de sens, parce que, mystérieux de la sorte, il était plus évocateur d’un avenir mystérieux encore, et parce que, nouveau, il semblait annoncer une ère vraiment nouvelle, alors qu’un vieux mot eût traîné après lui tout un passé gênant. Et sans doute aussi ce fut le chiffre sept, qui décida de l'adoption du mot; ces jeunes gens étaient trop bons latinistes pour ne pas savoir que les dieux aiment les chiffres impairs, et ne voulaient-ils pas eux aussi imposer une loi nouvelle, n’étaient-ils pas en un mot « les Sept Félibres de la Loi »? Je n'ose ajouter que peut-être y eut-il dans leur esprit le sentiment d’un jeu de mots, point excellent, mais qui fournissait un thème à l’exaltation littéraire ou provençale; les Félibres ne devaient-ils pas être ceux qui feraient des livres (en provençal libre), et ceux aussi qui devaient rendre libre la vieille langue prisonnièref?.

précieux, — C'est quand je vous perdis, — Que de trois jours, trois nuits. je ne vous rencontrais, — Quand vous étiez dans le temple — Et vous discutiez — Avec les tirons de la loi, — Avec les sept Félibres de la loi. »

Le mot tiron est tout aussi incompréhensible que Félibre.

11. V. À. Jeanroy, article sur le mot félibre, Romania, 1894, tome XXII, pp. 463-65, et F. Mistral : article dans l’Aioli du 17 octobre 1894, le couplet du cantique appelé « Oraison de Saint-Anselme ». ï

12. Le nombre sept est très frappant dans l’histoire d'Avignon, notamment par les sept papes qui y régnèrent 70 ans. Voir, à ce sujet, Paul Mariéton

l4S8 L'ÉCOLE D AVIGNON

Quoi qu'il en soit, les jeunes gens décidèrent de s'appeler les Félibres, de prendre pour emblème une étoile à sept rayons, en l'honneur de sainte Estelle, dont c'était la fête le 21 mai, et pour organe annuel un petit livre qui devait s’intituler : « L’Armana prouvençau pèr lou bel an de Diéu 1855, adouba et publica de la man di Felibre. »

Et le voici, ce petit livre qui depuis soixante ans joue un grand rôle sur les terres méridionales, le rôle de maintenir chaque année l'espoir au cœur "de ceux qui ne veulent pas croire à la mort des parlers d’oc, le rôle d'affirmer chaque année la survivance de la langue des Troubadours.

Tel, il paraissait pour la première fois en 1855, tel, à peu de chose près, on le voit se glisser à l’époque des almanachs sur les rayons des librairies. Il a subi depuis lors peu de modifications, ce qui prouve que dès le début les esprits très intelli-gents qui l’avaient conçu avaient trouvé la formule qui pouvait assurer sa réussite. We;

Cette formule est à la fois littéraire et populaire, et le respect de la tradition s’y trouve habilement allié au désir de l’innovation.

La tradition, c’est qu’un almanach populaire soit d’abord un almanach donnant le tableau des mois, des fêtes, des foires, des pèlerinages, les changements de lune, les éclipses, les proverbes, tout cela suivi de quelques plaisantes histoires, bonnes à égayer les veillées d'hiver. À cette tradition l’Armana Prouvençau se conforme dix années durant: en 1864 l’almanach est réduit à son minimum, le tableau des fêtes et des foires est supprimé, les proverbes également; de plus en plus c’est une sorte de revue littéraire qui paraît tous les ans bien mieux qu’un almanach populaire. :

Autre signe de cette évolution: au début, l’'Armana porte sur sa couverture une vignette représentant un joyeux buveur

La Terre Provençale; Paris, Lemerre, 1894, p. 7, et l’Aioli, du 7 février 1893. Remarquons que le mot félibre a sept lettres. Mistral a toujours attaché à ce chiffre une très grande importance. Remarquons aussi le souvenir des sept fondateurs des Jeux Floraux de Toulouse, et, dans Mirèio (Chant II, str. 35). la Cour d'amour, présidée par sept dames.

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attablé sous une treille, prêt à lamper son muscat qu'il tient bien en main; dès 1858 cette vignette, jugée sans doute trop vulgaire, disparaît. Autre détail : en 1860 la couverture de l’'Armana, d’abord colorée de façon diverse, arbore le jaune de

la librairie et sur cette couverture apparaît l'inscription : an

sieisen (an sixième) dôu Felibrige. C'est bien indiquer qu'il s’agit d'une ère nouvelle, mais il a fallu six ans pour oser concevoir et arborer cette mention.

Toutefois dès la première année l'esprit d'innovation était sensible à tout lecteur intelligent. Cet almanach n'apparaissait point dès l’abord comme un recueil tout simple de renseignements et de facéties, on pouvait y deviner déjà des tendances et des volontés très nettes, et s’il eût été prématuré de prédire que cette publication deviendrait l'organe d'un grand poète, on pouvait dès lors se rendre compte que c'était celui de gens très : intelligents et tels qu'on n’en avait point encore aperçu parmi ceux qui s'étaient mêlés d'écrire en provençal.

Dès le début on remarque une liste des principales dates de l'histoire de Provence, depuis la fondation de Marseille par les Phocéens, jusqu’à la Révolution; en 1856 on ose ajouter à ces dates celle de la fondation du Félibrige, à Font-Ségugne, et d’année en année la liste des faits importants se grossit jusqu’à devenir un abrégé de l’histoire de Provence, et c’est le premier signe que l'œuvre ne se présente pas comme un simple passetemps, mais prétend avoir une valeur nationale. |

D'ailleurs « Le Chant des Félibres » qui ouvrait le petit volume ne laissait aucun doute sur cette intention : « Sian li cantaire déu païs#! » déclaraient ces jeunes enthousiastes dans une poésie collective, « écrite à Font-Ségugne, le 21 mai 1854 »; plus loin l’on trouvait une petite histoire de Provence t#; l’année sui-

vante on remarquait sous le titre « Mortuorum prouvençau »

une notice nécrologique des célébrités provençales qui n'a jamais cessé de paraître et qui avait l’avantage d’exalteér le sentiment national en montrant au peuple la figure des hommes d'élite disparus au cours de l’année, non loin une notice de quatre pages

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