Rédigée par le Félibre Du Mas, c’est-à-dire Mistral
Abo L'ÉCOLE D'AVIGNON
sur la langue provençale et ses différents dialectes, une rubrique « Nouvello felibrenco », destinée à maintenir le contact entre des différents poètes; et les années suivantes persiste cette volonté de faire œuvre nationale, dont nous verrons surtout qu'elle est, la volonté de Mistral.
Cette volonté s'oppose naturellement aux troubaires impénitents qui n'ont pas suffisamment l’orgueil de leur langue ou qui n'adoptent pas les principes orthographiques de la jeune école. {
Ces principes orthographiques, j'ai différé jusqu’à présent de les exposer; s'ils se dessinaient déjà nettement dans les textes antérieurs, publiés par Roumanille ou sous sa direction, : c’est vraiment dans le texte de l’Armana que nous les voyons portés à leur perfection définitive, dont ils ne s’écarteront plus par la suite. =
La question de l'orthographe, je l'ai dit déjà, était capitale pour la jeune poésie de Provence, d’abord parce que pour"faire figure devant le monde lettré, pour donner l'impression à tous que l'on écrivait une langue, et non un patois, il fallait pouvoir présenter des textes écrits de facon semblable par tous les poètes qu'on voulait exalter, ensuite parce que si l’on prétendait s'adresser à un public de plus en plus étendu, il fallait que ce public fût à même de comprendre le texte écrit, lui qui était capable de le comprendre à l'audition. Or quelle chance y avait-il qu'on arrivât à ce résultat, si chacun continuait à se livrer à sa fantaisie orthographique?
Car c’est bien la fantaisie, le Caprice ou la fausse érudition qui dictent jusqu'alors à tous les poètes provençaux leurs façons d'écrire. Nous l'avons vu, si bien des Troubaires connaissent la gloire des Troubadours à travers les savants et les historiens français qui en ont parlé, il en est bien peu qui se soient mis en présence des textes du Moyen âge, il n’en est même pas un, je pense, à part Diouloufet. D'ailleurs que vaut l'orthographe des Troubadours pour une langue qui descend bien, à la vérité, de la leur, mais qui depuis a subi tant de modifications? D’autre part, écrire comme l’on prononce, cela est plein de dangers, car l'on ne prononce pas partout de la même façon et chaque auteur trouve pour représenter un son une graphie différente.
Autre écueil, l'orthographe française est là, qui domine tous les esprits, parce que le français est la seule langue écrite couramment, et somme toute c'est elle qui plus ou moins ouvertement régente le provençal, cela d'autant plus facilement qu'elle reproduit souvent l’étymologie des mots latins qui correspondent aux mots provençaux tout comme aux mots français.
Oui, quelle que soit la nonchalance, la fantaisie, le caprice apparent des Troubaires en matière d'orthographe, c'est toujours à l'orthographe française qu'ils se tiennent, toutes les fois que le son du provençal le. leur permet. Ouvrons à la première page les œuvres de Bellot, le plus célèbre des poètes du temps
Voou miès tard que jamais; muso, anen, bouen couragi ! Revilho-ti subran, si mettren à l'ouvragi;
Escrieouren oou public ‘en jargoun LES Inspiro-mi des vers que siegoun plen de saou.…
On le voit, toutes les fois qu'il y a possibilité de calquer l'orthographe française, Bellot la reproduit fidèlement, et, somme toute, le raisonnement assez logique était celui-ci : le français est la seule langue qui soit écrite en Provence, usons, pour nous faire comprendre, de l'orthographe française.
En face de ce procédé pratique et sans valeur scientifique se dresse la théorie des érudits. Ceux-là sont des partisans de l'orthographe te Ceux-là se rallient autour de l'avis de
Ch. Nodier à Jasmin : « Une orthographe conforme à la prononciation est le caprice extravagant d'un grammairien sans logique t6. » Ils ont pour exemple le bibliothécaire-poète Diou-
loufet, et pour défenseur, le docteur Honnoratf, le savant médecin, auteur du Dictionnaire dont nous avons parlé. Honnorat, on se le rappelle, avait eu l'ambition de faire non seulement un ” dictionnaire provençal, mais plutôt un dictionnaire de la langue d'oc. Etant donnée la diversité des dialectes qui modifiaient souvent la finale des mots, il avait cru nécessaire de respecter l’or-
15. V. P. Bellot : Obros, éd. 1841; Marseille, p. 29. 16. V. Roumanille : Dissertation, citée, Nr Mpartiencheuve
thographe étymologique, afin de donner par là à son mot une valeur pour ainsi dire universelle et que chacun de la sorte püt le reconnaître. Cela n'était point inutile sans doute pour un dietionnaire, mais ce système pouvait-il être appliqué d’une façon courante? N'allait-on pas de la sorte encombrer l'orthographe d'une foule de lettres inutiles, qui ne se prononçaient plus, surtout dans le dialecte d'Avignon, où les finales sont extrêmement adoucies. L’r des infinitifs, le t des participes, ls des pluriels, le ch dans des mots comme /ach, nuech. le { des troisièmes personnes du pluriel des verbes, toutes ces lettres n’allaient-elles pas troubler l’homme du peuple qui ne les prononçait plus et les verrait écrites ?
En somme, les partisans de l'orthographe étÿmologique et ceux de l'orthographe française se donnaient la main, car dans la plupart des cas l'orthographe française est étymologique. —
Mais il y avait une autre difficulté, spéciale au provençal, c'était l'orthographe des diphtongues et triphtongues qui n’existent point en français et spécialement au, èu, ôu, que les Félibres écrivent, comme je viens de le faire et que les « Troubaires » écrivaient généralement pour rendre sensible leur prononciation : aou, eou, Oou. Les cas étaient plus compliqués encore quand ils
se trouvaient en présence de iau, iéu, idu, qu'ils écrivaient, d'après le même principe, iaou, ieou, ioou, ce qui donnait le spectacle disgracieux de quatre voyelles consécutives, et ce qui avait l'inconvénient aussi de trop séparer des sons qui se fondent et qui entrent, pour ainsi dire, les uns dans les autres, iau, ne Se prononÇçant pas exaçlement : j-a-ou, mais d’une manière qui fond ensemble les sons de l’i, a et de l’ou.
Voilà donc quelques-unes des principales difficultés où se débattait l'orthographe provençale. L'impression était celle d’un énorme chaos; nulle discipline: la plupart des poètes proclamaient leur droit d'écrire comme ils l’entendaient; Gelu, nous l'avons vu, déclarait « sauter à pieds joints sur les règles de la prétendue grammaire provençale, cette rareté introuvable ». Cà et là quelques essais de simplification avaient eu lieu; Jasmin avait eu le sentiment qu’il fallait écrire autant que possible comme l'on parlait, pour être compris du peuple; le marquis de la Fare-Alais également, mais tous les deux avaient orthographié
stone vec - “#2 6 CE
sans méthode bien nette, et si Roumanille invoque leur autorité, ce sera, on le sent bien, à défaut d’autres.
Telle était la situation devant laquelle se trouvaient, aux environs de 1850, Roumanille et ses jeunes amis.
Lui-même avait longtemps suivi les errements de ses devanciers. Nous avons remarqué que, dans Lou Bouiabaisso, son orthographe est déjà plus simple que celle des autres collaborateurs, elle est pourtant bien loin d'être ce qu’elle deviendra depuis.
‘ Dès 1847, nous trouvons des simplifications plus hardies dans la première édition de Li Margarideto. Alors que dans la préface, en vers, son ami Camille Reybaud, écrit encore : paoure,
raoubo, mièou, il orthographie : De sèt pauri-z-enfan, soun
pichot malau, il supprime les s du pluriel : di poumié, de niu’ntiero, les t des participes, siéw na, les lettres inutiles : il écrit tan pour tant, li bla au lieu de li blads, les t des pluriels : « eli se vièuton. » Bref son système apparaît déjà très net, et ce système semble dès lors être celui de la simplification à outrance, de l'orthographe phonétique, telle qu'elle a été appliquée par les Italiens et les Espagnols.
C'est le système qu'il appliquait, malgré les résistances dans l'édition de Li Prouvençalo (1851) et dans celle des Nouvé (1852). Mais quand les Troubaires impénitents virent leurs textes traités de la sorte, quand le publie de ces Troubaires vit ses auteurs
favoris, un Bellot, un Chailan, un Désanat, un Bourrelly, liés « sur le lit de Procuste », ce fut un murmure général, et les
résistances commencèrent. On accusa Roumanille d’avoir réduit tous ses collaborateurs à pañler son dialecte, et d’avoir « forcé toutes les muses, sous peine de congé, à adopter le costume d’Avignon »; enfin on appela les deux recueils composés de la sorte « deux martyrologes ».
J.-B. Gaut, avec son tempérament de publiciste et son caractère conciliant, tâcha de mettre tout le monde d’accord dans l’édition du recueil qui suivit le Roumavägi d'Aix. Constatant que les poètes provençaux étaient divisés en deux écoles orthographiques principales, qu'il appelait l'école étymologique et l’école
- naturelle, la première, écrivant chaque mot avec les lettres qui
18. V. Roumanille : citation de l’article de Bousquet, dans Dissertation...
indiquent son étymologie, la seconde écrivant les mots comme ils sont parlés, il prétendait « les fusionner dans une méthode éclectique ».
Il acceptait un grand nombre de simplifications de Roumanille, notamment les au, èu, du, les justifiant par l'exemple des Troubadours et celui d'Honnorat, mais il ne rejetait point l’r des infinitifs, le { des participes, les s des pluriels, — en respectant toutefois cette suppression dans les textes des poètes d'Avignon. Cependant, même parmi ceux-là, nous voyons hésiter celui qui sera le plus grand, puisque Mistral écrit encore la « Mort dau Meissounier » avec beaucoup de lettres inutiles, avec les s du pluriel et le { des participes, alors que dans l’'Ode 1 Troubaire son orthographe est, à peu de chose près, ee qu'elle sera depuis. |
Il fallait pourtant prendre un parti; Roumanille l'avait indiqué; dès 1847 il avait publié en tête de son petit poème la Part dôu bon Diéu, une préface de 68 pages serrées, où il traitait de Forthographe provençale.
« Roumanille, dit Mistralf®, en, lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue, orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle, et, d'accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, pour l'œuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait un outil léger, un outil frais émoulu. »
I n'est pas douteux que l’ardeur du jeune Mistral ne dût vivement encourager Roumanilie et lui donner foi dans la vitalité d’un langage qu'il avait proclamé, quelques années avant,
expirant. Mais quant aux principes orthographiques on peut lui en faire honneur avant tout, et si Mistral en reprend la théorie? et les applique dans tous ses écrits, à partir de 1854, c’est à la