‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 138 sur 182 · V. Mistral : Mémoires, p · texte numérisé non relu

V. Mistral : Mémoires, p

20. V. note signée F. M., dans la grande édition de Saboly; Avignon, Seguin, 18535.

suite de Roumanille dont nous avons vu jusqu'à présent les efforts, d'autant plus méritoires qu'il est alors seul de son avis. Sa Dissertation était vraiment une œuvre courageuse et fort intelligente. |

Dégageons-en les idées générales; celle qui les domine toutes est celle-ci : écrire comme l'on parle. « Les dialectes de la langue romano-provençale s'écrivent comme ils se prononcent »; c'est dire que l’on respectera les différences dialectales, et c’est ce que Roumanille faisait dans l'édition de Li Prouvençalo, et même d'autant mieux que ces différences seront indiquées plus fortement par l'orthographe phonétique.

Oui, c'est bien l'orthographe phonétique que préconisait Roumanille et que Gaut appelait naturelle, parce qu'on écrivait chaque son de la façon la plus simple, lou La, lou bla, l’ounoür, la courouno, — voulant en somme faire pour le provençal ce que les Italiens et les Espagnols avaient fait pour leur langue, exemples que Roumanille invoque avec raison à tout instant. En partant de ce principe done suppression des lettres doubles, sauf le cas où la prononciation l’exigerait, suppression de l’r des infinitifs, du & des participes, de l’s des pluriels, sauf dans les dialectes où la prononciation les fait entendre, suppression de l’h considérée comme une lettre inutile, de {L mouillée, substitution du j'au g, lorsque le g doit avoir le son dj ou dz.

Mais il est une difficulté que les Italiens n’ont pas eu à résoudre, c’est celle de la prononciation de l’u, dans au, ou, eu, difficulté que nous avons vu surgir tout à l'heure devant les poètes provençaux. Un mot comme aura se-prononce en italien aoura sans qu'on ait besoin d'indication spéciale, car le son de l’u égale toujours ou. Mais en provençal il n’en est pas de même, sauf dans les diphtongues ou triphtongues lu se prononce comme l’u français. Il fallait donc, si l’on ne voulait pas avoir recours au procédé des Troubaires, trouver un moyen plus élégant. Roumanille le trouva dans l'orthographe des Troubadours qu'il adopte pour cette fois : remarquant chez les Troubadours, les formes vau, mau, cauda, aut, beure, beutat, etc., Roumanille. prit le parti d'écrire comme eux, en indiquant toutefois par un accent posé sur l’e, de èu, sur l’a de àu, sur l’o de Ôu, la différence de prononciation qui était nécessaire en pareil cas.

C'est donc par un système d’accents quil complétait sa réforme, accents nécessaires dans le cas ci-dessus, utiles aussi pour indiquer la tonique dans des mots comme counsciènci, lambèn, fèsto, siblè, venguè, acd, demôûni, bèstis. Cela, disaitl, en s’autorisant de l'exemple des Troubadours et des Grecs.

En terminant il résumait ainsi sa tentative : « La réforme à laquelle nous travaillons sérieusement, est basée sur trois points principaux :

«1° Approprier l'orthographe provençale moderne aux modilications que le temps a fait subir à notre langue; car des changements suivis dans la prononciation obligent toujours d'en faire dans l'orthographe; 0

« 2° Simplifier cette orthographe par la restauration de certaines formes usitées chez les vieux Troubadours et par la suppression de bien des lettres parasites;

« 3° La compléter enfin par un APT ue d’accentuation. » 7

Fels étaient les principes sur lesquels Roumanille s’appuyait. Il conviait tous les poètes provençaux à l'union; il offrait des concessions, si on lui en accordait, il suppliait qu'on réalisât enfin l'unité orthographique.

« Quel triomphe pour notre chère langue, déchirée jusqu'ici en autant de lambeaux qu'il existe d'organes différents, quel triomphe pour elle, si elle pouvait enfin se formuler un corps de lois admis par les hommes compétents de chaque dialecte et qu'on ne pourrait transgresser sans encourir le blâme de tous les gens de goût et de savoir! Amis du Gay Saber, si notre languc doit tomber un jour, qu'elle drape au moins sa toge comme ces Romains dont elle est la fille; elle imposera l’admiration par la noblesse de sa chute. »

Il écrivait cela le 25 mai 1853; une année après il faisait adopter solennellement ses principes par les jeunes gens groupés autour de lui à Font-Ségugne. Car son appel aux Troubaires avait été vain, les Marseillais surtout s'étant montrés particulièrement agressifs. :

« D’Avignon à Marseille, dit Mistral, tous ceux qui écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les réfor- :

mateurs. Une guerre de brochures et d'articles venimeux, entre les jeunes d'Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans. À Marseille les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe blanche, les jaloux, les grognons se réunissaient le soir, dans l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement - sur la suppression des s et aiguiser des armes contre les novateurs?!. »

Cela mimportait point; les jeunes gens d'Avignon avaient pour eux les plus grandes forces, celle du talent et celle de l’union; ils étaient assurés du triomphe. Ne proclamaient-ils pas qu'ils étaient « tous des amis et des frères, étant les chanteurs du pays », et ne prétendaient-ils pas apporter au peuple la consolation du rire sain et de la poésie fraternelle2, Car dès la première année les Félibres affirmaient leur désir de rester unis entre eux, en dépit des résistances, peu nombreux sans doute, mais avec toute la force des minorités énergiques.

« Nous avons le bonheur d'être quelques-uns qui nous touchons, qui nous comprenons, qui nous disons tout. Nous aurions été la moitié moins que nous aurions fait éclore cet almanach sans trop de peine. Dès que trois ou quatre nous avons eu dit « Il faut que cela soit », cela a été! Nous nous sommes aussitôt mis à l’œuvre et dans un clin d'œil tout a été prêt. C’est alors seulement que nous avons pensé que cela ferait plaisir peutêtre à quelques troubaires de notre voisinage de venir félibrer avec nous dans cet Almanach. Nous avons rencontré le Félibre un tel et nous lui avons dit : « Nous faisons un almanach, voulez-vous y envoyer quelque chose? — Oui, a-t-il dit. Voilà pour un. Nous en avons rencontré un autre : « Soit » a-t-il dit. Et de deux! Finalement nous voici douze, tous en bonne compa-

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21. V. notamment Damase-Arbaud : Etude sur l'orthographe provençale, dans le t. IT des Chansons populaires de Provence; Aïx, Makaire, 1864. C’est un partisan vigoureux et renseigné de l'orthographe étymologique. Nous n'avons pas l'intention d’exposer ici le détail de l'orthographe félibréenne. Cet exposé serait inutile après celui de J. Ronjat : L'Ourtougràfi prouvençalo; Avignon. 1908, 27 pages.

-22. Voir le chant des Félibres, Armana, 1855 : « Sian tout d'ami, sian tout di fraire. — Sian li cantaire ddu païs... »

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