Choix, t AW, Fo
73. « Lexique o ou dictionnaire de la languc des Troubadours, précédé de recherches philologiques sur la langue romane et d’un nouveau Choix de poésies des Troubadours »; Paris, 1838-1844.
reculée en Gaule, et peu à peu confisqué en France par les rois. Dans sa conclusion Raynouard n’hésitait pas à demander à Louis XVIII son rétablissement : « Sire, disait-il, nous oserons vous dire, à vous qui êtes à la fois le sujet de Dieu et le chef du peuple : rendez à Dieu ce qui est à Dieu et rendez au peuple ce qui esb au peuple. » Là encore n'était-ce pas exalter l’indépendance provinciale, revendiquer les droits oubliés, donner à tous les désirs de s'affranchir de l'oppression centralisatrice? Et comme pour illustrer ses théories, par un exemple modeste, mais cher à son cœur de patriote, la même année 1829, Raynouard faisait imprimer à Brignoles une notice sur Brignoles. C'était déjà du régionalisme.
Ainsi ce grand esprit, qui n’eut été qu'un bel esprit, s'il en fut resté à écrire des tragédies historiques dans le style de Marie- Joseph Chénier, venait avec une admirable patience, un véritable: sens critique, une érudition étonnante, d'élever un monument à la gloire de la vieille langue de sa patrie. Sans déclamation, sans vaine jactance, il avait fait une -œuvre, qur-allait commander le respect, inspirer dans tous les pays d'Europe des vocations scientifiques, influer sur-le mouvement romantique, préparer de loin, mais de façon très efficace, le réveil des consciences- méridionales. |
Dès 180 on peut mesurer cette influence à l'enthousiasme d'un critique, qui plus tard fera beaucoup pour encourager les tentatives méridionales, Charles Nodier7#. Dans un article, fort intelligent, il montrait tout le mérite de Raynouard. Il félicitait le poète de ce long travail d’érudition : « Ce début du. poète dans la grammaire, disait-il, est un chef-d'œuvre que les grammairiens de profession ne surpasseraient pas... « Il y avait un grand vide dans l’histoire des langues, un vide qui paraissait à peine avoir été occupé par des -jargons insignifiants et barbares, sans philosophie, sans méthode. La science vient ‘de le remplir... »
7h. V. « Mélanges de littérature et de critique »; Paris, 1820, t, II.
Et quand il en venait à parler du provençal moderne, il disait : « Ce dernier idiome, qu'il n’est pas permis depuis longtemps de confondre avec nos patois provinciaux a sur celui qui nous est resté (le français) l'avantage de la prééminence dans l'ordre du temps, comme celui de la douceur, de la grâce et de l'harmonie... Malheureusement pour lui le langage qui a prévalu a dû ce succès à des chefs-d'œuvre qui ont fait oublier très - justement les Troubadours, la gaie science et la -belle langue d'oc. C’est un cadet de bonne maison, que d'excellentes protections ont fait réussir dans le monde au préjudice des héritiers légitimes. Les langues ont une destinée comme les hommes. »
On voit comme l’idée peu à peu fait son chemin; Raynouard exprimait un simple regret sur la disparition de la langue d’oc, Nodier va plus loin : il traite le français de « cadet », et considère le provençal comme l'héritier légitime du latin. Sans doute il est encore le seul ou presque. Mais ses paroles trouveront vite des échos.
En 1836, un élève de Raynouard, Pellissier, publiait dans le « Bulletin du Bibliophile », une notice sur les travaux de son maître. Après en avoir montré l'intérêt scientifique, il ajoutait .
« Signalons une circonstance qui ajoute un mérite aux importantes recherches du savant éditeur des Troubadours, c’est que la langue romane, fille aînée du latin, et qui devint, à son tour, la langue mère des divers idiomes du Midi de l'Europe existe encore comme langue vivante sauf les altérations amenées par le temps, en Catalogne, dans le royaume de Valence, dans les îles Baléares, en Savoie, dans. le pays de Vaud, dans le Bas-Valais, et surtout dans les provinces méridionales de la France, »
Ainsi l’on arrivait peu à peu à cette idée que la langue parlée dans le Midi de la France, était bien, si déformée fut-elle, la langue même des Troubadours, premiers initiateurs poétiques de l’Europe. Quand Stendhal-Beyle traite de d’amour, ïl consaére deux de ses chapitres à l’amour en Provence, à la Provence du treizième siècle, et d'après Raynouard sans doute il parle des cours d'amour et d'André Le Chapelain; mais il n'a pas accepté sans contrôle les travaux de Raynouard, puisqu'il a consulté à Florence le manuscrit de la bibliothèque Laurentienne
où se trouve relatée l'histoire de Guillaume de Cabestaing qu'il raconte complaisamment®.
Mais il est difficile de mesurer l'influence de Raynouard; d'un mot l'on peut dire qu'elle s'exerce sur tous ceux, savants ou poètes, qui, à quelque titre que ce soit, dans quelque pays que ce soit, s'occupent de littérature d'oc, et, par la suite de cette étude nous en trouverons à tout instant les marques les plus sensibles. Nous avons quelque fierté à constater que c'est de Provence que vient cette grande œuvre, el, quel que soit le mérite postérieur des savants étrangers, c'est à un de ses fils que la Provence a dû tout d'abord de voir remettre sa vieille langue en honneur". |
Cette influence universelle s'exerce plus particulièrement sur des savants comme Fauriel, et comme Maryÿ-Lafon, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler plus longuement, mais on peut dire qu'elle détermine toutes les publications romanes, qui deviennent dès cetté époque de plus en plus nombreuses.
Ce réveil des études romanes ne devait pas laisser indifiérente une Académie, qui avait derrière elle des siècles de célébrité et dont l'origine avait été précisément ce besoin de protesjation contre la décadencè de la poésie locale. On sait qu'en 1323, au mois de mai, sept bourgeois de Toulouse avaient décidé d'encourager par des concours et des récompenses le Gay-Saber, ou l'art de chanter en langue romane, selon les lois des Troubadours. Mais ces lois étaient bien oubliées; il fallut les rappeler au souvenir des concurrents. Ge fut l’objet d'un long traité intitulé « Las leys d’Amors77 » et qui est conservé pieusement en deux éditions, comme code linguistique et poétique, dans les archives de l'Académie. Avec lui étaient conservés quelques-uns des poèmes couronnés depuis les premières années du
75. V. De l'Amour, 1% octobre 1822. Dans l'édition Lévy de 1891 on peut lire en note cette réflexion « Raynouard a trop peu connu et trop loué les Troubadours ».
56. Notons que Roumanille entre autres, dans une lettre à Reboul, du 9 juin 1859 (publiée par C. Pittolet : Revue des langues romanes, 1911) se qualifie de « félibre-troubadour ». &
37. Notons que Mistral, évoquant dans Mirèio (ch, mr, str. 32) les cours d'amour, parle des « lei d'amour » et donne la présidence de cette cour à sept jeunes femmes que doivent célébrer sept poètes.
# LA DÉCOUVERTE DES TROUBADOURS 5g
quatorzième siècle jusqu'à la fin du quinzième, date où la langue romane disparait des concours, cédant la place à la langue française. C'étaient tous ces documents qu'entreprenait de publier à partir de 1841, M. Gatien Arnoult, membre de l'Académie des Jeux Floraux, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Toulouse. II les présentait sous le titre de « Monu-
ments de la littérature romane, publiés sous les auspices de
l'Académie des Jeux Floraux, avec l'appui du Conseil municipal de la Ville de Toulouse et du Conseil général du département de la Haute-Garonne ® ». Ce qui semble nous indiquer que dès cette date l'esprit public s'intéresse à cette recherche des vieux textes et conserve l'orgueil de sa vieille langue. Cette publication fut continuée par Gatien Arnoult jusqu’en 1848. Elle devait être achevée par son collaborateur le docteur J.-B, Noulet; Gatien Arnoult ayant été à celte date élu député à la Constituante. Dans l'introduction du dernier volume paru en 1849, le docteur Noulet faisait une brève histoire de l’Académie des Jeux Floraux. Il la montrait durant les premiers siècles de sa fondation en lutte opiniâtre avec les influences françaises, véritable Académie de langue d’oc constituée bien avant la naissance de l’Académie française.
N'était-ce pas un noble, un décisif exemple pour les jeunes poètes de Provence que l’histoire de cette vieille Académie, maintenant les droits de la vieille langue, de la littérature traditionnelle? Nul doute que leur esprit n’en ait été vivement frappé : comme les bourgeois de Toulouse les poètes de Font-Ségugne sont sept; comme eux ils. fondent leur société au mois de mai, comme eux ils convient à l’union, à une féconde rivalité tous les poètes de la langue d’oc. Il y a là une.série de coïncidences
qui sans doute ne sont pas toutes fortuites®.
78. « Las Flors del Gay-Saber » et « Las Joyas del Gay- PADee », 1844-49, n vol., in-8°; Toulouse, Bon et Privat.
L’ Aodérnte des Jeux-Floraux vient d'acheter pour ses archives une copie des Léys d’Amors, faite par Raynouard vers 1820. Raynouard, puis Fauriel, avaient eu l'intention de publier les Leys. L'Académie des Jeux-Floraux, sans s’y opposer peut-être formellement préféra en confier la publication à une commission composée de MM. d’Aguilas, d’Escouloubre, Gatien-Arnoult.
79. Ce docteur, J.-B. Noulet, devait se signaler à l'attention des poètes d’oc quelques années plus tard, en publiant un « Essai sur l’histoire littéraire des
En 1843, M. F. Guessard, publie dans la bibliothèque de l'Ecole des Chartes les « Grammaires provençales de Hugues Faidit et de Raymond Vidal de Besaudun », -grammairiens. du treizième siècle, en 1856 le savant Francisque Michel donne une édition de « Gérard de Roussillon » en provençal et en français®, en 1809, le « Romancero du Pays Basque ».
Désormais on peut dire que la question romane est à l’ordre du jour, et, bientôt de jeunes savants se lèveront, qui s’appelleront Paul Meyer et Gaston Paris et de toutes parts déjà les esprits lettrés, par de multiples influences sont préparés à recevoir avec intérêt, avec faveur, avec enthousiasme toute œuvre scientifique ou littéraire qui illustrera cette terre du Midi, vers. laquelle se tournent des regards de plus en plus nombreux.
Une amusante supercherie montre même quelke. était alors l'influence de Raynouard et le goût général pour les études romanes. Un médecin qui eut quelque célébrité en son temps, Auguste Moquin-Tandon, professeur à la Faculté de Toulouse (par la suite il devait être nommé à Paris) avait en 1836%-fait paraître un petit chef-d'œuvre, La Carya Magalonensis, chefd'œuvre à tout le moins de supercherie. Petit-fils d'un poète de Montpellier, Auguste Tandon, il avait été de bonne heure initié au parler languedocien et aux études romanes; il eut l’idée de composer un opuscule dans la langue des Troubadours. De ce manuscrit, ainsi établi et qui racontait au milieu de faits historiques des histoires bizarres, il feignit de n'être que l'éditeur. Tout était disposé pour tromper les mieux informés : la langue, les expressions, l'esprit du Moyen âge, rien qui ne fut. parfaitement copié. Moquin-Tandon, avec beaucoup de sérieux
patois du Midi de la France aux seizième et dix-septième siècles » et ensuite € au dix-huitième siècle ». Le premier de ces livres ne parut qu’en 1859, mais dès 1856 on avait pu lire des fragments importants dans La Revue de Toulouse et du Midi. V. ch. mr. 1
8o. Paris, P. Janet, Bibl. elzévirienne.
81. Signalons : A. Gidel : Les Troubadours et Pétrarque. Thèse imprimée à Angers, 1897. __ Eugène Baret (professeur à la Faculté des Lettres de Clermont) : « Espagne et Provence », 1857, in-8°, Paris, Durand. Etude agrandie en 1867 sous ce titre : « Les Troubadours et leur influence sur les littératures du Midi de l’Europe », in-12, 413 pages, Paris, Didier.