‹ La Renaissance ProvençaleChapitre 146 sur 182 · F. Mistral : Mémoires, pp · texte numérisé non relu

F. Mistral : Mémoires, pp

toits, à la fille d'un confiseur qu'il allait rejoindre sur la terrasse de sa maison.

« Voilà, conclut Mistral, comme notre Anselme, le futur « Félibre des baisers », en étudiant à l’aise le bréviaire d'amour, tout doucement fit ses classes sur les tuiles d'Avignon. » :

Anselme Mathieu et Mistral devaient se retrouver à Aix. Mistral y faisait son droit, Mathieu y continuait les études entreprises à Avignon. Il courait de la blanchisseuse à la baronne, se foulant même un pied en descendant trop rapidement d’une fenêtre.

Mathieu prit part au Congrès d'Arles comme à celui d'Aix. Dans le recueil du Roumavägi d'Aix nous trouvons deux morceaux de sa composition; l’un est une sorte de fabie allégorique, d’un style assez faible, qu'il dédie à son maître Roumanille, l’au- tre est une jolie sérénade. « Li dous Poutoun » qu’il a recueillie

dans La Farandoulo. avec quelques retouches. Il y, donne déjà la mesure de son talent. : +

Ce talent s'affirme, fait de grâce, de nos et de lumière. C'est un paresseux exquis, frère du jeune Daudet des Amoureuses, de l’aimable Paul Arène des premiers vers. Mais ceux-ci, trempés bientôt dans la rude vie de Paris, apprennent la souffrance et le travail; revenu dans son Château-Neuf ensoleillé, Anselme Mathieu chante, insouciant de la vie.

Château-Neuf n’est pas loin de Font-Ségugne; voilà comment, ami de Mistral et disciple de Roumanille, il se trouve parmi les sept fondateurs du Félibrige; voilà comment il collabore aux premiers Armana sous ce titre, « Lou Felibre di Poutoun », « Le Félibre des Baisers ». C'était bien cela et ce ne devait être que cela, cela, et le poète de la Farandoulo, qu'il publie en 1862. Par la suite s’il fit encore des vers, il ne les réunit plus en recueil.

Jetons un regard sur cette allègre danse de rimes et de rythmes. Des rythmes, Mathieu en a le génie, c’est même là ce qui fait toute sa valeur de poète; point de pensée, peu de sentiment, si ce n'est celui très vif de la jeunesse et de la joie, mais beaucoup d'entrain, de verve, beaucoup d’habileté dans l’ordonnance des strophes. :

I ne lui arrive guère de se répéter: chacun de ces petits poè-

mes à son rythme; c’est tantôt le vers de huit syllabes mélé aux vers de six et de trois :

Sus lis estello à soun declin, Entre li petelin L’aubeto auro.

Ièu entrevese aperalin Uno sauroi;

tantôt le vers de dix alternant avec celui de cinq

Urous lou jouvènt qu’a sa man blanqueto, En metant l’anèu,

Ié dara soun noum, coumo à la Blanquelo.

La bello Blanqueto

Dounè per présent soun nom vierginèu5,

2 D'autres fois on a cette disposition; deux vers de six syllace bes, deux vers de huit, un vers de six

Amount sus li coutau,

O plueio, que siès bello!

Toumbès d’apereilamoundaut, De tron mesclado emé d’uiau, Que trauçon li parpellot;

Et encore celle-ci particulièrement gracieuse et qui ajoute beaucoup au charme d’une des plus jolies pièces du recueil, où le vers de six et de deux syllabes s’entrelace si harmonieusement

Tu dounc, se de la vido Ravido Vos saupre l’esplendour, Acampe-té ’no bruno E’ngruno Lou rousàri d’amour?;

4. L'Entrevislo, p. 36 : « Sur les étoiles à leur déclin, — Entre les térébinthes — L’Aube prend son essor. — J’entrevois dans le lointain — Une blonde.

5. La Blanquette (la campanule), p. 55 : « Heureux. le jeune homme qui, à sa main blanche, — En mettant l'anneau —— Lui donnera son nom, comme à la Blanquette, — La belle Blanquette donna en présent son nom virginal. »

6. La Plueio, p. 156 : « Sur le penchant de la montagne, — O pluie, que tu es belle! — Tu tombes du sommet du ciel, — Mêlée de foudre et d'’éclairs — Qui percent les paupières. » ns

7. À Roumanille, p. 201 : « Toi donc si de la vie — Extatique — Tu veux

ou encore une disposition rythmique, assez semblable mais avec un changement de rimes, et des vers de trois syllabes, donnant plus de gravité et de mélancolie à la pièce que le vers de deux syllabes ” Quand lou langui te vèn, Te souvèn Déu banc, de lä muraio, Di grands acacia F Tant fuia, E de la font que raio?...8

Ou bien c'est encore le vers de six syllabes, mêlé au vers de trois, avec une autre disposition : È

Deja li pastourello

Saludon, cantarello,

Lou diéu souléu que va Sé leva...

Parten, ôulivarello,

Parten per éuliva!...9

Ou le vers de quatre syllabes alternant avec le vers de huit, de la façon suivante : = Passerounet, : Que fas, nenet Dins noste viei castèu di papo, Reviho-te, que se destapo,

Plen de roujour, Lou front déu jour11;

savoir la splendeur — Cherche-toi une brune — Et égrène — Le rosaire d'amour. »

8. Li Remembranco, p. 227 ::« Quand te vient la mélancolie — Te souvient-il du banc, de la muraille — Des grands acacias — Si feuillus — Et de la fon-

taine qui coule ?... » S 9. Lis Oulivado; p. 60 : « Déjà les pastourelles — Saluent de leur chant —

Le dieu soleil qui va — Se lever... — Partons, olivarelles! — Partons pour cueillir les olives! »

10. Lou marrit Sounge, p. 71 : « Passereau — Qui dors... — Dans notre vieux château des Papes — Eveille-toi, car se découvre — Plein de rougeur —

NX

Le front du jour. »

Le vers de deux syllabes, suivi du vers de trois et de sept :

Jouineto Chatouneto,

Mounte vas roudoüleja?

L'’estello,

© Qu’ tant belio,

Tout bèu-just a pouncheja..….tl

Il y a beaucoup d’autres rythmes, moins originaux, moins vifs, mais tout de même très gais, très lumineux. L’alexandrin est presque banni d'un tel recueil; il le serait tout à fait, s’il n'y avait dans une pièce un emploi de la strophe mistralienne de Mirèio, mais sa gravité convient mal à cette farandole. Les petits vers au contraire s’y déroulent en rubans sinueux, comme des jeunes gens, des jeunes filles qui se tiennent par la main.

Ges petits poèmes valent donc par leur rythme, qui à lui tout seul crée déjà de la poésie; ils valent aussi par leur jeunesse et leur fraîcheur, sincères, non affectées, non mignardes, ils , donnent la vision d'une Proveñce gaie, qui n'est pas toute Ia Provence, ni la grande Provence, mais vraie dans une certaine mesure, de la Provence devenue banale, mais qui ne l'était point tellement à l'époque, celle des belles filles, des baisers, des rires, des tambourins, des farandoles. Ils valent encore, ces poèmes, par un sens aigu de l’amour, non point de l’amour dont on pleure, comme Aubanel, ni de celui dont on meurt,. comme Mireille, mais de l’amour, vivace et fort, qui est un soleil intérieur, En ce sens il faudrait citer toute sa pièce à Roumanille

Se nostro vièio escolo:

Acolo

Tant d’immourtau coublet,

Doumäci, li Troubaire, Coumpaire,

Cantavon pas soulet 12...

11. La Courouno, p. 84 : « Jeunette — Jouvencelle — Où vas-tu voguer. — L'étoile — Belle entre toutes — A peine vient de poindre. »

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